En premier lieu, d'une manière générale, est-il concevable de faire prévaloir son jugement personnel sur celui du Vicaire du Christ quant à l'appréciation d'un éventuel état de nécessité ? L'Eglise, telle que le Seigneur l'a voulue, n'est pas une réalité abstraite, "dans les nuages", pour reprendre l'expression de votre supérieur, mais elle est concrètement réalisée sur cette Terre à travers une hiérarchie ecclésiastique et à sa tête le successeur de l'apôtre Pierre, ici et maintenant. Cette conception duale de l'Eglise, qui consiste à opposer l'Eglise véritable à l'Eglise institutionnelle au point de devoir, dans certaines circonstances, désobéir formellement, sur une matière grave, qui engage la succession apostolique, à la seconde pour rester fidèle à la première, n'est-elle pas en outre dangereuse puisqu'elle rend aisé un glissement fondé sur sa propre subjectivité ?
Un état de nécessité,
par définition, est toujours constaté sur la base d’un jugement personnel: c’est toujours tel individu ou tel groupe placé dans telle situation précise et qui face à cette situation doit prendre de graves décisions. Un état de nécessité existe précisément parce que dans telle situation grave donnée, on ne peut pas avoir recours aux procédures normales vis à vis des autorités, soit parce qu’elles sont absentes, soit parce qu’elles sont physiquement empêchées, soit parce qu’elles sont inconscientes ou aveuglées par rapport à un danger réel.
Si nous sommes dans une situation de crise mais qu’il est possible de suivre les procédures canoniques habituelles sans préjudice grave, il n’y a par définition pas d’état de nécessité; il y a juste une situation normale. Cela ne signifie pas que l’on puisse ordinairement faire fi de l’autorité (c’est pour ça que je conteste le refus par la FSSPX d’obéir au code de 1983, parce que cela crée un état de désobéissance permanent, mais j’approuve les sacres, dans la mesure où il s’agit d’un acte de désobéissance ponctuelle sur un sujet précis).
Par ailleurs, quand le pape François déclare publiquement, en tant que pape, et dans le cadre d’un voyage officiel, que toutes les religions se valent et mènent toutes à Dieu, on est bien obligé de distinguer ce que le pape
devrait professer en tant que pape, de ce qu’il a réellement dit, parce que les deux ne concordent pas (je précise que malgré cela je suis plus que réticent vis à vis de cette idée qu’il y aurait deux papes différents et qu’il faudrait désobéir à l’un pour obéir à l’autre; je ne formulerai pas les choses de cette manière).
De même, quand le pape exprime explicitement le projet de faire disparaître le rite traditionnel, et que des décisions graves sont concrètement prises dans ce but, on ne me fera pas croire qu’il n’y a pas là un état de nécessité justifiant les sacres. Certes c’est le Christ à travers la messe, et non pas la messe traditionnelle, qui sauve. Mais un rite déficient (en lui-même et dans la manière concrète dont il est mis en œuvre), en exprimant mal le mystère, voire en exerçant une influence hétérodoxe sur les fidèles, et en se montrant insuffisamment nourrissant pour leur vie intérieure, ce qui est aggravé dans le contexte de sécularisation agressive actuel, est en soi une menace pour le salut des âmes. Et une disparition du rite latin traditionnel entraînerait deux tragédies: une, immédiate, pour les centaines de milliers de fidèles qui vivent du Christ par ce rite, et qui pour beaucoup ne pourraient pas prier avec le novus ordo; l’autre, sur le long terme, pour toute l’Eglise, car une disparition de la liturgie traditionnelle compromettrait gravement toute tentative ultérieure de corriger les défauts du nouveau rite et donc d’influencer dans le bon sens la vie de l’Eglise. Ces deux tragédies justifient très largement les sacres du 1er juillet.
Un bon exemple de désobéissance que l’on peut mettre en avant est l’histoire du monastère du Barroux. L’aggiornamento progressiste menaçait de faire disparaître la vie monastique traditionnelle et la liturgie qui lui est indissociable. Les supérieurs des monastères bénédictins voulaient imposer cette révolution à tous les moines; ils toléraient que certains moines se mettent à part pour continuer la vie monastique traditionnelle mais sans recevoir des novices: on leur permettait de vivre mais pas de transmettre. La vie monastique traditionnelle devait disparaître. Dom Gérard a donc dû désobéir, sortir de la légalité canonique pendant des années en rompant avec ses supérieurs, en recevant des novices en toute illégalité, en faisant appel à un évêque suspens (Mgr Lefebvre) pour conférer des ordinations illicites. Et finalement les autorités ont admis la légitimité de sa démarche et ont tout régularisé, permettant cette fois à la vie monastique traditionnelle d’exister, de se développer et d’être transmise dans l’Eglise. C’est un exemple même de bonne désobéissance : on désobéit tant que c’est nécessaire, on rentre dans la régularité et l’obéissance dès que le bien que l’on veut préserver n’est plus menacé.
Il y a donc une troisième voie entre le séparatisme durable et l’obéissance aveugle.