Quod pro vobis tradetur par Marco Antonio 2025-03-02 23:15:06 |
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Cher Monsieur,
il est possible que ce qu’a fait le Père Guérard Des Lauriers ait été insuffisant. Mais dans le moment peut-être le plus tragique de la crise dans l'Église, lorsque Paul VI voulait priver le monde de la messe, il fut l'un des rares hommes d'Église à dire un mot, à témoigner de la foi.
Un discours absurde, évidemment, ceci, si l’on ne reconnaît pas comme vraie la volonté de « Rome » de priver le monde du Saint Sacrifice.
L'objection de la prétendue insuffisance du religieux dans la science liturgique ne me paraît, en elle-même, pas du tout décisive. D’un autre côté, elle me semble effrayante si je pense que Fernandez est à la tête de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi ou si je pense à l’état du corps enseignant des séminaires et des académies catholiques.
Je vous laisse quelques pages (27-42) que le Père Guérard a écrit précisément sur le quod pro vobis tradetur extraites de l'étude "Réflexion sur le Novus Ordo Missæ, 2019, CLS, pp. 396" (dans cette étude, écrite entre 1976 et 1979, il traite également des objections concernant la comparaison du nouveau rite avec les rites orientaux).
Bien cordialement
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[14] Il importe de distinguer, en général, pour toute expression : « sens divisé » et « sens composé » ; et, corrélativement, « sens » et « portée ».
[141] Une expression non simple peut être entendue soit au « sens composé », soit au « sens divisé ».
Le « sens divisé » répond à un point de vue analytique. Il est l’enchaînement des significations, supposées cohérentes entre elles, des différents termes composants. Autrement dit, telle expression non simple étant considérée, le « sens divisé » en est postérieur et subordonné aux significations respectives des éléments composants.
Le « sens composé » répond à un point de vue synthétique. Il consiste en ceci. Le « sens divisé » étant présupposé, il est considéré comme base d’interprétation en vue de déterminer, pour chacun des éléments composants, non plus la signification que celui-ci possède par lui-même, mais la portée qu’il acquiert concrètement en vue du rapport qu’il soutient avec l’expression prise comme un tout.
La distinction entre « sens divisé » et « sens composé » n’est que la conséquence, pour l’expression écrite, du comportement qui est propre à l’intelligence rationnelle, à savoir : « diviser et composer ». La pensée que je conçois comme un « verbum mentis » qui est simple, je l’exprime au moyen de mots dont chacun a un sens défini : en quoi, je divise. Mon interlocuteur doit, à partir de ces mots, dont le sens lui est connu, retrouver le « verbum mentis » qu’il fait sien : en quoi il compose. L’expression écrite a donc inéluctablement deux sens. Ecrire ce qu’on pense, c’est forger le « sens divisé » à partir du « sens composé » ; lire en vue de retrouver la pensée, c’est avoir l’intuition du « sens composé » à partir du « sens divisé ». Le « sens divisé » joue un rôle médiateur indispensable dans la communication de la pensée ; mais le sens véritable est le « sens composé », puisqu’il constitue en propre l’objet de la pensée.
[142] La « portée » d’une expression, et la manière d’en entendre le « sens » se commandent réciproquement.
Cette même observation vaut également, « sens » étant considéré soit en général, soit selon la distinction « composé »-« divisé ».
1. Le « sens » et la « portée » d’une même expression se commandent réciproquement.
C’est ce que montre l’observation de sens commun.
Lorsque Jésus dit : « Si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme et si vous ne buvez son sang, vous ne posséderez pas la vie en vous-même » (Jean 6.53). Il donne à ses propres paroles une « portée » différente de celle que lui attribuent ses auditeurs. La « portée » est, pour lui, spirituelle ; et, pour eux, physique, « Vous, vous êtes d’en bas ; moi, je suis d’en haut » (Jean 8.23). Devrait-on admettre qu’il y eût, pour « chair », deux sens différents correspondant respectivement à ces deux « portées » différentes ? L’hypothèse serait ruineuse, car Jésus parle bien de sa propre chair ; et c’est cette même chair, que les auditeurs peuvent voir et toucher physiquement, qui doit devenir une nourriture spirituellement. Il faut donc affirmer, entre les deux « sens » du mot « chair » une unité pour le moins analogique ; unité qui n’existe pas entre les deux «portées », l’une spirituelle, l’autre physique.
On voit, par cet exemple, que le « sens » tient à l’expression elle-même. Il peut, il est vrai, se ramifier ; mais, s’il s’élargit jusqu’à l’équivocité, l’expression est défectueuse, il faut soit la bannir soit la préciser. Tandis que la « portée » tient à l’ensemble des circonstances concrètes dans lesquelles l’expression est utilisée. La « portée » de la même expression peut être différente pour différentes personnes, selon que celles-ci connaissent ou ignorent ces circonstances, ou sont plus ou moins aptes à en discerner la nature.
Le « sens » commande la « portée », parce qu’il en rend compte intelligiblement; c’est parce que telle expression a tel « sens », « sens » dont l’unité est pour le moins analogique, qu’elle prend, en telle circonstance, telle « portée ».
La « portée » commande le « sens », parce qu’elle est, implicitement mais concrètement, la norme en fonction de laquelle le « sens » est précisé ; et c’est parce que tel groupe humain donne en fait concrètement à telle expression telle « portée », qu’il lui donne un « sens » sur lequel tous les membres du groupe sont implicitement d’accord, même si la plupart d’entre eux sont incapables de définir ce « sens » avec précision.
2. La correspondance réciproque qui existe en général entre le « sens » et la « portée », est spécifiée en particulier par les deux modalités : « sens composé »-« sens divisé ».
En d’autres termes, si le « sens composé » et le « sens divisé » d’une même expression sont différents, la « portée » de cette expression est en général différente, selon qu’elle est prise au « sens composé » ou au « sens divisé ». Et, réciproquement, si tel groupe humain donne en fait concrètement à telle expression telle « portée », il lui donne par le fait même le « sens » qui correspond à cette « portée » ; c’est-à-dire que tous les membres du groupe, qu’ils en prennent ou non conscience réflexivement, comprennent cette expression en lui attribuant spontanément celui des deux « sens » « divisé » ou « composé » qui correspond à la « portée » admise par tous.
[143] Ces normes générales relèvent du sens commun, ce qui en fonde précisément la « portée » ; et si elles vont de soi, elles iront encore mieux après avoir été rappelées.
[15] Le « sens » de la « forme » traditionnelle en a toujours, dans l’Eglise, normé la « portée ».
Nous désignons par « forme », les formules consécratoires. Cet usage se réfère à la mise en œuvre de l’hylémorphisme dans la théologie des sacrements. Le pain et le vin étant la « matière », les paroles consécratoires constituent la « forme ».
[151]Le « sens » de la « forme ».
1. « Hoc est enim Corpus meum ». Formule rapportée par S. Matthieu (26, 28) [le seul des « Hagiographes » qui ait été présent à la Cène], et par S. Marc (14, 22).
Ces Paroles signifient et réalisent la Présence, par mode de substance : du Corps du Christ, en vertu de l’ordination transcendantale des espèces du pain au Christ selon Son Corps ; du Sang, de l’Ame, de la Divinité du Christ, en vertu de l’unité d’être du Verbe incarné, ressuscité et glorifié.
Hoc est enim Corpus meum réalise la Présence, EXCLUSIVEMENT la Présence, et non le Sacrifice.
La Présence n’est pas le Sacrifice.
La Présence est pour le Sacrifice.
Le Sacrifice est enté dans la Présence ; et c’est pourquoi il faut que la Présence soit signifiée, affirmée, réalisée, AVANT que ne s’accomplisse le Sacrifice.
Hoc est enim Corpus meum signifie la Présence, en la réalisant, et ne signifie pas le Sacrifice.
2. « Hic est enim calix Sanguinis mei, novi et æterni testamenti, mysterium fidei, qui pro vobis et pro multis effundetur in remissionem peccatorum ».
Voici, au sujet de cette formule, la réponse que fait S. Thomas à une « difficulté » qui n’est donc pas nouvelle : « [La forme du sacrement] est efficace en vertu de l’institution du Christ. Or aucun des Evangélistes ne mentionne que le Christ ait prononcé toutes ces paroles.
Celles-ci ne constituent donc pas adéquatement la « forme » de la consécration du vin ». Réponse : « Le but des Evangélistes n’était pas de transmettre les formes des sacrements qui, dans la primitive Eglise, devaient rester cachées, comme dit Denys à la fin de la hiérarchie ecclésiastique. Mais ils ont visé à constituer une trame pour l’histoire du Christ. Et cependant tous ces mots peuvent se retrouver dans divers passages de l’Ecriture. Car l’expression Ceci est le Calice se trouve : en Luc 22, 20, et en 1 Cor 11, 25. On trouve, en Mat 26, 28 : Ceci est mon Sang de la nouvelle alliance, qui sera répandu pour beaucoup en rémission des péchés. Les paroles ajoutées : éternelle et mystère de foi viennent de la tradition du Seigneur qui est parvenue à l’Eglise par l’intermédiaire des Apôtres, selon 1 Cor 11, 23 J’ai reçu du Seigneur ce que je vous ai transmis ». (Somme théologique ; III. q78, a3, 9 m ).
Les Paroles de la « forme » signifient et réalisent la Présence, par mode de substance : du Sang du Christ, en vertu de l’ordination transcendantale des espèces du vin au Christ selon Son Sang, et pour autant selon Son Ame ; du Corps, de l’Ame, de la Divinité du Christ, en vertu de l’unité d’être du Verbe incarné, ressuscité et glorifié.
Hic est enim calix... in remissionem peccatorum réalise la Présence ; et, dans la Présence, réalise uniment le Sacrifice. Cette « forme » signifie la Présence, et signifie le sacrifice.
[152] Le « sens » de la « forme » en est le « sens composé »
Il convient d’insister sur ce point ; lequel, non sans grave dommage, a été obscurci par la scolastique décadente et par les manuels qui l’ont suivie.
Observons d’ailleurs que, pour la « forme » de la première consécration « Hoc est enim Corpus meum » il n’y a pas lieu de distinguer « sens composé » et sens divisé.
En ce qui concerne la « forme » de la seconde consécration « Hic est enim... remissionem peccatorum », citons S. Thomas.
« Dans la confection de ce Sacrement, le ministre ne fait rien, sinon en prononçant les paroles du Christ » (S. Thomas III. q78, a1 Fin).
C’est l’intention du Christ qui est efficace. Le prêtre, prononçant les paroles consécratoires « in persona Christi », est l’instrument en acte dont use le Christ pour exercer l’opération qui Lui est propre. Les paroles prononcées ne sont donc pas seulement l’« occasion » de l’opération divine (S. Thomas 4S, D8, q2, a3) ; elles contiennent en acte la « virtus » qu’elles appliquent à l’effet qui les spécifie.
Puis donc que la validité requiert de prononcer les paroles du Christ en tant que celles-ci sont « de Lui », elle requiert par le fait même de les prononcer toutes. Cette clause vaut en particulier pour la consécration du vin. On peut la préciser comme suit.
1. La « forme » est, dans la « confectio » du Sacrement, ce en quoi consiste la « Virtus » d’opérer la transubstantiation. La « forme », ce sont les paroles du Christ prononcées par le prêtre « in persona Christi » en tant qu’elles signifient l’intention du Christ.
2. Il s’ensuit, pour trois raisons qui explicitent d’ailleurs la même vérité, que la « forme » est constituée par toutes les paroles que le Christ a prononcées :
21. La forma est, par nature indivisible ;
22. La cause instrumentale dont use le Christ, c’est le prêtre en tant qu’il est actué selon l’intelligence en prononçant les paroles du Christ. Or, cette actuation ne comporte pas de « parties » qui répondraient respectivement à la signification de chaque parole comprise « in sensu diviso ». L’actuation est simple par nature ; et si elle est produite instrumentalement par la signification des paroles que le prêtre comprend en les prononçant, elle est produite principalement par le Christ, Lui-Même en acte selon l’intention signifiante qu’expriment les mêmes paroles. La virtus conversiva procède donc simpliciter du Christ, du prêtre seulement instrumentaliter.
Le prêtre peut librement user ou ne pas user du pouvoir que lui confère le caractère. Mais le prêtre, en acte, ne peut déterminer les modalités de la virtus conversiva, laquelle est ce qu’elle est en vertu du Christ, et non en vertu de la personne du prêtre. L’instrument ne peut déterminer l’opération de la cause principale, que selon la forme qui lui est propre en tant qu’instrument. Cette forme, c’est en l’occurrence le caractère, actué par l’intention signifiante du Christ, à laquelle le prêtre se rend relatif en prononçant les paroles du Christ ; et ce ne sont pas les déterminations intelligibles que le prêtre peut faire de cette intention signifiante. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le prêtre, en quelque état qu’il soit psychologiquement, consacre validement, dès là qu’il a l’intention de faire ce que par lui veut faire le Christ (Cf 3).
23. L’intention signifiante du Christ est un mystère. Il est donc en droit impossible de distinguer, dans les paroles par lesquelles le Christ Lui-Même l’a signifiée, de l’« essentiel » et de l’« accessoire ».
Le Christ rend il est vrai immanente au prêtre qu’il prend comme instrument, l’opération qui a pour terme la transubstantiation, mais il n’en résulte pas que le prêtre puisse exercer quelque pouvoir sélectif que ce soit au sein de l’opération accomplie par le Christ.
3. On comprend, par ce qui précède, la fermeté de S. Thomas.
31. « Il faut donc tenir que toutes les paroles [qui suivent « Hic est enim Calix sanguinis mei », jusqu’à l’anamnèse] appartiennent à la substance de la forme (sunt de substantia formæ). Mais « Hic est enim...
signifie la conversion du vin en Sang. Les paroles qui suivent désignent quelle est la vertu du Sang répandu au cours de la Passion, telle qu’elle opère dans ce sacrement » (III. q78, a3).
« Cette vertu n’est, il est vrai, pour le Sang en tant que tel, qu’une propriété ». [Elle est donc dérivée par rapport à la substance du Sang. Par suite, elle ne peut intervenir dans l’opération qui rend présente la substance du Sang ; en sorte que les paroles qui signifient cette « vertu », ne peuvent faire partie de la « forme » de la consécration (telle était l’objection)]. Cependant cette « vertu » est essentielle au Sang du Christ en tant que celui-ci a été répandu au cours de la Passion. Or le Sang du christ n’est consacré séparément d’avec le Corps, que parce qu’il a été répandu au cours de la Passion. Il s’ensuit que les paroles qui en expriment la « vertu » désignent des qualités qui sont essentielles au Sang du Christ en tant qu’il est consacré dans ce Sacrement. Par conséquent, elles appartiennent à la substance de la « forme » ». (4S, D8, q2, a2, qa1, 3 m ).
32.« En ce qui concerne les paroles qui sont en usage dans l’Eglise pour la consécration du Sang, certains estiment que l’intégrité de la forme ne les requiert pas toutes, mais seulement : « Hic est enim Calix Sanguinem mei ». Mais cela ne convient pas (Sed hoc non videtur convenienter dici). Car les paroles qui suivent (Novi et æterni testamenti etc...) sont une détermination du prédicat (Sanguinis mei). Ces paroles concernent donc l’unité et la signification de la locution. Et comme, on l’a souvent répété, les formes des sacrements opèrent en signifiant (significando efficiant), c’est toute la locution prise dans son ensemble qui ressortit à la vertu efficiente de la forme (totum pertinet ad vim effectivam formæ) » (Commentaire 1 Cor 11, 25, n°681)
33. « Les significations [respectives] des parties sont, dans un discours, dispositives à l’égard de la signification du tout : laquelle résulte de la signification de la dernière partie coordonnée à toutes les précédentes. Et comme la « Virtus conversiva » suit la signification [des paroles], c’est dans l’ultime achèvement de la signification qu’est donnée la « vis conversiva » à tout l’ensemble [du discours]. En sorte que les différentes parties du discours n’ont plus qu’un rôle « matériel », au titre de composants de l’ensemble ». [On voit donc que, dans cette perspective qui est la vraie, « Hic est enim Calix Sanguinis mei » loin d’être la partie principale et autosuffisante de la forme, ou la « substance de la forme », en est une partie, au même titre que ce qui suit.
4. Concluons. La « forme » est une, insécable, intouchable. Le « sens » en est expressément le « sens composé ».
Notons, en passant, une importante conséquence. La substitution de pro omnibus à pro multis, introduite dans les traductions en « vernaculaire » pour l’Allemagne, l’Angleterre, l’Espagne, l’Italie, le Portugal, fait déserter l’intention signifiante conçue par le Christ.
Cette substitution rend donc certainement invalide la consécration du vin, et probablement celle du pain.
[153] Le sens de la « forme » traditionnelle en a toujours, dans l’Eglise, normé la portée ; parce que, comme il se doit, cette « forme » a toujours été entendue au « sens composé ».
1. La « portée » de la forme traditionnelle « Hic est enim Calix Sanguinis mei... in remissionem peccatorum » consiste, aussi bien objectivement que pour toute cellule « d’Eglise » à rendre présent sur l’autel le Sacrifice de la Croix, celui-ci étant objectivement renouvelé dans l’ordre sacramentel. Et cela, comme il se doit, formellement et expressément, en vertu de la consécration du Sang.
Comme il se doit ; car le sacrifice de la croix ayant consisté physiquement en la séparation du Corps et du Sang, il convient que le renouvellement en soit accompli dans l’ordre sacramentel, au moment où le sang est rendu présent d’une manière propre, et pas seulement par concomitance avec le Corps.
Formellement ; parce que tout sacrifice requiert, dans l’oblat, un changement objectif qui doit être concomitant à l’oblation. Or la Réalité d’ordre sacramentel qui se trouve objectivement différenciée en vertu de l’opération du christ et du prêtre, c’est la Présence du Sang. Réalisée dans la première consécration en vertu de l’unité d’être du Verbe incarné, elle l’est en outre, dans la seconde consécration, en vertu de l’ordination transcendantale des espèces du vin au Christ, distinctement selon on Sang : la Présence du Sang est, comme telle, la même ; mais le mode de réalisation en est différent. Le « passage » de la première consécration à la seconde, convertible avec la Présence simultanée des deux oblats consacrés, implique donc, pour le mode de réalisation de la Présence du Sang, quoique non pour cette Présence elle-même, un achèvement, et pour autant un changement. Ainsi, en vertu même de l’essence du sacrifice, c’est-à-dire formellement, le Sacrifice se trouve réalisé dans l’ordre sacramentel en vertu de la seconde consécration ; laquelle évidement ne peut être seconde que parce qu’il y en a une première.
Expressément; c’est-à-dire que le Sacrifice est renouvelé, comme on vient de le rappeler, formellement dans la Présence du Sang telle qu’elle constitue l’effet propre de la seconde consécration. Et de plus, le sacrifice n’est pas réalisé selon la Présence du Corps qu’il présuppose cependant nécessairement. Car la Présence du Corps étant réalisée selon le mode maximal dans la première consécration, ce mode n’est affecté d’aucun changement objectif par la seconde consécration.
2. La « portée » de la forme traditionnelle n’est adéquatement exprimée que si on entend cette « forme » au « sens composé ».
La « portée » de la « forme » est en effet, on vient de le voir (1), la réalisation du Sacrifice dans l’ordre sacramentel ; et le Sacrifice n’est mentionné, comme il se doit, qu’au moment où il est accompli, c’est-àdire lorsque sont proférées les paroles qui constituent la seconde partie de la « forme » et qui achèvent d’en déterminer la « portée » dans l’ordre intelligible.
S. Thomas insiste sur ce point dans tous les lieux où il traite des formules consécratoires. « Etant donné que le sacrement de l’Eucharistie est le mémorial de la Passion du Seigneur, c’est seulement le sujet de la Passion qui est « représenté » ( ) dans la consécration du Corps du Christ ; tandis que le mystère de la Passion est « représenté » dans la consécration du Sang. C’est en effet en vertu de la Passion que le Sang du Christ fut à part le Corps ; en sorte que les conditions mêmes de la Passion du Seigneur sont exprimées par les paroles subséquentes [novi et æterni testamenti, mysterium Fidei, qui pro vobis et pro multis effundetur in remissionem peccatorum] dans la consécration du Sang plutôt que dans celle du Corps » (4S, D8, q2, a2 qal, 2 m ). « C’est dans la consécration du Sang qu’est exprimé directement le mystère de la Passion (exprimitur directe) » (4S, D8, q2, a2, qa2) (Idem: qa3, 8 m ).
« La Passion n’est pas signifiée dans la consécration du Corps comme elle l’est dans celle du Sang » (4S, D8, q2, a2, qa3, 6 m ).
3. Voilà donc qui est clair.
La « forme » traditionnelle, fondée, en ce qui concerne la première consécration, sur celle des sources révélées qui est la plus autorisée, exprime avec une rigoureuse exactitude les rapports qui lient étroitement Présence et Sacrifice.
La Présence est pour le Sacrifice, le Sacrifice n’est réel que par et dans la Présence. Il faut donc que la Présence soit réalisée AVANT que le Sacrifice ne le soit lui-même. Et comme il est propre à l’ordre sacramentel de signifier en réalisant, tout comme Dieu connait en créant, le Sacrifice doit être signifié au moment où il est réalisé, c’est-à-dire en l’acte même de la seconde consécration, et PAS AVANT.
Or il est signifié par la « forme », entendue au « sens composé » et prononcée intégralement. Et la formule de la seconde consécration est rigoureusement conforme à la réalité, en précisant : « ... de mon Sang qui va être répandu pour vous et pour beaucoup » ; car le Sang est répandu, c’est-à-dire que le Sacrifice est consommé dans l’ordre sacramentel, en l’instant où le prêtre achève de prononcer toutes ces paroles : instant qui est postérieur à celui où il prononce « va être répandu ».
Objecterait-on que si un prêtre venait par exemple à perdre connaissance après avoir prononcé les mots « Hic est enim Calix Sanguinis mei », la consécration du vin serait valide, bien que la « forme » fût incomplète ? Nous répondons en nous référant à une analogie. Si un prêtre se trouvait mis inopinément dans l’impossibilité physique de procéder à la seconde consécration, en l’instant où il achève la première, cette première consécration serait-elle valide ? La réponse est claire : oui, si ce prêtre avait l’intention de procéder à la seconde consécration, non dans le cas contraire. La raison en est manifeste ; si en effet un prêtre se proposait de ne consacrer que l’hostie et non le vin, il n’aurait ni l’intention de « faire ce que fait l’Eglise » ni par conséquent l’intention du Christ. Or, il en irait de même, en vertu des principes rappelés par S. Thomas, pour un prêtre qui, sciemment et de propos délibéré, mutilerait la « forme », en y distinguant une partie « substantielle » et une autre partie jugée par le fait même « accidentelle », alors que « toutes les paroles appartiennent à la substance de la forme (sunt de substantia formæ) ».
4. Concluons donc que le « sens » de la forme traditionnelle en a toujours, dans l’Eglise, normé la « portée ». Nous allons voir, au cours des paragraphes suivants ( ) que, tout au contraire, il est impossible que le « sens » de la « forme nouvelle » en norme la « portée ».
Avant d’y procéder, observons cependant que la « forme » de la seconde Consécration peut également être entendue, avec vérité, au « sens divisé ».
Hic est enim Calix Sanguinis mei... mysterium fidei : affirmation au présent, qui concerne la confection du sacrement ; Qui pro vobis et pro multis effundetur in remissionem peccatorun : affirmation au futur qui, entendue séparément de la précédente conformément au « sens divisé », signifie : ce même Sang, dont il vient d’être question, est celui qui, le soir du jeudi saint, allait être répandu pour vous et pour beaucoup, en rémission des péchés.
Prononcer les paroles de la « forme » en leur donnant cette « portée » constituerait un « récit » du Sacrifice, mais en écarterait la réalisation dans l’ordre sacramentel. Les deux consécrations seraient donc, ipso facto, invalides.
Il y a donc une manière d’entendre la « forme » qui est « vraie », c’est-à-dire conforme à certains aspects de la réalité ; bien que l’intention spécifiée par cette manière de comprendre et d’interpréter la « forme » détruise la validité.
Celle-ci requiert que la « forme » soit prise au « sens composé » ; elle est annihilée si la « forme » est prise au « sans divisé ».
On comprendra ci-après ([17]) la portée de cette observation.
[16] Il est impossible que, prise au « sens composé », qui est le sens véritable, la forme du n.o.m.
« Hoc est enim corpus meum, quod pro vobis tradetur », ait le même « sens » et la même « portée » que la forme traditionnelle « Hoc est corpus meum ».
Deux modifications ont été apportées à la « forme », le 3 avril 1969. D’une part, quod pro vobis tradetur a été ajouté à Hoc est enim corpus meum. D’autre part, mysterium fidei a été supprimé et converti en « acclamation » proférée par le « peuple ». C’est sur la première de ces modifications que nous fixerons l’attention.
[161] Rappelons tout d’abord que le Sacrifice du Christ n’est renouvelé, dans l’ordre sacramentel, que dans la seconde consécration ([153]3). Et que, dans l’ordre sacramentel, ni le Corps ni le Sang ne sont, au sens propre, « livrés » ; bien que le Sang soit « répandu » .
1. En effet, selon la réalité propre de l’ordre sacramentel, ni le Corps ni le Sang ne sont « livrés », comme ils le furent sur la Croix, par séparation d’avec l’Ame.
C’est donc l’ontologie de la Présence qui tout à la fois précise et fonde l’affirmation [161].
Cette première raison se trouve corroborée comme suit.
Selon la réalité propre de l’ordre sacramentel, le Corps demeure présent d’une manière toujours égale à elle-même, en vertu de la première consécration ; et cela, dans l’Hostie consacrée, soit avant soit après la seconde consécration. Or le Corps n’est pas « livré » lors de la seconde consécration, puisqu’il est alors rendu présent, non « formellement » en vertu de quoi que ce soit ayant raison de changement ou de séparation, mais « formellement » en vertu de la « concomitance » qu’implique l’unité d’esse du Verbe incarné. Il s’ensuit donc que le Corps n’est jamais « livré ».
Semblablement, le Sang n’est pas « livré » lors de la première consécration, puisqu’il est alors rendu présent, non « formellement » en vertu de quoi que ce soit ayant raison de changement ou de séparation, mais « formellement » en vertu de la « concomitance » qu’implique l’unité d’esse du Verbe incarné. Et comme le Sang demeure toujours « un » avec le Corps, en cette même manière, c’est-à-dire par mode de substance, il s’ensuit que le Sang n’est pas « livré », puisque le Corps ne l’est pas.
2. Si, selon la réalité propre de l’ordre sacramentel, ni le Corps ni le Sang ne sont « livrés » comme ils le furent sur la Croix, c’est-à-dire par séparation d’avec l’Ame, selon cette même réalité, le Sang est répandu, c’est-à-dire séparé du Corps comme il le fut sur la Croix.
Le Sang est en effet séparé du Corps, lors de la seconde Consécration, en ce sens que la Présence en est alors spécifiquement distincte, quant à la Communication même exercée var le Christ, de la Présence que la première Consécration réalise pour le Corps.
3. Ainsi, en usant de la rigueur d’expression que requiert une matière aussi grave, à la Messe, le Sang est répandu puisqu’il est séparé du Corps dans l’ordre sacramentel ; tandis que ni le Corps ni le Sang ne sont livrés, puisqu’ils demeurent unis à l’Ame. Il s’ensuit la conséquence que voici.
[162] Prise au « sens composé », la forme « nouvelle » ne peut avoir ni le même « sens » ni la même « portée » que la forme « traditionnelle ».
1. Quant au « sens », c’est évident.
« Hoc est enim Corpus meum, quod pro vobis tradetur » signifie en effet le Corps, en tant que celui-ci doit être livré. Tandis que, nous venons de le voir ([161]), « Hoc est enim Corpus meum » signifie, en la réalisant, la présence du Corps, et ne signifie pas que le Corps soit « livré ».
2. Quant à la « portée ».
Le Corps n’étant « livré », en quelque moment que ce soit au cours de l’action consécratoire, l’adjonction de la clause quod vobis tradetur : « qui va être livré », entraîne que, prise dans son ensemble c’est-à-dire au « sens composé », la première formule consécratoires ne peut avoir de portée réelle dans l’ordre sacramentel ; c’est-à-dire selon ce type de réalité qui est en propre celui de l’ordre sacramentel.
C’est dans l’ordre physique que le Corps a été en la situation de « devoir être livré », c’est-à-dire séparé du Sang et de l’Ame, bien que demeurant uni à la Divinité. Et par conséquent, c’est seulement dans l’ordre physique, et c’est seulement avant la mort sur la Croix, plus précisément le soir du jeudi Saint qu’A ETE conforme à la réalité, c’està-dire vraie, l’affirmation prise uniment, dans son ensemble, c’est-à-dire au « sens composé » : « Ceci est mon Corps qui va être livré pour vous ». Cela a été vrai eu égard au Sacrifice de la Croix. Cela n’est pas vrai : et, qui plus est, ce ne peut pas être vrai, eu égard au Sacrifice de la Messe.
3. Cela d’ailleurs ne doit pas surprendre. Car si le « sacrifice » consiste toujours en une « séparation », aussi bien dans l’ordre sacramental que dans l’ordre physique, les modalités de cette séparation sont, ici et là, différentes.
La « séparation » est réalisée, dans la mort physique, entre l’Ame d’une part, le Corps et le Sang d’autre part. La « séparation » qu’inclut analogiquement le Sacrifice de la Messe concerne, « matériellement » si on peut dire, le Corps et le Sang ; et non pas l’Ame puisque celle-ci est toujours également présente, concomitamment soit au Corps soit au Sang. Et le changement, réel dans l’ordre sacramentel, qui constitue le Sacrifice de la Messe en tant qu’il renouvelle le Sacrifice de la Croix, concerne formellement, comme on l’a expliqué ([153]), la Présence du Sang, celle du Corps étant expressément présupposée.
Le Sang est répandu, c’est-à-dire séparé du Corps ; parce que, selon le mode de Présence qu’entraîne directement l’ordination transcendentale de chacune des espèces consacrées au Christ, respectivement selon Son Corps et selon Son Sang, la Présence du Sang est réalisée indépendamment et pour autant « séparément » de la Présence du Corps. Voilà comment le Sacrifice de la Messe est semblable à celui de la Croix, et comment il en est le renouvellement.
Tandis que le corps et le Sang sont unis entre eux, comme ils le sont à l’Ame et à la divinité, au cours de l’une et l’autre consécration. Et, en ce sens, le Sacrifice da la Messe rend présent sur l’autel le sacrifice de la Croix.
Dans Ces conditions, le rapport que soutient avec le Sacrifice le Corps considéré en lui-même distinctement, n’est pas le même à la Croix et à la messe. Dans le Sacrifice de la Croix, le Corps et le Sang y sont rigoureusement à parité ; le Corps est, par la mort, « livré » pour les pêcheurs ; le Sang est, par la mort, répandu [est livré] en vue de la rémission des péchés. La séparation du Corps et du Sang ne fait qu’exprimer, dans l’ordre physique, la séparation ontologique d’avec l’Ame ; séparation en vertu de laquelle le Corps, directement, est « livré », le Sang l’étant parce qu’il est répandu à partir du Corps.
Tandis que, dans le Sacrifice de la Messe, c’est l’Enchaînement organique entre la Présence du Corps et la Présence du Sang, toujours respectivement unis à l’Ame, qui constitue en propre la réalité du sacrifice.
Le rapport entre le Corps et le Sacrifice n’ayant pas la même structure à la Croix et à la Messe, il n’est pas surprenant que le « mode de signifier » qui convient au premier cas soit en fait, quant à la « portée », fallacieux dans le second. Qu’une formule soit « scripturaire » ne suffit pas à en fonder, encore moins à en justifier l’emploi dans la confection d’un Sacrement. Le prétendre est une erreur, dont la Tradition de l’Eglise est demeurée vierge. Cette Tradition a été rompue le 3 avril 1969.
[17] Est-il possible que, prise au « sens divisé », la forme du n.o.m. « Hoc est enim corpus meum quod pro vobis tradetur » ait la même signification que la forme traditionnelle « Hoc est enim corpus meum » ?
Nous allons d’abord ([171]) déterminer, par une analyse d’ordre sémantique, quelles sont les conditions nécessaires pour qu’il en soit ainsi, c’est-à-dire pour que, prise au « sens divisé », la « forme nouvelle » puisse avoir la même signification qua la forme traditionnelle. Nous confirmerons ensuite ([172]) cette détermination par le rapide examen de certaines liturgies grecques, celle de S. Jean Chrysostome en particulier. Nous verrons également ([173]) que les liturgies latines qui remplissaient mal ces conditions ont été rapidement abandonnées, si tant est qu’elles aient jamais existé. Et nous conclurons ([174]) que la « forme » nouvelle, reviviscence sénescente de ces lointains ancêtres ne peut pas même en avoir la « vérité diminuée ».
[171] La « forme » nouvelle, prise au « sens divisé », ne pourrait avoir le même sens que la « forme » traditionnelle, que si la clause « nouvellement » introduite (Paul VI dixit : innovetur) « quod pro vobis tradetur » pouvait être, soit mentalement omise, soit conçue d’une manière seulement implicite.
1. Le « sens divisé » de la « forme nouvelle » est objectivement double.
Ce sens résulte en effet, comme celui de toute expression composée, de l’assemblage supposé réalisé entre les significations respectives des parties composantes, savoir en l’occurrence : d’une part, la signification de la forme traditionnelle « Hoc est enim corpus meum » : d’autre part, la signification de « quod pro vobis tradetur ».
Déterminer le « sens divisé » requiert donc deux actes différents.
Il est dès lors possible que le mot « corps », qui dans l’une et l’autre partie de la « forme » nouvelle, désigne le Corps du Christ, y soit pris respectivement à deux points de vue différents, en deux sens différents, à savoir :
1) « Ceci est mon Corps » : EN TANT QUE le pain est transubstantié ;
2) « Ce Corps qui va être livré pour vous » : EN TANT QU’il demeurait uni à l’Ame, dans l’imminence de la mort qui devait l’en séparer.
Le « sens divisé » inclut donc, en l’occurrence, une irréductible dualité.
2. Or il est impossible qu’un même acte soit spécifié de deux manières différentes.
Il est impossible, pour exercer l’acte de juger exprimé dans le verbe EST, de se placer simultanément à deux points de vue différents.
Il est impossible que l’objet d’un seul et même acte de l’esprit soit pris simultanément en deux sens différents. C’est la raison pour laquelle, nous l’avons observé ([161]), le « sens composé » de la « forme » nouvelle exclut la signification de la forme traditionnelle.
Et donc, si en vue de poser concrètement l’acte d’intelligence que requiert concrètement tel acte de consacrer, on veut utiliser la « forme » nouvelle au « sens divisé », force est de choisir : pour spécifier cet acte, un point de vue et un seul ; pour le mot « corps », une acception et une seule ; et donc, pour l’objet de cet acte, une des deux parties de la « forme » nouvelle et une seule.
SEULE la partie retenue est alors l’objet du jugement proféré dans l’affirmation « est », et exprimée dans un « verbum mentis », auquel correspond normalement un « verbum oris » ; puisqu’en effet, pour un acte de locution supposé conforme à ce qu’en exige la nature, la parole extérieure (« verbum oris ») exprime le verbe mental (« verbum mentis ») (Cf [251]).
3. Donc en vertu de (1) et (2), pour que la « forme » nouvelle puisse avoir le même sens que la « forme » traditionnelle, il faut que la seconde partie, « nouvellement » ajoutée, « quod pro vobis tradetur », ne tombe pas sous l’affirmation EST en laquelle consiste l’acte de juger.
Quelle peut être, dans ces conditions, la « portée » de la clause « quod pro vobis tradetur » ?
Etant supposé que ces mots sont prononcés par le prêtre, il leur correspond par le fait même un « verbum oris ». Mais deux cas sont possibles, selon qu’à ce « verbum oris » est ou non associé un « verbum mentis ».
31. La clause « nouvellement » ajoutée « quod pro vobis tradetur » fait l’objet d’un « verbum oris », et non d’un « verbum mentis ».
Cette prétérition est contre nature, puisque c’est au « verbum mentis » qu’il revient expressément de susciter, de justifier, de faire subsister, le « verbum oris ».
Il s’ensuit qu’au point de vue de la psychologie du sujet, cette prétérition est une « restriction mentale » ; elle « restreint » en effet le « mens » lui-même dans l’exercice de la fonction principale qui est la sienne, quant à la communication de la vérité.
Concluons. La « forme » nouvelle, entendue au « sens divisé », peut avoir, d’une première manière, la même « portée » que la « forme » traditionnelle. Cette première manière consiste en ce que le célébrant prononce seulement par les lèvres, et non par l’esprit, la clause « nouvellement » ajoutée : « quod pro vobis tradetur ». Et cela implique, au sens propre, pour le célébrant, une restriction mentale.
Nous reviendrons au paragraphe [26] sur les conséquences qui en résultent.
32. La clause « nouvellement » ajoutée « quod pro vobis tradetur » est censée faire, uniment comme il se doit, l’objet d’un « verbum oris » et d’un « verbum mentis ».
Il s’ensuit, nous l’allons voir, que ce « verbum mentis » devrait être, supposé que ce fût possible, « implicite ».
En effet, dans les conditions que nous venons de préciser, « qui va être livré pour vous » doit être coordonné intelligiblement à « ceci EST mon corps », sans tomber directement sous le EST dont l’affirmation constitue l’acte de juger. Car, s’il en était ainsi on retomberait inéluctablement : soit, pour le mot « corps », la dualité de « mode de signifier » ci-dessus examinée [(1) et (2)] ; soit, pour l’ensemble de l’expression, le « sens composé ».
Le « sens divisé » de la « forme » nouvelle ainsi interprétée se présente donc comme suit : a) « Hoc est enim Corpus meum ».
Ceci, qui est du pain, EST ceci qui est le Corps du Christ. Le « ceci » est le « sujet virtuel » de la « conversion » en vertu et au terme de laquelle le Christ est substantiellement présent selon Son corps.
Tels sont le « sens » et la « portée » de la « forme » traditionnelle.
b) « Quod pro vobis tradetur » : Ce Corps [quod] va être livré pour vous.
Cette affirmation b) est considérée disjonctivement d’avec l’affirmation a) ; c’est en quoi consiste le « sens divisé » pour la « forme » prise dans son ensemble. Le « mode de signifier » qui doit être attribué à Corps dans l’affirmation b) est donc déterminé par le verbe « va être livré ».
c) Les deux affirmations a) et b) doivent être liées intelligiblement puisqu’elles sont censées être l’objet d’un même acte mental lequel a pour objet la « forme », prise au « sens divisé ». Or elles ne peuvent être liées que par ce qui leur est commun, c’est-à-dire par « corps ». Et comme le sens de la « forme » nouvelle est supposé être celui de la « forme » traditionnelle, « corps » doit être pris explicitement au sens qu’il a dans l’affirmation a), sens qui est parfaitement déterminé par le mode de signifier de l’affirmation EST, laquelle est au présent. Et comme ce mode de signifier exclut celui qui est inhérent å l’affirmation b), il est impossible, nous l’avons observé [21], que ces deux « modes » soient visualisés l’un et l’autre explicitement à parité. Affirmer a) explicitement, en donnant à cette affirmation le « sens » et la « portée » de la « forme » traditionnelle, entraîne donc qu’il est impossible d’affirmer b) explicitement. Cette affirmation de b), supposé qu’elle soit possible, ne peut l’être qu’implicitement.
d) Concluons. La « forme » nouvelle, entendue au « sens divisé », peut avoir, d’une seconde manière, le même « sens » que la « forme » traditionnelle. Cette seconde manière, supposé qu’elle soit possible, consiste en ce que le célébrant n’affirme qu’implicitement la clause « nouvellement » ajoutée : « quod pro vobis tradetur ». Et cela implique, pour le célébrant, une sorte de strabisme mental dont nous examinerons les conséquences au paragraphe [26].
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