L’être humain est doué de raison et est invité à s’en servir. Si quelqu’un se met à nier objectivement et de façon évidente une vérité doctrinale jusque-là enseignée par l’Église, tout fidèle peut conclure à l’hérésie matérielle.
Là où je vous rejoins, c’est que le fidèle qui constate une hérésie matérielle ne peut pas immédiatement et automatiquement conclure à l’hérésie formelle. Car l’hérésie formelle suppose la pertinacité. Et c’est bien l’hérésie formelle qui retranche du corps de l’Église, et qui pourrait donc amener un pape hérétique à perdre son pontificat.
D’accord avec vous, mais il ne s’agit pas de juger si un pape est tombé ou non dans l’hérésie formelle : il s’agit de savoir si on doit toujours demeurer dans sa communion,
quoi qu’il enseigne ou qu’il ordonne.
Sur ce point, je crois bien que j’ai piégé Rodolphe sans le vouloir : en lui citant Newman, mon intention était de le renvoyer à un extrait du Post-scriptum de la
Lettre au Duc de Nordfolk que j’avais déjà reproduit
ici, mais vu l’heure tardive, j’ai oublié de spécifier le lien.
Le contexte est alors beaucoup plus clair : Newman s’oppose à l’interprétation que l’anglican Gladstone faisait de
Pastor æternus. Pour ce dernier, en admettant l’infaillibilité
ex cathedra, les catholiques s’obligeaient à accepter tout enseignement solennel émanant du pape, fût-il en opposition avec la loi morale et divine : l’exemple choisi par Newman est d’ailleurs très proche de celui qu’Abenader a proposé à Rodolphe.
Le critère est donc bien, comme vous le soulignez, celui de la doctrine catholique déjà enseignée par l’Église. Mais j’ajouterai, au risque de faire hurler :
même quand l’opposition demeure en deçà de l’hérésie matérielle. Et j’en veux pour preuve la recommandation insistante de saint Paul au début de son épître aux Galates : car ce qui est en jeu dans le cas précis évoqué par l’apôtre, ce n’est pas directement le contenu de la révélation, mais seulement une loi disciplinaire approuvée par l’Église, qui cessait d’obliger les chrétiens à observer des préceptes mosaïques tels que la circoncision.
Or on ne peut que constater que saint Paul se montre de la plus grande sévérité envers les récalcitrants : quels qu’ils soient, répète-t-il aux Galates – même un apôtre, même un ange venu du Ciel… –, vous devez les considérer comme anathèmes, c’est-à-dire excommuniés.
La raison d’une telle sévérité est que l’Église ne peut jamais approuver, et encore moins imposer, une loi inutile :
sur ce terrain-là aussi, elle est infaillible, ce qu’on ignore trop souvent. C’est pourquoi, du reste, on peut lire dans les Actes qu’en annonçant la décision qui chagrinait tellement les juifs trop attachés aux lois de Moïse, les apôtres avaient pris soin de préciser : “Il a plu
au Saint-Esprit et à nous…”.
L’épître aux Galates signifie-t-elle que l’apôtre les jugeaient incapables de se tromper ? Bien sûr que non : les Galates étaient de simples fidèles, que saint Paul venait de convertir ! Sa recommandation insistante me paraît bien plutôt aller dans le même sens de l’avis de Cajetan que j’ai signalé plus haut :
Si quelqu'un, pour un motif raisonnable, tient pour suspecte la personne du Pape et refuse sa présence et même sa juridiction, il ne commet pas le délit de schisme, ni n’importe quel autre, pourvu qu’il soit prêt à accepter le Pape s’il n’était pas suspect.
Et il en donnait la raison :
Il va de soi qu’on a le droit d’éviter ce qui est dommageable et de prévenir les dangers.
Loin de moi l’idée de prolonger cette discussion, encore moins de la faire dévier, d’autant que je dois m’absenter, mais je trouve pour le moins incohérent, dans l’optique de ce qui précède, de critiquer la “nouvelle messe” comme nuisible pour la foi (ou même simplement inutile) tout en continuant à demeurer dans l’obédience de Paul VI et de ses successeurs qui l’ont approuvée.
Bonne journée à tous !
V.