La reconnaissance du pape élu par les cardinaux par John DALY 2013-02-18 11:56:03 |
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Cher N.M.,
Votre citation de Favier me semble tendancieuse. Elle laisse entendre comme motif de l'hésitation de l'université de Paris un doute sur la validité de l'élection dès le moins de juin. C'est si peu conforme aux autres données qu'une telle interprétation ne peut s'admettre à mon avis que sur preuve directe et explicite. De même les "cardinaux rebelles à Anagni" n'avaient pas à cet époque affirmé la nullité de l'élection.
Ces cardinaux qui auraient élu Prignani par peur des romains, et puis auraient tu la nullité de l'élection pendant plusieurs mois par peur de leur élu étaient décidément peureux ! Voici un extrait du compte rendu de Salembier (Le Grand Schisme d'Occident) que je trouve bien plus convaincant.
4. — COURONNEMENT D’URBAIN.
Aucune hésitation, aucun doute ne se fait jour : aucun délai n’est demandé pour agiter la question de validité, pour savoir s’il est besoin d’un nouveau choix. Le Pape, les cardinaux, les ecclésiastiques, le peuple, tous semblent d’accord. Quand, plus tard, les membres du Sacré Collège changeront d’avis et procéderont à une nouvelle élection, la chrétienté pourra leur dire : Seigneurs
si c’est une erreur, c’est vous-mêmes qui nous avez trompés. Quand nous avons unanimement reconnu Urbain, nous n’avons fait que suivre votre exemple. Pourquoi prétendre nous imposer aujourd’hui un autre pontife pour remplacer celui que vous avez déclaré légitimement élu?
Quelques mois après cependant, ces mêmes cardinaux voudront faire cette révolution : ils viendront dire au monde catholique légitimement étonné de leur palinodie : Si nous avons choisi pour un instant Barthélémy, c’est parce que, mêlé plus qu’aucun autre aux scènes tumultueuses de ces derniers jours, il devait plus aisément comprendre la nécessité d’un désistement immédiat (1).
Les Limousins, et en particulier Jean de Gros, cardinal de Limoges, se montrent dès lors très empressés à solliciter du nouveau pape des faveurs spirituelles et temporelles. Aucun doute ne semble surgir dans leur esprit sur le pouvoir que possède Urbain d’accorder ces privilèges. Eux et en particulier le cardinal Pierre de Lune, qui peu après éliront Clément, ne craignent point d’avouer ces circonstances qui pourtant les accusent. Bientôt tous les autres membres du Sacré-Collège réfugiés dans les environs, reviennent à Rome. Robert de Genève est avec eux, et il n’est pas le moins prompt à présenter ses hommages à Urbain VI. Les cérémonies se succèdent pendant tout le mois d’avril. Le Pape donne la bénédiction solennelle qu’on nomme urbi et orbi, il distribue les palmes au jour des Rameaux, et lance l’excommunication contre les ennemis de l’Église.
Enfin le jour de Pâques (18 avril), il est intronisé, selon l’usage, à Saint-Jean de Latran ; puis, à Saint-Pierre, les cardinaux procèdent solennellement à la cérémonie du couronnement.
C’est le cardinal Orsini, le seul qui n’ait point voulu voter pour Prignano, qui est chargé de placer la tiare sur la tète du nouveau pontife : il est complètement rallié.
Tout le Sacré-Collège acclame donc Urbain VI, flatte ses goûts, épouse ses querelles, et continue pendant les mois de mai et de juin à lui demander de nombreuses faveurs (2). Plus tard, le clémentin Guillaume de la Voulte, évêque de Marseille, sera contraint d’avouer que, durant plusieurs mois, la conduite des cardinaux ne lui a pas permis de douter que l’élu du 8 avril ne fût reconnu par eux comme pape légitime (3).
Et, de fait, le Sacré-Collège notifia officiellement, par lettre collective, l’avènement d’Urbain aux six cardinaux restés dans la ville d’Avignon (19 avril) (4), puis à l’Empereur (8 mai), ainsi qu’aux autres souverains catholiques. Dès le 14 avril, Robert de Genève, le futur Clément VII, avait écrit en son nom personnel à Charles V (5), puis à plusieurs reprises à l’électeur palatin, enfin au comte de Flandre, Louis de Maele, son parent (6).
De son côté, Pierre de Lune, le futur Benoît XIII avait envoyé à plusieurs évêques d’Espagne des lettres racontant et approuvant en tout point l’élection d’avril. Tous les jours il récitait à la messe l’oraison pro Papa pour Urbain (7). « Nous avons élu un vrai pape, écrivait-il le 8 avril; les Romains m’arracheraient les membres, avant de me faire revenir sur l’élection d’aujourd’hui. »
On le voit, ce sont les deux futurs papes d’Avignon qui mettent le plus d’empressement et de conviction à défendre la légitimité des actes du conclave, et à annoncer au monde chrétien l’élection d’Urbain VI. Aucune protestation, aucune communication entre eux sur la situation étrange faite à l’Église, aucune crainte pour l’avenir ; tous se comportent comme si l’élection d’Urbain ne pouvait donner lieu à aucune contestation sérieuse.
Quand plus tard on opposera aux électeurs, devenus révoltés, les lettres qu’ils ont écrites aussitôt après l’événement, ils ne trouveront que des réponses faibles et embrouillées (8). Leurs plus subtils défenseurs seront embarrassés et ne parviendront pas à les justifier pleinement.
De leur côté, à la première annonce de l’élection d’Urbain, les six cardinaux restés en Avignon lui écrivent pour le prier de recevoir leurs respectueux hommages, (24 juin) (9). Ils font placer dans la ville les armes du nouveau pape et deux d’entre eux ordonnent à Gandelin d’ouvrir au pontife les portes du château Saint-Ange.
Plus tard seulement certains doutes leur viendront : ils ne se serviront de l’expression sede vacante dans les actes officiels qu’à partir du 12 septembre, c'est-à-dire cinq mois après l’élection du Vatican (10).
Donc, les cardinaux des rives du Rhône sont d’accord avec ceux des bords du Tibre pour acclamer Urbain VI. Sur les vingt-trois membres du Sacré Collège il n’y a pas une seule exception. D’ailleurs, s’il s’est produit quelque trouble au moment du conclave, ne serait-il pas aisé de trouver, à certaines dates de l’histoire de l’Église, des conclaves plus mouvementés que celui de 1378 ? Faut-il rappeler les élections tumultueuses des papes Silvère, Vigile, Félix IV, Jean XII et de plusieurs autres ?
Personne cependant n’a douté et ne doute de la validité de ces choix.
Le récit que nous venons de faire s’appuie sur des documents nouveaux, qui émanent pour la plupart des futurs partisans de Clément VII. Ces pièces sont plus nombreuses d’ailleurs que celles qui procèdent des amis d’Urbain. Quand les Clémentins sont d’accord avec les Urbanistes sur certains détails des faits, ou lorsque les premiers émettent des assertions qui sont favorables à la cause du pape de Rome, on peut être de leur avis sans crainte de se tromper (11).
Donc, de l’aveu de tous, la pacification était complète dans les premiers mois du pontificat d’Urbain : on ne semblait plus se souvenir des journées si agitées d’avril. Le pontife élu à Rome était accepté sans hésitation non seulement par le Sacré-Collège, mais encore par tout l’univers catholique. Mais si l’élection d’avril est incontestable, l’élection de septembre est illégitime. Urbain et ses successeurs sont donc les vrais papes de Rome, ils appartiennent à la véritable lignée qui remonte à Pierre et qui descend jusqu’à Léon XIII. Ceux qui, comme M. Chénon (12), appellent le futur Clément VII un antipape, se fondent sur les documents les plus certains de l’histoire, et c’est l’opinion qui prévaudra dans l’avenir.
(1) Valois, t. I, p. 61. — On s’étonne de voir saint Vincent Ferrier répéter ce singulier raisonnement : « Domini Cardinales... nominarunt dictum Bartolomeum inpapam, quem reputabant hominem intelligentem et devotum et in factis curiae satis expertum, quatenus ipsemet per suam scientiam et experientiam cognoscens nullitatem notorissimam (sic) illiusmodi electionis, eam propter timorem Dei retractus nullathenus acceptaret, vel solum ad tempus eam acceptasse simularet ad liberandos Dominos Cardinales. » De moderno Ecclesiae scismate, f. cclxiiii, 6a objectio. — M. Gayet trouve que l’élection fictive de Barthélemy était la plus grande marque de confiance que les cardinaux pouvaient lui donner, t. I, p. 334.
(2) Gayet, t. n, p. 130.
(3) Valois, t. I, p. 63. — Cf. Hefele, Histoire des Conciles, t. X, p. 35.
(4) Raynald donne le texte complet de ce document, a. 1378, no 19. — Cf. d’ACHERY, Spicilegium, t. 1, p. 763. — Du Boulay, Historia Univ. Paris t. IV, p. 497.
(5). Pastor, Geschichte der Päpste, 2e édit., t. 1, p. 686; Gayet 147, 141.
(6) Raynald, a. 1368, n° 17. — Robert, électeur palatin, écrivit en 1379, au roi Charles V son cousin, qu’il avait eu sous les yeux plus de dix-huit lettres des cardinaux, dont quelques-unes étaient autographes. Elles avaient été écrites, soit à Rome, soit hors de Rome ; quelques-unes émanaient de Robert de Genève. Toutes affirmaient qu’Urbain avait été élu par l’inspiration du Saint-Esprit et que les formes juridiques avaient été respectées. Baluze, Vitæ Pap. Avenion., t. II, col. 888.
(7) Gayet, t. II, p. 140. Pièces justific., p. 148-151. — Valois, t. I, p. 73. — Cf. Baluze, t. I, col. 1462.
(8) Je n’en veux pour preuve qu’un discours prononcé au concile de Cambrai en 1383, par Guy de Malesset, cardinal de Poitiers, alors légat de Clément pour essayer d’amener les Flamands à l’obédience d’Avignon. Je me propose de publier à part le texte encore inédit qui se trouve à Paris, Bibl. nat., 15561, f. 108, et à Rome, Bibl. Vat. Armarium LIV, vol. XIV, f. 93. Baluze en a reproduit quelques phrases, t. 1, 1106. Le cardinal s’efforce de répondre à cette objection : « lllas [litteras] non legi, sed supponatur quod ita contineatur... In facto, sic fuit veritas quod dictus Bartholomaeus litteras illas petiit anobis omnibus, fuit sibi responsum quod nunquam de more Sacrum Collegium notificat per litteras electionem Summi Pontificis principibus vel aliis, et sic se habet veritas, et quaeratur audacter ab omnibus principibus christianitatis, si unquam alias ante illam intrusionem litteras de hoc a Sacro Collegio recéperunt et récipient. Ipse tamen, hoc non obstante, cum instantia habere voluit. Ad quem finem? bene potest cogitare. Vidit enim quod, propter notoriam violentiam in electione faetam, mundus non obedivisset ei, sicut nec débet. Ad attrahendum mundum in obedientiam sui litteras habere voluit, et multa alia dolosa ad finem istum operatus est, quae essent nimis longum enarrare. » Ces lettres ne prouvent rien, ajoute-t-il, parce qu’elles ont été écrites dans la ville même où les cardinaux ont eu peur, parce qu’elles ne peuvent par elles-mêmes revalider une élection juridiquement nulle, et enfin parce qu’elles ont été contredites et annulées par d’autres actes authentiques, faits plus tard à Anagni ou à Fondi et procédant des mêmes personnes.
(9) Ce sont Ange Grimoard, cardinal d’Albano ; G. Aycelin de Montaigu, ancien évêque de Thérouanne, Jean de Blanzac, cardinal de Nîmes ; Guillaume de Chanac, cardinal de Mende, Pierre de Monteruc, cardinal de Pamplune et Hugues de Saint-Martial. (Eubel, Hierarchia, p. 22)
(10) Conrad EUBEL, Das Itinerar des Päpste zur Zeit des grossen Schismas, Histor. Jahrbücher, XVI.
(11) Nous avons déjà cité un bon nombre d’auteurs catholiques de notre temps qui affirment comme un fait indubitable la légitimité de l’élection romaine. Ajoutons-y les noms des historiens protestants Leo et Botta, Histoire de l’Italie, t. II, p. 316. (trad. Dochez, 1844). — Siebeking, Beitrâge zur Geschichte der grossen Kirchenspaltung, Dresde, 1881, p. li, note 3. — HiNScniHS, System des kathoHschen Kirchenrechts, 1. 1, p. 271. Berlin, 4889. — Sismoxdi, Précis de V Histoire des Français, (édit. Bruxelles), t. VII, p. 342. — Gregorovics, Geschichte der Stadt Rom im Mittelaller, t. YI, p. 484. (Stuggart, Gotha,- 1878.)
(12) Histoire générale publiée par Lavisse et Rambaud, t. III, p. 319. — Nous aimerions mieux cependant qu’on employât le terme de faux pape. L’élection des pontifes d’Avignon n’a pas eu ce caractère odieux que nous présentent les élections anticanoniques des antipapes qui, dans les siècles précédents, sont montés illégitimement sur le siège de saint Pierre. Nous prouverons plus tard aussi que le mot schisme est mal choisi au point de vue ihéologique. Il n’y eut nullement désobéissance au véritable pasteur, ce qui constitue à proprement parler le schisme, (Voir ch. Vin de ce livre.)
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