Vous plaidez donc en faveur du kérigme et c'est ici que nous pouvons nous rejoindre par le torrentiel 2012-02-20 12:37:08 |
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Cher scrutator,
Laissez-moi d'abord vous dire que j'aimerais écrire comme vous le faites, en répondant point par point, en n'omettant rien, par perfectionnisme, de ce que vous a dit votre interlocuteur. Je ne puis faire de même, pour des raisons méthodologiques, et pour des raisons d'ordre technique sur lesquelles je ne m'étendrai pas.
Je voudrais vou dire, en guise de second propos liminaire, que votre réponse est très satisfaisante, solide, charpentée, et que son intérêt est que l'on voit où vous voulez en venir, j'aimerais mieux dire où vous voulez aller. Ce que le christ indique comme un signe que ses disciples sont passés de l'état de serviteurs à l'état d'amis est précisémentle fait que le serviteur ne sait pas ce que veut faire son maître, tandis qu'il a montré à l'ami où il va. L'ami n'a pas à contester ce chemin, mais il l'emprunte en connaissance de cause. Je trouvais que vos messages, remarquablement structurés, pensés, dialectisés et tout simplement écrits, manquaient pourtant de perspective: on savait ce que vous dénonciez, on ne voyait pas (ou je ne voyais pas) ce par quoi vous vouliez le remplacer. Ce défaut de perspective est amplement comblé par la réponse exhaustive que vous m'avez adressée.
Loin de moi d'ambitionner de vous en faire une pareille, en partie parce que j'en serais incapable, et d'autre part parce que, ce qui m'importait en l'occurrence, c'était de me faire votre accoucheur. Je puis me vanter d'avoir miission accomplie et vous remercier de vous être prêté à mes questions.
Je m'en tiendrai simplement à vous répondre sur quelques points:
1. Là où vous me donnez une clef de compréhension du conflit entre conciliaires et anticonciliaires, c'est par le rappel que vous faites que le concile s'est abstenu de proclamer à nouveau le kérigme, et il est difficilement niable que nous y avons perdu notre âme. Cet excès de langage veut signifier que l'eglise a cessé d'être animiste, de parler aux hommes "le langage de l'âme", de leur redire l'enjeu de cette vie. C'est en effet beaucoup perdre que de perdre son âme, et pour la voir remplacer par "la conscience", que Luther avait commencé de confondre avec elle, en en faisant le sanctuaire de sa relation à dieu. Le problème est que la saisie introspective de l'homme par lui-même est devenu sans doute l'"habitus" le plus fortement ancré depuis l'irruption du kantisme, en sorte que le remplacement des vertus théologales par le triptique révolutionnaire des droits de l'homme a certes obéi à une volonté de rupture tout à fait consommée, mais s'est aussi imposée comme un développement naturel de cette saisie horizontale de l'homme désanimé. Le triptique des droits de l'homme est devenu le principe de gouvernance du "collectif" politique qui n'était plus un corps social, tandis que l'individu avait à se saisir comme une entité psychique. L'intrusion du psychisme a été un faux ami qui a fait passer la pilule de la désanimation. En réalité, la psychologie, très loin d'être un discours sur l'âme, s'est contentée de décrire certains mécanismes de l'esprit. Si l'on prend la mesure de ce changement de paradigme survenu dans la "conscience de soi", d'abord comme être animé, puis comme être psychique appartenant à un collectif d'hommes devant viser à la liberté, l'égalité et la fraternité, il importait que l'eglise le prît en compte pastoralement. C'est ce qu'a fait vatican II. Mais il l'a seulement pris en compte, alors qu'il s'agissait peut-être de le dénoncer, radicalement, et d'aider les fidèles, les chrétiens, puis les hommes de bonne volonté à retrouver leur âme, j'avais écrit: à" reprendre conscience de leur âme".
2. Cette radicalité de la dénonciation est-elle nécessaire? Ou, pour poser la question un peu comme vous l'avez fait, le triptique révolutionnaire était-il compatibilisable avec les vertus théologales, et le service de l'homme avec la satisfaction de dieu? Cette recherche d'un point de compatibilité relève-t-elle de l'équilibrisme? Oui et non. Oui, parce que la logique horizontale du triptique révolutionnaire est orientée de façon radicalement différente de l'exercice des vertus théologales pour la satisfaction divine et le salut de l'homme. Mais non, parce que l'équilibrisme de trouver un point de compatibilité entre deux téléologies aussi radicalement contraires que les droits de l'homme et la pratique des vertus théologales au service de dieu peut se heurter au danger d'un autre déséquilibre: celui, à défaut de trouver un point de compatibilité qui ne soit point forcé, de garder "un point de contact". De garder un point de contact avec les hommes de ce temps et leur mentalité. L'eglise, dans son zèle pour les âmes, a été obsédée de garder ce point de contact jusqu'à affirmer qu'elle avait avec la mentalité moderne, avec le changement de paradigme de la saisie introspective d'un individu psychique et désanimé, "un immense courant de sympathie". Sans doute aurait-elle pu s'en tenir à parler d'empathie et aurait-elle dû, à partir de ce point de contact, rendre à l'homme son âme.
Il est évident que la transposition de la charité en fraternité, de l'espérance en égalité et de la foi en liberté, l'horizontalisation des vertus théologales en droits de l'homme, a quelque chose d'à la fois chimérique, ridicule et stimulant. Peut-être cette stimulation n'est-elle qu'une excitation et une séduction. Elle caresse notre désir d'agir et de mouvement. Elle procède à une identification de la foi en liberté (ce qui fait sauter les verrous de la crainte de dieu par volonté de l'homme de monter jusqu'à dieu en faisant l'économie de l'Incarnation), de l'espérance en égalité (ce qui est anthropologiquement exact) et de la charité en fraternité (à laquelle il manque un influx divin). Le point de compatibilité qui eût pu être pastoralement trouvé aurait pu consister à dire que la foi est mue par la liberté promouvant un don de dieu; que l'espérance de la vision béatifique doit être en nous égale pour tous, en sorte que nous ne devenions pas des égoïstes de notre salut personnel; que la charité enfin commence dans la fraternité, mais se réalise dans l'oblation, avec la Grâce de dieu. L'Eglise a trop facilement identifié les vertus théologales aux droits de l'homme, au point d'exagérer le rôle de celui-ci en le proclamant sous Jean-Paul II "route de l'eglise". Ce faisant, elle n'a pas vu qu'elle faisait se renverser la pyramide. Car c'était un trésor immense dont elle disposait que de pouvoir offrir une Maison de foi qui, à la fois reliât les vivants et les morts, et racontait à l'homme son histoire, depuis la création du monde jusqu'à l'apocalyypse et le dévoilement du Mystère divin dans la vision béatifique. L'âme était faite pour habiter cette pyramide, il suffit à la conscience d'habiter une pyramide, non pas effondrée, mais renversée.
3. Je répondrai plus brièvement à votre affirmation que vous n'avez jamais cru à l'oecuménisme et au rêve que vous me prêtez d'un oecuménisme qui deviendrait fusionnel après avoir cessé d'être interconfessionnel. Je ne me serai pas tout à fait bien fait comprendre. La doctrine est une chose, mais le positionnement humain, horizontal, n'est pas à négliger. Le curé d'une grande paroisse, ou, mieux, un prêtre qui appartiendrait à une commission théologique oecuménique ou un évêque qui serait délégué par sa conférence épiscopale pour dialoguer avec le Président de la Fédération Protestante de france ont un même profil, qui suppose, qu'ils me pardonnent, onctuosité et tiédeur. Inversement, un traditionaliste catholique et un luthérien non libéral, ou un charismatique catholique et un protestant évangélique, tous les deux pentecôtistes, ont un même profil, qui suppose ardeur et ferveur. Je crois donc moins à l'oecuménisme interconfessionnel, qui obéit à une sorte d'injonction cléricaliste, qu'à l'oecuménisme des profils spirituels, des demeures spirituelles. Ce que vous appelez à juste titre le christianisme catholique n'est pas monolythique. Ainsi en va-t-il dans toutes les confessions chrétiennes. Ne pas croire à l'oecuménisme a, pardonnez-moi à votre tour, quelque chose d'absurde, car cela consiste, encore une fois, à perdre le point de contact avant de trouver le point de compatibilité.
Je pourrais m'étendre sur la prégnance de l'oxymore en moi, qui me suis souvent défini, à l'ombre d'un ami aujourd'hui disparu et presque comme gérard Leclerc, comme un "anarcocatholique", ce qui va plus loin que d'être anarchiste conservateur. A la fois ce serait faire beaucoup de cas de ma petite personne, et il faudrait des volumes pour déployer et développer ce que veut dire cet oxymoron. Dans un autre pan de mon activité, je travaille à les écrire, mais ce n'est pas celle qui compte le plus pour moi.
Je termine en relevant deux autres convergences entre nous: moi aussi, à qui l'on avait dit qu'il n'y avait qu'une seule définition de dieu (le terme est impropre(, qui était que Dieu Est Amour, le jour où je suis tombé sur ce verset de saint-Jean disant: "dieu est Lumière", je suis resté étonné ébloui. Et moi aussi, je confesse qu'il faut chercher dieu où Il se trouve. Donc ni la recherche pour la recherche, ni le dogmatisme sans la contemplation mystagogique.
En vous remerciant de la qualité que vous avez apportée à cet échange et en restant à votre disposition, d'autant plus que je me demande depuis quelques jours si nous ne nous connaissons pas dans la vraie vie. Pour vous donner un indice, n'auriez-vous pas fait vos études au CEPHI et logé au séminaire saint-sulpice dans les années 1993? Si oui, je vous dirai qui est
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