-1- Tout d'abord, je précise que personnellement je pense qu'il faudra peu à peu, à l'avenir (mais pas immédiatement, l'Eglise ne peut pas encore se le permettre) vers un mode d'organisation plus décentralisé de l'Eglise. Je m'explique: aujourd'hui, l'Eglise est un bloc monolithique qui impose les mêmes règles disciplinaires à toutes les Eglises de tous les continents et dirige tout depuis Rome. Ce système a des avantages... mais aussi beaucoup d'inconvénients:
- déresponsabilisation des évêques qui ne prennent que rarement des initiatives personnelles et attendent que Rome fasse tout (ils ne sont plus que des "préfets" de Rome et non plus de vrais pasteurs de leurs Eglises locales; en conséquence, cette déresponsabilisation entraîne une certaine paresse et donc une médiocrité des différents épiscopats catholiques qui suivent toujours docilement tout ce qui vient de Rome: le meilleur... comme le pire.
- des règles qui correspondent à l'Eglise européenne post-tridentine sont imposées sans aucune souplesse (mais avec beaucoup de laxisme... bien faire la différence) à des cultures et des civilisations très différentes, dans des contextes dans lesquelles ces règles ne sont pas très adaptées.
Donc ont pourrait imaginer comme l'écrivait déjà Benoit XVI une plus grande autonomie des Eglises locales, éventuellement regroupées sous la responsabilité d'un primat par aire culturelle (un primatiat autonome pour l'Eglise d'Afrique par exemple), Rome gardant évidemment ses prérogatives de primauté en matière de doctrine et de foi ainsi qu'un rôle d'arbitre. Or, la question du célibat pourrait être traitée à ce niveau là, en fonction des réalités anthropologiques et culturelles locales. L'Eglise d'Afrique pourrait par exemple autoriser l'existence d'un clergé marié cohabitant aux côtés d'un clergé célibataire vivant en petites communautés sous une Règle (des religieux en fait). En Europe la question ne se pose pas dans les mêmes termes car le célibat y a des racines bien plus anciennes et est donc plus facile à garder. En tout cas sur ce point je pense qu'il faut faire preuve de pragmatisme et ne pas chercher au nom de je ne sais quel centralisme romain (très récent en fait) à imposer forcément les mêmes règles disciplinaires partout. Cela irait dans le (bon) sens de la démondialisation qui se profile à l'horizon dans tous les domaines.
-2- ensuite contrairement à ce que vous dîtes je ne me contredis pas: je constate que le célibat n'est pas bien vécût et respecté à l'échelle de l'Eglise universelle mais je constate aussi qu'il est rare qu'on se donne les moyens pour qu'il le soit; donc avant d'abandonner la discipline du célibat (ce qui dans le contexte actuel ne règlerait rien et serait peut-être même pire que le mal, j'avais essayé ici de cerner les enjeux de la question), il faudrait déjà tout entreprendre pour que ceux qui sont appelés à vivre ce célibat en aient tous les moyens spirituels, psychologiques et humains. Aujourd'hui ce n'est pas le cas. Comment peut-on imposer le célibat à un clergé, puis le laisser démuni sans lui donner aucun outil solide pour l'aider à le vivre, et ensuite s'étonner qu'il y ait des problèmes massifs?
- ensuite il y a effectivement la question du clergé d'avant les années 1960. Comment vivait-il le célibat? Et là, pour moi, c'est un vaste trou noir, on ne sait pas.
Je pense qu'il y avait des abus qui localement pouvaient être très nombreux (par exemple, il paraît qu'il y avait de très gros problèmes de moeurs dans le diocèse de Pietrelcina, à l'époque de Padre Pio), mais que dans l'ensemble le célibat était mieux respecté (à défaut d'être mieux vécu) pour plusieurs raisons: d'abord, les prêtres avant les années 1960 étaient moins seuls et moins isolés (donc peut-être aussi plus surveillés), la discipline était plus stricte, il y avait davantage de chrétiens convaincus (contrairement à l'idée prisée par nos évêques selon laquelle il y a moins de chrétiens mais plus convaincus; c'est faux: il y a moins de chrétiens, et même une grande partie de ceux qui le sont restés sont moins convaincus qu'avant). Un indice: en France par exemple, il y a depuis longtemps une forte tradition anticléricale; s'il y avait eu des abus massifs dans le clergé du XIX e siècle et début XXe, les anticléricaux de gauche en auraient profité pour instrumentaliser les cas contre l'Eglise. Or visiblement à part quelques cas individuels ils n'ont pas eu grand chose à se "mettre sous la dent" (en tout cas rien de comparable au scandale systémique de Pennsylvanie, ou bien des internats irlandais), sinon on en aurait entendu parler. Pourtant le clergé en bien des régions était abondant et recruté selon des modes bien éloignés de la notion très moderne de "vocation".
Après, il y a le problème de la vie spirituelle, et là effectivement je pense que la situation pré-conciliaire n'était pas bonne: elle se réduisait à des prières récitées bien souvent machinalement, l'enseignement de fond sur la liturgie dans les séminaires était quasiment inexistant (réduit à l'apprentissage des rubriques). Au moment de la crise des années 1960-1970 (période de paroxysme des abus sexuels, comme par hasard) la situation s'est encore aggravée car toute forme de vie spirituelle a été quasiment éliminée au profit du "social" (on en est arrivé à supprimer les bénédicités dans les séminaires!)... avant une "re-spriritualisation" progressive -mais encore très limitée et superficielle- sous S. Jean-Paul II puis Benoit XVI. Là évidemment je parle de la France, pas des autres pays et encore moins des autres continents qui évoluent selon des logiques très différentes que je ne maîtrise pas.
Pour ce qui est de l'identité du prêtre, vous évoquez son "appartenance" à l'Eglise-corps-féminin. Sauf que... c'est une dérive moderne! Car dans la théologie traditionnelle, le prêtre n'appartient pas plus à l'Eglise que le fidèle baptisé. Cette idée selon laquelle l'Eglise se confond plus ou moins avec le corps clérical, comme si les fidèles laïcs ne faisaient pas vraiment partie de l'Eglise, est une dérive apparue à la fin du Moyen-Age et plus encore à partir de Trente et qui est toujours restée étrangère à la vraie doctrine professée dans le Magistère, même récent (cf. l'enseignement de Pie XII, que la FSSPX trahissait en énonçant une quasi hérésie en affirmant que le sacerdoce baptismal était une "métaphore", alors qu'il s'agit d'un vrai sacerdoce, certes d'une nature différente du sacerdoce ministériel, mais lui aussi ordonné à l'unique sacerdoce du Christ, ce qui a toujours été la doctrine orthodoxe depuis les Pères de l'Eglise).
-3- Dernier point: il faut être réaliste. Le mariage souffre aujourd'hui autant que le sacerdoce (50% des mariages se concluent sur un divorce, ce qui touche aussi les milieux cathos convaincus, et on n'a pas encore parlé des adultères facilités par tous les outils de rencontre sur le net). Donc autoriser un clergé marié si c'est pour le voir commettre les mêmes erreurs et subir les mêmes fragilités que les laics, ce n'est pas forcément la solution. Oui, la question peut se discuter dans certaines cultures (en Afrique par exemple, mais aussi en Amérique latine) au sein desquelles le célibat est très mal enraciné. Je ne pense pas que cela soit très pertinent en Europe, où la figure du prêtre célibataire s'est imposée dans les esprits depuis longtemps, à tel point que bien souvent aujourd'hui encore même les Eglises orthodoxes présentes en Europe occidentale n'y envoient que des prêtres célibataires pour ne pas choquer les mentalités locales. Enfin, on n'oublie que si le "système" d'un clergé marié fonctionne à peu près dans les Eglises orientales, c'est d'abord parce qu'il est très ancien, ensuite parce qu'il obéit à des règles très précises et assez strictes, enfin parce qu'il y a dans ces sociétés tout un ensemble de conditions qui rendent ce système viable là-bas, mais qui ne sont pas automatiquement transposables partout, notamment en Occident où les mentalités sont très différentes.
En tout cas, s'imaginer que mettre fin partout et brutalement au célibat sacerdotal en s'imaginant ainsi régler les problèmes de moeurs dans le clergé est une illusion qui relève, une fois de plus, de la "pensée magique". Pour résumer, je dirais que le vrai problème aujourd'hui n'est pas le célibat, c'est le fait que l'immense majorité de ceux qui se disent chrétiens ne vivent pas conformément à leur foi, quel que soit leur état de vie. Je suis intimement convaincu que les clercs scandaleux qui salissent l'Eglise aujourd'hui n'étaient déjà pas de bons chrétiens avant d'entrer dans les ordres. On a les pasteurs qu'on mérite. Il faudrait donc éviter de mettre la charrue avant les boeufs et de vouloir construire le toit alors que les fondations sont inexistantes.
Cherchez d'abord le Royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît.