Le même Dieu, sans la même foi par Réginald 2026-09-21 17:30:21 |
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Cher Cluny,
Plutôt que de reprendre séparément chacun des textes que vous citez, je voudrais d’abord traiter la question dont dépend tout le reste : peut-on viser réellement le vrai Dieu tout en ayant de lui une connaissance gravement erronée ?
La réponse sera un peu longue, mais la distinction me paraît importante.
1. Ce que la raison seule peut atteindre
Elle peut connaître qu’il existe un Dieu unique, Créateur, tout-puissant, qui gouverne le monde et juge les hommes. Les musulmans affirment cela.
2. Ce que seule la Révélation nous apprend
Elle porte sur ce même Dieu, mais nous fait connaître ce que la raison ne peut découvrir seule : notamment la Trinité et l’Incarnation. C’est le domaine de la foi surnaturelle, que la profession islamique, en tant que telle, ne constitue pas.
3. Que veut dire saint Thomas ?
Il écrit (II-II, q. 10, a. 3) que celui qui a de Dieu une fausse opinion ne peut le connaître « en aucune manière, car l’objet de son opinion n’est pas Dieu ».
Cajetan, que je suis allé consulter, explique ce passage de façon lumineuse. Thomas ne dit pas que l’infidèle ne peut rien savoir de vrai sur Dieu. L’objection que Cajetan examine invoque justement le Juif ou le philosophe qui sait que Dieu est au-dessus de toutes choses, acte pur, souverain bien, cause première, et Cajetan n’en conteste pas la substance : il distingue « l’infidèle en tant qu’infidèle » de « l’homme infidèle possédant par ailleurs une autre connaissance ».
Ce que saint Thomas veut dire, c’est que l’erreur elle-même n’est pas une connaissance de Dieu. Dire faussement que Dieu ne s’est pas incarné ne nous apprend rien de vrai sur Dieu ; cette erreur éloigne au contraire l’intelligence de lui.
Cajetan formule alors une distinction particulièrement éclairante : « Le texte ne dit pas que le terme appréhendé n’est pas Dieu, mais que ce que l’infidèle pense n’est pas Dieu » (non dicitur quod terminus apprehensus non est Deus, sed quia id quod ipse opinatur non est Deus).
Et il précise : « Autre chose est de dire que ce dont on suppose qu’il s’est incarné ou ne s’est pas incarné est Dieu ; autre chose est de dire que ce qui résulte de la fausse croyance concernant l’Incarnation n’est pas Dieu. »
Cajetan écrit encore qu’il n’y a pas équivoque entre le fidèle et l’infidèle : le mot « Dieu » désigne pour eux le même objet, même s’ils n’en ont pas la même connaissance et affirment à son sujet des choses contradictoires.
Une comparaison très simple : si je crois que votre ami Paul est pilote alors qu’il est médecin, mon erreur ne m’apprend rien de vrai sur Paul. Mais c’est bien de Paul que je parle : je me trompe à son sujet. De même, comme le remarque Cajetan, l’infidélité est une erreur sur Dieu, et non sur un autre objet : le musulman qui nie l’Incarnation ne la nie pas de Zeus.
4. Application à l’islam
Un musulman qui entend adorer l’unique Créateur peut donc viser le vrai Dieu en vertu de ce qu’il en connaît réellement, tout en se trompant gravement sur ce que Dieu a révélé.
Saint Thomas et Cajetan parlent ici de connaissance, non directement du culte. J’en tire seulement que cette connaissance vraie peut permettre d’identifier l’objet auquel le culte s’adresse, tandis que les erreurs sur Dieu rendent ce culte objectivement déficient.
Cela ne veut donc pas dire :
• que la profession islamique soit la foi surnaturelle ;
• que le rejet de la Trinité et de l’Incarnation soit sans conséquence : il relève, au sens de saint Thomas, de l’infidélité par opposition à la foi, sans qu’on puisse juger de la culpabilité subjective de chacun ;
• que ce culte soit adéquat à la Révélation chrétienne ;
• que l’islam soit une voie de salut : « nul ne vient au Père que par moi », et tout salut vient de la grâce du Christ.
Ce langage n'est d'ailleurs pas né avec Vatican II. Dès 1937, Pie XI parle de Dieu comme de l'« Etre unique, suprême, souverain », « Créateur tout-puissant de toutes choses, Juge infiniment sage et juste de tous les hommes », en qui croit et à qui adresse ses prières « tout homme, ne fermant pas volontairement les yeux devant la vérité » (Divini Redemptoris, 26). Puis il espère que la lutte contre l'athéisme sera soutenue « non seulement par ceux qui se glorifient de porter le nom du Christ, mais aussi par tous les hommes (et ils sont l'immense majorité dans le monde) qui croient encore en Dieu et l'adorent » (n. 72). On a donc bien un pape d'avant le Concile emploie bien « adorer » à propos d'hommes qui ne portent pas le nom du Christ.
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