Opportet hæreses esse par Réginald 2025-05-18 21:51:00 |
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Cher Meneau,
Ceci sera mon dernier message, car d’une part, les échanges auront, je l’espère, permis aux liseurs de se faire une opinion éclairée. D’autre part, mon devoir d’état m’appelle, et je ne disposerai plus du temps nécessaire pour prolonger cette discussion dans les jours à venir.
Vous avancez que « la seule existence publique d’un culte ou d’un discours non catholique remettrait en cause la possession commune de la vérité ». Une telle affirmation revient, me semble-t-il, à considérer la vérité révélée comme si fragile qu’elle ne pourrait supporter la simple contradiction exprimée publiquement. Est-ce vraiment là la conception que vous vous faites de la solidité de notre foi catholique ?
Quant à l’enseignement d’Immortale Dei que vous invoquez – selon lequel l’État peut légitimement s’opposer à la diffusion de l’erreur – il ne vaut pas de manière absolue et inconditionnée, comme l’a expressément rappelé Pie XII. Voici ce qu’il écrit dans le discours Ci riesce (1953) qui prépare DH :
« Peut-il se faire que, dans des circonstances déterminées, Dieu ne donne aux hommes aucun commandement, n’impose aucun devoir, ne donne même aucun droit d’empêcher et de réprimer ce qui est faux et erroné ? Un regard sur la réalité autorise une réponse affirmative. »
Et un peu plus loin :« L’erreur religieuse et morale doit toujours être empêchée quand c’est possible, parce que sa tolérance est en elle-même immorale ne peut valoir dans un sens absolu et inconditionné. » (Ibid.)
Vous me demandez ensuite si Dieu reconnaîtrait un « droit à ne pas être empêché de pécher ». Mais cette formulation me semble problématique, car elle confond deux plans distincts : l’ordre moral et l’ordre juridique ou politique.
Bien sûr, Dieu hait le péché. Mais cela ne signifie pas pour autant qu’il empêche extérieurement tout acte mauvais. Il permet le péché, précisément parce qu’il respecte le bien supérieur de la liberté humaine. C’est ce que formule admirablement le cardinal Journet dans une page que je trouve lumineuse : « Dieu attendra d’être librement préféré par sa créature, ange ou homme. Mais alors il faut qu’il accepte d’être librement rejeté par sa créature, ange ou homme. Il tient tant à ce libre amour de préférence qu’il passe dessus le risque d’être refusé. Un monde où le refus des uns est compensé par la libre préférence des autres est mystérieux, mais il est bon. »
Cette logique s’applique également à l’ordre politique. Pie XII l’a clairement énoncée :
« Le devoir de réprimer les déviations morales et religieuses ne peut être une norme ultime d’action. Il doit être subordonné à des normes plus hautes et plus générales qui, dans certaines circonstances, permettent et même font peut-être apparaître comme le parti le meilleur celui de ne pas empêcher l’erreur, pour promouvoir un plus grand bien. » (Ibid.)
C’est précisément ce que le Concile Vatican II a approfondi : en méditant sur les conditions mêmes de possibilité de l’acte de foi, il a reconnu dans la liberté religieuse ce « plus grand bien » dont parle Pie XII – non seulement en raison de la dignité inaliénable de la personne humaine, mais aussi au nom de la vérité elle-même, qui ne s’impose que par la force de sa propre lumière, et non par la contrainte.
Ainsi, pour paraphraser Journet, un monde où l’erreur peut se manifester publiquement n’est pas nécessairement moins bon qu’un monde où elle serait partout étouffée. Car c’est souvent dans la dans la mise à l’épreuve de la vérité en présence de l’erreur — Opportet hæreses esse - que naissent les fidélités les plus profondes, les conversions les plus sincères, les actes de foi les plus libres et les plus authentiques.
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