Précisions par Peregrinus 2024-08-18 11:20:26 |
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Quelques précisions supplémentaires, pour dépasser la polémique stérile et dissiper éventuellement quelques malentendus.
Si la crise du serment a tant d'importance, non pas seulement dans l'histoire de l'Église, mais aussi dans l'histoire politique de la Révolution française, c'est parce qu'il s'agit du moment qui a révélé que l'unité, voire l'unanimité rêvée et mise en scène encore le 14 juillet 1790 lors de la Fête de la Fédération - ironiquement, deux jours après l'adoption de la Constitution civile du clergé - n'était qu'une façade, un voile rhétorique jeté sur les profondes divisions du corps social. Timothy Tackett, qui a mis en évidence la corrélation entre l'attitude du clergé et les cultures régionales, désigne ainsi l'épisode du serment comme une sorte de gigantesque référendum sur la politique de la Constituante. Comme l'a remarqué Patrice Gueniffey, certes combattu par les historiens de l'école classique-robespierriste, c'est de ce moment que date l'effondrement vertical de la participation électorale.
La crise du serment est donc la fin des illusions, et c'est pour cela qu'il me semble pertinent de la date du début de l'année 1791, c'est-à-dire du moment où le décret du 27 novembre 1790 est appliqué dans les départements. En effet, il faut bien comprendre les motivations de ce décret.
Le 13 avril 1790, la Constituante refuse de déclarer la religion catholique religion nationale. Cette décision réunifie la droite derrière l'épiscopat : la déclaration de la droite circule dans les départements, relayée notamment par les évêques, leurs grands vicaires et leurs chapitres cathédraux.
Le 21 avril est présenté le rapport Martineau, c'est-à-dire le projet de Constitution civile du clergé. La discussion commence en mai. Mgr de Boisgelin, archevêque d'Aix et porte-parole de l'épiscopat à la Constituante, met en évidence dans son discours du 29 mai les graves inconvénients du projet de décret et demande qu'il soit examiné par un concile national. Cette proposition est rejetée : la Constituante s'estime compétente pour réformer la "discipline extérieure" de l'Église de France. En réaction, les évêques députés refusent de cautionner la discussion et se retirent du débat.
La Constitution civile du clergé est adoptée le 12 juillet ; elle reçoit finalement la sanction royale. S'ouvre alors une période de latence : Louis XVI a demandé au pape d'approuver provisoirement cinq dispositions du décret pour éviter la crise, le pape, qui consulte ses cardinaux, se tait ; Mgr de Boisgelin et les évêques de l'Assemblée essaient de gagner du temps.
Le 30 septembre 1790, Mgr Conen de Saint-Luc, évêque de Quimper, meurt. Son chapitre, conformément aux lois de l'Église, élit des vicaires généraux capitulaires pour exercer la juridiction sede vacante, ce qui revient à ignorer la Constitution civile du clergé, qui a déclaré tous les chapitres définitivement éteints et supprimés. Dans le même temps, il n'existe pas alors de vicaire épiscopal pour assurer la juridiction comme le voudrait le décret du 12 juillet.
Le conflit devenant inévitable, Mgr de Boisgelin publie le 30 octobre 1790 au nom de la quasi totalité des évêques députés l'Exposition des principes où il renouvelle ses critiques à l'encontre de la Constitution civile en demandant qu'il soit fait appel au jugement de Rome.
À la même époque, les administrations locales commencent à procéder à la dispersion des chapitres cathédraux, qui refusent parfois de cesser de se réunir au chœur et publient souvent des protestations parfois vigoureuses qui dénoncent la Constitution civile du clergé comme contraire à la foi et à la discipline de l'Église.
C'est dans ce contexte que la Constituante se lance dans le débat sur le serment, initialement requis uniquement pour la prise de possession d'une cure ou d'un évêché. La gauche de l'Assemblée, de plus en plus exaspérée par les réticences du clergé, est persuadée qu'elle peut briser sa résistance en le mettant au pied du mur. En effet, elle est convaincue que la résistance provient uniquement d'un haut clergé qu'elle accuse de complicité avec les aristocrates, et que le clergé paroissial se soumettra sans grande difficulté. Les patriotes pensent également pouvoir compter sur la soumission d'une partie des évêques modérés. Sûre de sa force, la Constituante balaie donc les tentatives d'accommodement, comme la proposition de serment restrictif faite par l'évêque de Clermont Mgr de Bonal. Le décret contraignant tous les ecclésiastiques ayant charge d'âmes à prêter le serment dit constitutionnel est donc adopté le 27 novembre 1790.
Le premier véritable test de cette politique a lieu le 4 janvier 1791 : la Constituante décide l'appel nominal des ecclésiastiques députés pour exiger d'eux la prestation du serment. Or, à la consternation des patriotes, des curés contestataires qui avaient participé à la révolution politique de l'été 1789 refusent le serment, de même que presque tous les évêques députés. Des scènes comparables se reproduisent à la fin du mois dans les départements à mesure que le décret y est appliqué. La désillusion est terrible pour les patriotes : pour eux, le prêtre réfractaire supplante désormais l'aristocrate comme adversaire par excellence de la Révolution.
La crise de janvier-février 1791 est donc la fin de la période de latence consécutive à l'adoption de la Constitution civile : c'est une étape brève mais intense de la montée du conflit entre l'Église et la nation révolutionnaire. Tout s'enchaîne ensuite assez rapidement : installation, à partir de février-mars, de la hiérarchie épiscopale constitutionnelle, qui durcit inévitablement les oppositions ; publication en mars du bref Quod aliquantum, et en avril du bref Charitas par lequel Pie VI exige la rétractation des jureurs et le retrait des intrus.
Avant l'application du décret (donc le début de l'année 1791), les patriotes pensent pouvoir compter sur la soumission générale du clergé paroissial et on ne peut pas encore parler de crise : on est encore dans l'expectative. Voilà pourquoi il me semble qu'il faut bien dater du début de 1791 la crise du serment afin de bien distinguer les étapes qui conduisent à la lutte frontale entre la Constituante et le clergé fidèle.
Peregrinus
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