Vous dites vous appuyer sur les propos de l'Abbé Schaeffer lui-même, mais lui avez-vous jamais posé la question de savoir s'il était oui ou non "una cum" et s'il tenait oui ou non pour la thèse de Cassiciacum ?
Lui avez-vous jamais posé ces questions ? Répondez par oui ou par non.
Cette question je la lui ai posée, et j'ai toujours obtenu la même réponse. De ces questions, j'ai très souvent discuté avec lui. Très souvent. Et c'est toujours lui qui en définitive m'a amené sur ses positions. Du temps où étudiant sur Paris je dînais avec lui deux fois par semaine. Quand il lui est arrivé de séjourner chez moi, et quand je séjournais chez lui. Et ces dernières années où je lui servais assez régulièrement de chauffeur.
Il tenait que la thèse du Père Guérard des Lauriers était la seule explication valable de la présente situation et la seule qui puisse rendre compte de la légitimité d'un ministère "sauvage", comme était le sien : celui des prêtres "indépendants" et de tous les prêtres de la FSSPX. Cela je l'ai entendu régulièrement de sa bouche et encore la dernière fois où je l'ai visité rue Galande (même s'il s'exprimait alors difficilement), peu de temps avant qu'il ne parte pour Bellaigue.
Vous alléguez encore une fois le fait que vous avez entendu l'Abbé Schaeffer réciter au salut l'oraison dite "pour le pape". Mais moi aussi je l'ai entendu, mais une seule fois. Et pourtant je lui ai servi le salut plus d'une fois... y compris à Saint-Nicolas !
Mais, comme vous parlez de ce que manifestement vous méconnaissez, vous ne prenez même pas en compte le fait que le Père Guérard des Lauriers lui-même (ainsi que je l'ai déjà signalé) admettait que l'on puisse, même de son point de vue, réciter l'oraison en question en faveur (à l'époque) de Paul VI :
"Dieu tout-puissant et éternel, ayez pitié de votre serviteur notre pontife Paul ; dirigez-le par votre puissante bonté dans la voie du salut éternel ; afin que par votre grâce il demeure fidèle à la Vérité, qu'il la proclame en paroles et que de toute sa force il l'accomplisse en actes. Par le Christ notre Seigneur."
R.P. Guérard des Lauriers, "Le Siège apostolique est-il vacant ?", étude datée du 14 mai 1978, et publiée dans Cahiers de Cassiciacum, n°1, mai 1979, p. 34.
Venons-en maintenant à vos autres arguments (si l'on peut dire).
Demeuré "guérardien" il n'aurait pas accepté de partager le tabernacle avec des prêtres qui célèbrent "una cum" ? La belle affaire ! Ce fut le cas des prêtres "guérardiens" français lorsqu'ils étaient encore membres de la FSSPX. Que d'aucuns aient ensuite évolué jusqu'à estimer que la chose n'était pas ou plus légitime, c'est une chose, mais on ne peut pas attribuer au tout ce qui n'est devenu vrai que d'une partie. Où croyez-vous que le Père de Blignières, du temps où il était encore "guérardien", envoyait ses frères entendre la messe et recevoir la communion lorsqu'ils étaient de passage à Paris ? A Saint-Nicolas-du-Chardonnet, à une époque où il n'y avait pas encore l'Abbé Schaeffer en ces lieux pour y célébrer la messe "non una cum" (j'ai été très souvent son cérémoniaire et en ces occasions également je m'en rendais compte sans difficulté).
Demeuré "guérardien", l'Abbé Schaeffer n'aurait pas pu avoir l'Abbé Lorans pour confesseur ? La belle affaire ! Je vais vous livrer un scoop : le "guérardien" que je suis se confesse habituellement à un prêtre tout ce qu'il y a de plus "lefebvriste" et qui sait parfaitement ce que je pense en la matière. Et je connais au moins un prêtre "guérardien" (et renvoyé de la FSSPX en son temps pour ce motif) qui en faisait de même encore récemment, auprès d'un de ses vieux camarades de séminaire (avant que ce dernier ne soit muté).
Demeuré "guérardien", l'Abbé Schaeffer n'aurait pas pu recevoir à Couloutre des prêtres Ecclesia Dei et leur permettre de célébrer la messe ? Et pourquoi donc ? Sont-ils plus "una cum" que les prêtres de la FSSPX ? Ni plus ni moins. Sont-ils validement prêtres aux yeux des "guérardiens" ? Mais la thèse de Cassiciacum et la mise en cause de la validité des ordinations sacerdotales et sacres pontificaux conférés selon le pontifical de Paul VI sont deux choses de soi différentes. Il ne s'agit pas ici d'obéir à la ligne du parti comme en certaine fraternité, souscrivant obligatoirement à toutes les clauses exigées par on ne sait quel "monde sédévacantiste". Pour m'être souvent entretenu avec l'Abbé Schaeffer sur cette question également, j'étais bien d'accord avec lui pour reconnaître que l'argumentation de Rore sanctifica n'était pas particulièrement probante.
Demeuré "guérardien", l'Abbé Schaeffer n'aurait pas pu collaborer avec Renaissance catholique ? Ah bon ? Et pourquoi donc ? Je connais un "sédévacantiste" notoire (et vous aussi d'ailleurs), spécialiste des "fondements philosophiques de la démocratie moderne", qui a participé à au moins une université d'été de Renaissance catholique. Où est le problème ? Je vais même vous livrer un autre scoop. L'Abbé Schaeffer a été opéré en août 2010. Or Renaissance catholique lui avait envoyé (ainsi qu'à d'autres personnalités) le manuscrit du désormais fameux Manuel d'histoire de France. Compte tenu de ladite opération et de la fatigue induite, l'Abbé Schaeffer m'avait confié la copie du manuscrit pour que je l'aide à effectuer le travail de "correction" demandé dans le temps imparti. Dois-je, à vos yeux, confesser cette "terrible faute" auprès de je ne sais quel "monde sédévacantiste" dont (toujours à vos yeux) je suis censé faire partie parce que "guérardien" ? Ou bien suis-je censé ne plus en faire partie, et ne plus être "guérardien", par le fait même que je me suis commis en faveur de Renaissance catholique ?
Demeuré "guérardien", l'Abbé Schaeffer n'aurait pas pu considérer comme particulièrement "crispés" un bon nombre de "sédévacantistes" ? Ah bon ? Je pense pourtant la même chose, fréquente et essaie de fréquenter des catholiques de tous horizons, et je demeure pourtant "guérardien".
Et vous qui, tout comme moi, rencontriez souvent l'Abbé Schaeffer, lui posiez des questions (mais sans doute pas les mêmes, ou pas toutes, ou peut-être ne vouliez-vous pas écouter toutes les réponses) ne vous a-t-il jamais parlé des crispations tout à fait caractéristiques du "monde lefebvriste" ? Un monde qui lui existe bel et bien comme tel, et qui est très efficace pour reléguer et diaboliser tous ceux qui n'ont pas ou plus l'aune de plaire aux huiles du moment ? Vous a-t-il exprimé tout le bien qu'il pensait, par exemple, de l'"expulsion" de Mgr Williamson, ou encore de la façon dont l'Abbé Pinaud a été vidé du prieuré de Couloutre ?
Vous a-t-il parlé de certains de ses chers confrères qui, du temps où il ne collaborait pas encore avec la FSSPX, regardaient son ordination comme invalide (lui qui avait été ordonné par Mgr Ngõ Dinh Thuc), mais ont fini par trouver cette même ordination tout à fait valide du jour où la FSSPX a commencé à accepter sa collaboration ?
La vérité, c'est que vous nous servez des arguments qui n'en sont pas, et qui sont tout juste bons à emporter l'adhésion de ceux qui sont nés de la dernière pluie et se laissent abuser par votre présentation manichéenne des choses : voyez d'un côté ces affreux sédévacs tous nécessairement "crispés", haineux et sectaires (comme si d'aucuns dans vos rangs n'étaient pas largement aussi sectaires que le plus crispé des "sédévacantistes" !) ; voyez de l'autre côté ce bon Abbé Schaeffer, si ouvert et si paternel avec tout le monde. Et hop, ni vous ni connu : ce dernier est censé ne pas ou ne plus avoir été "sédévacantiste" - lui qui était "guérardien" (ainsi que l'a bien souligné l'Abbé de Tanoüarn) - puisqu'il était si bon et si paternel.
La vérité concernant l'Abbé Schaeffer, c'est en définitive l'Abbé de Tanoüarn qui (à sa façon) l'a fort bien dite. Je constate d'ailleurs que vous vous gardez bien de répondre quoi que ce soit aux propos de ce prêtre.
"Disons-le tout net, l'abbé Schaeffer cultiva la thèse sédévacantiste, telle que l'exposa Mgr Guérard des Lauriers, dominicain."
Et à partir de là, l'Abbé Schaeffer avait réussi à être tout à tous. Aussi paradoxal que cela puisse sembler aux esprits obtus que l'on trouve dans toutes les chapelles, les sous-chapelles et les fraternités. Parce que l'Abbé Schaeffer, c'était avant tout non pas l'homme d'un clan, mais l'homme d'une vie spirituelle intense. Et sur ce plan là également, il ne scellait pas tout ce qu'il devait à celui qui avait dirigé ses études et avait été son père spirituel. Au point que ses retraites prêchées tant aux séculiers qu'aux communautés religieuses étaient très largement inspirées, non seulement du Père Emmanuel du Mesnil-Saint-Loup, mais encore des écrits spirituels du Père Guérard des Lauriers (notamment pour ce qui regarde les retraites prêchées aux religieux et aux religieuses). Vous l'avait-il dit ? Vous avait-il mis ces écrits-là entre les mains ?
C'était en effet d'une autre hauteur de vue que les crispations des zélotes de l'une ou l'autre coterie. C'était d'une toute autre trempe que l'eau tiède ou le fiel (au choix) que l'on nous sert ordinairement sous toutes les latitudes du tradiland. Et c'est pourquoi de tous les côtés on l'aimait. Et c'est pourquoi il nous manque tant.
Et c'est pourquoi en définitive il n'était d'aucune chapelle, parce qu'aucune chapelle ne voyait et ne voit l'ensemble des choses qu'il faut voir aussi bien que lui les voyait. Il était l'Abbé Bruno Schaeffer.
P.S. : Si jamais (ce qu'à Dieu ne plaise !) il vous prend l'avis de réaliser un film documentaire sur l'Abbé Schaeffer, allez interroger - sur son parcours "traditionaliste" - d'autres témoins que ceux de la FSSPX ou agréé par Menzingen. Bref : ne vous contentez pas de servir la soupe. Merci d'avance.