Votre tension intérieure en miroir de la mienne par le torrentiel 2012-02-19 02:30:57 |
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Cher scrutator,
Vous déblayez le terrain que vous posent mes questions, mais vous n'allez pas à ce qui est le plus important pour moi : quelle est votre alternative? Et je vous pose cette question avec empressement parce qu'elle me paraît être ce qu'il y a de plus important pour vous.
A, sinon bien, mais souvent vous lire, et le plus attentivement que je peux, je vous sens "sous tension intérieure"; mais vous résolvez systématiquement cette tension intérieure par la verticalité, l'appel aux vertus chrétiennes contre... "les valeurs christiques", le respect de la Transcendance absolue du Dieu trine contre l'immanence vitale par elle instillée dans la création et, dans un ordre inférieur, l'augustinisme politique contre... le pélagianisme humanitariste, alors qu'il est évident que vous sentez que la vie théologale doit harmoniser les deux, ce qui n'est peut-être pas humainement possible; puisque, pour vivre moi-même la même tension intérieure, partie pour la rendre vivable, partie par laisser-aller qui est peut-être une forme d'abandon, j'ai incliné et opté pour l'horizontalité, les valeurs christiques, l'humanitarisme, le dialogue inégal avec l'Immanent à mon intériorité, avec le plus Intime à moi-même que moi-même, dans un affrontement foudroyant et respectueux de la transcendance divine devant laquelle je m'agenouille, confondu et contrit, mais encore impénitent, ainsi le dirai-je avec humilité, et vous comprendrez que j'aurai employé ce terme.
Il se produit que vous en tirez une morale de la maîtrise de soi et du respect d'autrui là où, pour ne pas assez me maîtriser, pour regretter presque que "la maîtrise de soi" soit le dernier des fruits de l'esprit cité par saint-Paul dans leur nomenclature, comme la béatitude des persécutés est la dernière citée par notre seigneur Jésus-christ, introduisant, ce me semble, un germe de paranoïa dans la vie chrétienne, il se peut que je ne respecte pas assez les autres individuellement, lors même que je les respecte en principe, voire que toute ma morale, axée sur la bienveillance beaucoup plus que sur la vigilance, est fondée sur ce respect.
Il y a un ascétisme beaucoup plus héroïque dans votre position que dans la mienne; mais, là où je crois que peut s'ouvrir une première brèche, c'est que la bienveillance édifie beaucoup plus que ne peut le faire l'excès de vigilance, et l'émancipation n'est pas contradictoire avec l'édification.
Le problème de votre ascétique morale est qu'elle impose aux autres la même exigence que vous vous imposez à vous-même. Or il me semble que la morale chrétienne, précisément en ce qu'elle est édification, doit procéder à l'inverse, c'est-à-dire ne rien exiger des autres et tout de soi, afin de donner aux autres le goût de la foi.
Ce que je voudrais vous dire et si j'ai éventuellement un message à faire passer sur ce forum où Dieu a sans doute voulu que je joue ma petite musique, pour un peu de temps encore, comme il faut que j'entende celle de ses liseurs plus traditionnels, c'est que tradition et modernité, voire que traditionalisme et modernisme ne se repoussent pas ni ne s'opposent, mais se complètent et doivent trouver comment harmonieusement se résoudre en nous.
Ce n'est pas opposer une fin de non recevoir à l'alternative de choisir entre le "OUI" et le "NON". Car le "OUI" n'est pas la tradition et le "NON" la modernité ou pire, le modernisme; pas plus que le "OUI" n'est la modernité et le "NON" n'est le traditionalisme. Le "OUI" est l'adhésion pleine et entière à Dieu, à Sa Grâce dans et au-dessus de notre nature; le "NON" est notre résistance à cette grâce. Et la grâce, à la fois se superpose à notre nature, et y est depuis toujours inaltérablement introduite, par-delà les scories que nous a infligées la chute.
Qu'est-ce qui fait que vous inclinez davantage vers la verticalité et moi vers l'horizontalité? Comment redresser nos inclinaisons réciproques, qui peuvent être des inclinations, des passions spirituelles et en cela des occasions de chute, car on tombe toujours du côté où l'on penche...
Mais à supposer que vous penchiez plus juste que moi, quelle forme d'épanouissement trouverait une société verticale, qui puisse la faire adopter des hommes? Car il s'agit bien de cela, et nul ne songe sérieusement -car nul n'en a les moyens- à restaurer autoritairement l'âge d'or d'une chrétienté mythique? Si nous voulons restaurer cette chrétienté, nous ne pourons le faire en faisant l'économie de "ce bonheur" dont Saint-Just a prétendu que la révolution l'avait introduit "comme une idée neuve en europe".
Marginalement, vous avez fait état d'un oecuménisme interconfessionnel. Mais cet oecuménisme a vécu. Peut-être parce qu'il y a crise de la transmission à l'intérieur de chaque confession, laquelle crise est rémédiable, l'oecuménisme est devenu transversal.
Intellectuellement, il ne s'agit plus vraiment de savoir si nous sommes fondés ou non à avoir un "complexe d'infériorité". Le vrai pari de l'avenir me paraît d'arriver à penser à l'intersection de l'ancien et du moderne ou, pour filer votre métaphore tocqueviliene, de l'Ancien régime et de la révolution, sur cette arête, et non à l'exclusion de toute innovation ou dans le rejet de toute Tradition. Le pari de l'avenir est d'être des réactionnaires non conservateurs; si j'osais l'oxymore, je dirais des réactionnaires progressistes.
Il nous reste la troisième collonne de la charité. A aucun prix, le catholicisme ne doit abandonner les "oeuvres de miséricorde" ou bonnes oeuvres qui font qu'il reste le dernier recours de la société quand elle a bu le calice de toute pauvreté.
La charité est, avec la transversalité et la liberté intellectuelle de faire de l'ancien et du nouveau, le troisième pilier de la restauration chrétienne. Elle prend sa source dans la prière.
Voilà, scrutator. Je vous ai exprimé ma part de vérité, plus facile à énoncer que la vôtre, mais je veux vous aider à la dire et, pour ce faire, je vous répète ma question: quelle est la "société verticale", respectueuse de dieu et de l'homme, dont vous pourriez le faire rêver?
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