Ce langage n'est d'ailleurs pas né avec Vatican II. Dès 1937, Pie XI parle de Dieu comme de l'« Etre unique, suprême, souverain », « Créateur tout-puissant de toutes choses, Juge infiniment sage et juste de tous les hommes », en qui croit et à qui adresse ses prières « tout homme, ne fermant pas volontairement les yeux devant la vérité » (Divini Redemptoris, 26). Puis il espère que la lutte contre l'athéisme sera soutenue « non seulement par ceux qui se glorifient de porter le nom du Christ, mais aussi par tous les hommes (et ils sont l'immense majorité dans le monde) qui croient encore en Dieu et l'adorent » (n. 72). On a donc bien un pape d'avant le Concile emploie bien « adorer » à propos d'hommes qui ne portent pas le nom du Christ.
Mais une différence essentielle découle du contexte. Pie XI s’est prononcé contre l’athéisme dans un contexte explicitement anti-œcuménique et de négation du dialogue interreligieux (cf., par exemple,
Mortalium animos ;
Quas primas ; etc.), tandis que les papes conciliaires promeuvent de tout cœur et constamment l’œcuménisme et le dialogue interreligieux, insistant sur la nécessité pour les États de proclamer la liberté civile de toute religion (cf., par exemple,
Dignitatis humanae) (et/ou la laïcité), en opposition à la Royauté sociale de Jésus-Christ.
Les mots « croire » et « adorer » peuvent être proférés au moins dans deux sens, car, comme il a été rappelé, on peut croire et adorer de foi
surnaturelle ou de façon simplement
naturelle. On peut aussi croire de foi
surnaturelle certaines vérités et, en même temps, commettre une erreur par ignorance invincible sur d’autres. Ces mêmes mots peuvent également être proférés dans un sens purement sociologique.
Même les mots « liberté », « égalité », « fraternité » ont au moins deux sens. Probablement chacun d’eux a été utilisé dans des sens différents par de nombreux vrais papes.
Pie XI nous conduit, par ailleurs, à la plus immédiate actualité. Il dit dans
Quas primas:
«
La peste de notre époque, c'est le laïcisme, ainsi qu'on l'appelle, avec ses erreurs et ses entreprises criminelles.Comme vous le savez, Vénérables Frères, ce fléau n'est pas apparu brusquement; depuis longtemps, il couvait au sein des Etats. On commença, en effet, par nier la souveraineté du Christ sur toutes les nations; on refusa à l'Eglise le droit - conséquence du droit même du Christ - d'enseigner le genre humain, de porter des lois, de gouverner les peuples en vue de leur béatitude éternelle. Puis, peu à peu, on assimila la religion du Christ aux fausses religions et, sans la moindre honte, on la plaça au même niveau. On la soumit, ensuite, à l'autorité civile et on la livra pour ainsi dire au bon plaisir des princes et des gouvernants. Certains allèrent jusqu'à vouloir substituer à la religion divine une religion naturelle ou un simple sentiment de religiosité. Il se trouva même des Etats qui crurent pouvoir se passer de Dieu et firent consister leur religion dans l'irréligion et l'oubli conscient et volontaire de Dieu » Pie XI,
Quas primas (1925).
Si nous écoutons maintenant ce que Léon XIV a dit il y a quelques jours au Palais de l'Élysée, nous constatons immédiatement qu’on est confronté à deux univers irréductiblement opposés :
«
Aux célèbres penseurs de la Renaissance, puis du Grand Siècle, feront suite ceux des Lumières, la France apportant alors au monde de véritables conquêtes ; parmi elles, la reconnaissance des Droits de l’homme, inscrits dans la nature de la personne humaine, en particulier la liberté religieuse. Cette attention permanente à la dignité inhérente à toute personne humaine trouve un écho dans votre devise nationale. La liberté, l’égalité et la fraternité ne sont pas de simples mots gravés sur les frontons de vos édifices publics, mais renvoient à des exigences éthiques universelles qui trouvent aussi dans le message évangélique une source inépuisable d’inspiration et d’accomplissement » Leon XIV,
Discours au Palais de l’Élysée (2026).