Ayant été absent quelques jours je n'ai pas pu participer comme j'aurais voulu dans ce fil, mais je tiens, même avec du retard, à insérer ici un article de l'Ami du Clergé (1922, pp. 365-6). Cet article porte sur toute la question de l'appartenance à l'Église, et parle dans son dernier paragraphe de l'argument fondé sur le texte d'Ineffabilis Deus auquel vous faites allusion. Le voici :
Q. — L’Église ne juge pas des choses intérieures. Aussi seuls les hérétiques externes sont-ils frappés par elle d’anathème. Mais, dans la Bulle de définition du dogme de l’Immaculée Conception, on lit ces paroles : « Quapropter si qui secus ac a Nobis definitum est, quod Deus avertat, praesumpserint corde sentire, ii noverint ac porro sciant se, proprio judicio condemnatos, naufragium circa fidem passos esse et ab unitate Ecclesiœ defecisse. » Et donc, ceux qui ne croient pas ce dogme, même tout en gardant le silence, paraissent encourir l’excommunication.
On demande en conséquence :
1. En quoi consiste proprement et formellement l’hérésie ?
2. Les hérétiques peuvent-ils en quelque manière appartenir à l’Église ?
3. Quel sens faut-il accorder au passage de la bulle cité ci-dessus ?
R. — Qu’il nous soit tout d’abord permis d’exprimer notre sincère étonnement qu’un sujet aussi classique que celui qu’aborde notre correspondant, demeure encore pour lui matière à doute. Tous les bons manuels de théologie, à la question des « membres de l’Église, » le traitent expressément. Aussi nous ne ferons ici que rappeler en quelques mots les solutions bien connues et dont on trouvera le développement dans n’importe quel traité de l’Église.
I. Dissipons au préalable une confusion qui semble s’être introduite dans l’esprit de notre correspondant. La question posée semble, en effet, supposer que les hérétiques ne sont hors de l’Église qu’en raison d’une excommunication dont l’Église les frapperait. Sans doute, l’excommunication majeure et désignant nommément des
vitandi suffit à rompre les liens qui attachent un chrétien à l’
unité de communion de l’Église. Mais dans la question de l’hérésie, il ne s’agit pas précisément de cela. L’hérétique est hors de l’Église par le fait même de son hérésie, laquelle rompt le lien d’
unité de foi, qui doit unir tous les chrétiens à l’autorité souveraine de l’Église. Laissons donc une fois pour toutes la question de l’excommunication, qui n’a rien à voir directement dans le présent problème.
II. En quoi consiste proprement et formellement l’hérésie ? — Sous cette forme, la question posée serait susceptible de plus d’un
distinguo. Il s’agit d’hérésie. Mais, dirons-nous immédiatement, parlez-vous de la
doctrine hérétique, considérée en dehors de toute profession personnelle de foi hérétique? Si donc vous parlez de cette hérésie-doctrine, nous la définirons volontiers : « Une doctrine qui s’oppose immédiatement, directement et contradictoirement à la vérité révélée par Dieu et proposée authentiqueraient comme telle par l’Église. » Voyez, s’il vous plaît, le commentaire de cette définition dans le
Dictionnaire de théologie catholique, art.
Hérésie, t. vi, col. 2211, sq. — Par
hérésie, désignez-vous la profession de foi faite par quelqu’un contrairement à l’enseignement authentique de l’Église ? Alors, il s’agirait plutôt ici de l’hérésie-peché. Mais il vaut mieux alors définir l’hérétique que l’hérésie, parce que le péché n’existe ici, proprement et formellement, qu’en raison de l’intention de celui qui pèche. Et donc, avec le nouveau droit canon, nous pouvons définir l’hérétique : « celui qui, après avoir reçu le baptême, tout en conservant le nom de chrétien, nie avec pertinacité ou révoque en doute quelqu’une des vérités qu’il faut croire de foi divine et catholique ». (Can. 1325, § 2). L’hérésie n’existe comme péché
formel qu’à la condition que l’hérétique ait l’intention de professer une doctrine opposée à l’enseignement de la véritable Église, ou de révoquer en doute quelqu’un des points de cet enseignement. Autrement il n’est que matériellement hérétique, et son péché est un péché
matériel, le laissant dans l’entière bonne foi.
III. Cette distinction entre hérétiques formels et hérétiques matériels n’est pas encore suffisante pour répondre complètement à la deuxième question. Il faut encore distinguer les hérétiques
notoires et les hérétiques
occultes. L’hérétique occulte est celui qui n’a pas publiquement, officiellement, déclaré sa rébellion contre l’enseignement de l’Église catholique ; il doute des vérités proposées à la foi des fidèles, ou même il les rejette, et peut- être non seulement dans son for intérieur (hérésie interne), mais même extérieurement, par exemple dans ses conversations avec ses amis (hérésie externe). Mais enfin, il n’a pas fait ostensiblement acte de rébellion et, si on l’interrogeait sur sa religion, il répondrait encore sans nul doute qu’il est catholique. L’hérétique
notoire se retire publiquement de la confession catholique et fait ostensiblement acte d’adhésion à une secte hérétique ou à la libre pensée. Un protestant, par exemple, soit qu’il soit transfuge du catholicisme, soit qu’il ait été élevé dans le protestantisme, par là-même qu’il appartient publiquement à une secte acatholique, est un hérétique
notoire.
Mais, qu’on veuille bien le remarquer, un hérétique peut être
notoire et de très bonne foi, ignorant que la croyance qu’il professe s’oppose à la vérité révélée par Dieu et promulguée par le magistère de la vraie Église. D’où il suit que l’hérésie
notoire et l’hérésie
occulte peuvent, l’une et l’autre, être
matérielles ou
formelles, selon que ceux qui en font profession sont de bonne foi ou non.
Cela posé, répondons directement à la seconde question.
On peut appartenir à l’Église de plusieurs façons: soit à l’âme et au corps de l’Église, et c’est le cas des catholiques en état de grâce ; — soit à l’âme seule de l’Église, et c’est le cas de tous les justes qui vivent en dehors de l’Église et qui cependant, par là-même qu’ils sont de bonne foi, appartiennent aussi de désir au corps de l’Église, tout en en étant extérieurement séparés ; — soit au corps seul de l’Église, et c’est le cas de tous les pécheurs formels, qui n’ont pas complètement brisé les liens qui les unissent à l’Église par la foi ou l’obéissance au Pape, ou que l’Église n’a pas rejetés elle-même.
Les hérétiques peuvent-ils en quelque manière appartenir à l’Église ?
Oui, certes, et des trois façons que nous venons d’énumérer.
Supposez tout d’abord un hérétique
occulte, mais de bonne foi, et qui, par conséquent, n’est coupable, du chef d’hérésie, d’aucun péché formel ; supposez que, par ailleurs, cet homme soit en état de grâce. Il appartient à la fois à l’âme et au corps de l’Église. A vrai dire, une hérésie de ce genre est difficilement concevable. Il peut se produire des erreurs de fait touchant les vérités à croire, mais cette erreur de fait ne saurait être appelée « hérésie, » même dans un sens très large, comme certains théologiens ont voulu la nommer.
Supposez, — et le cas est fréquent chez les hérétiques élevés dans leur religion, — un hérétique
notoire, mais de bonne foi, et par ailleurs exempt de péché mortel. Cet homme appartient à l’âme et, en désir, au corps de l’Église.
Supposez enfin, — et le cas peut être moins rare qu’on ne pense, — un catholique révoquant en doute la doctrine de l’Église, ou opinant contrairement à l’enseignement du magistère, mais évitant de donner publiquement son nom à une secte hérétique, ou de faire acte public d’apostasie. Ce chrétien, rejetant volontairement l’enseignement de l’Église, commet un péché formel d’hérésie. Il peut même se rendre coupable de péché d’hérésie externe, s’il vient à manifester à ses amis ses pensées intérieures. Mais tant qu’il n’a point par un acte public abandonné la religion catholique, il reste hérétique
occulte, et, selon une opinion plus probable, il fait encore partie du corps de l’Église.
Seuls donc les hérétiques
notoires, formels ou matériels, sont hors du corps de l’Église, et seuls les hérétiques coupables, c’est-à-dire formels, sont, par le fait de l’hérésie, hors de l’âme de l’Église.
IV. Comment donc Pie IX, dans un document aussi solennel que la bulle
Ineffabilis, a-t-il pu proclamer que le seul fait de rejeter au fond du cœur la doctrine définie entraînait une défection par rapport à l’unité de l’Église ? — Évidemment, le Pape n’a pas voulu dirimer la controverse qui existe sur le chapitre des hérétiques occultes. Il ne saurait donc être question ici que de la défection
purement intérieure consommée par le péché d’hérésie. Ainsi l’apôtre S. Jean disait autrefois des « antéchrists » qu’étaient les premiers hérétiques cachés, rebelles aux enseignements apostoliques : « Ils sont sortis d’entre nous, mais ils n’étaient pas des nôtres... c’est afin de manifester que tous ne sont pas des nôtres. » (I Jo., ii, 19).
Voir, en ce sens, l’explication du passage de la bulle de Pie IX, dans Palmieri,
De Romano Pontifice, prolegom., § 11 ; — Van Noort, De Ecclesia, n. 153 ; — Billot,
De Ecclesia, thèse XI, dernière objection ; — et, dans le
Dict. de théol. cathol., art.
Église, t. iv, col. 2162.