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Article paru dans les Cahiers Saint Raphaël
par Donapaleu 2026-07-22 14:09:37
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à propos des faux certificats de vaccination

Les exigences de la vérité face aux contraintes sanitaires légales

Par l’abbé Martin Monnier

Par l’extension sans frein du règne de la technique et du contrôle bureaucratique qui l’accompagne, la société moderne place la conscience chrétienne devant des circonstances nouvelles. Certes, des autorités ont pu par le passé imposer des mesures autoritaires et radicales face à de graves périls pour la santé publique, mais jamais elles n’avaient été dotées de moyens si importants et si efficaces pour le contrôle de la santé individuelle et collective. Un exemple suffit à l’illustrer : il y a peu encore des parents réticents à accepter pour leurs enfants le vaccin du D.T.P., seul obligatoire, pouvaient sans être trop inquiétés « négliger » de présenter à l’école les carnets de vaccination de leurs enfants ou présenter des certificats de contre-indication médicale, quoique n'entrant pas dans les contre-indications très rares admises par la communauté scientifique. Ce sont désormais onze vaccins qui sont obligatoires, et les personnes chargées d’exercer ce contrôle ont aujourd’hui des moyens de coercition moins humains et plus efficaces qu’hier. Tous les accès gérés par des moyens informatiques (badges magnétiques de cantine, plateformes de communication entre les parents et l’institution…) peuvent être verrouillés à ceux qui ne présentent pas le bon certificat. A plus grande échelle, les contrôles informatisés portant sur la santé à base de QR-codes - nouveaux sésames de la vie en collectivité - ont atteint un paroxysme inégalé lors de la crise sanitaire provoquée par l’épidémie de covid-19. Quoiqu’elle soit maintenant derrière nous, la menace de retours de contrôles stricts et généralisés - qu’ils soient brutaux ou progressifs - ne relève plus seulement de la science-fiction ou de la chinoiserie.
La question du faux certificat médical ouverte par l’article précédent se pose donc à certains avec toujours plus d’acuité. Le chrétien sera-t-il acculé à choisir entre défense de la santé et défense de la vérité ? Quels principes doivent alors guider sa conduite ? Mais puisque nous évoquons en introduction des cas critiques très controversés, précisons tout de suite et une fois pour toute que nous ne prenons volontairement aucune position dans le débat sur le danger ou la nocivité des vaccins eux-mêmes, quels qu’ils soient. A fortiori, nous laissons de côté toutes les questions médicales et morales propres aux vaccins contre la covid-19. Ces exemples ne sont évoqués ici que pour faire sentir l’acuité nouvelle d’un problème moral plus général ouvert par l’article précédent du docteur Philippe de Geofroy : celui de la vérité et du mensonge dans les actes médicaux. Ce problème se pose de façon égale à la conscience de celui qui demande un certificat, de celui qui le fait et de celui qui en fait usage. Et sa résolution est indépendante des opinions sur les questions adjacentes.
Vérité et langage
La notion de vérité, qui est ici en jeu, a été parfaitement définie par saint Thomas d’Aquin comme la conformité de notre intelligence avec le réel. Elle est donc un très grand bien pour l’homme car notre intelligence, qui est la reine de nos facultés, est proprement faite pour elle. « Que l’âme désire-t-elle plus fort que la vérité ? » dit Saint Augustin.
Outre l’intelligence, l’auteur de la nature, a donné à l’homme un merveilleux instrument au service de cette vérité : il s’agit du langage, qu’il soit oral, écrit ou même non verbal. Il est fait pour que l’homme puisse échanger des vérités. Il donne des signes de sa propre pensée afin de la communiquer à d’autres et de recevoir d’eux d’autres vérités qui enrichiront son intelligence. Le respect de la nature du langage, qui est d’exprimer adéquatement notre pensée, est donc au fondement du progrès de l’intelligence et de toute vie sociale. Il y a là une donnée antérieure à tout acte volontaire de l’homme, aucune convention ni aucun pacte social ne saurait en rendre raison. L’homme n’a donc pas le pouvoir de la changer.
Défendre la vérité face à la tentation du mensonge
L’office de vérité assuré par notre langage ne s’impose néanmoins pas à nous comme une nécessité, il dépend de l’exercice de notre volonté libre qui peut toujours y introduire une discordance. Il s’agit alors du mensonge qui se définit comme un signe extérieur volontaire contraire à notre pensée. Pour exclure le lapsus involontaire saint Augustin ajoute à la définition : « avec l’intention de tromper ». Ainsi bien défini, nous voyons immédiatement que le mensonge est contraire à la loi naturelle ou pour le dire autrement intrinsèquement mauvais.
Puisqu’il n’est pas toujours aisé de rester fidèle à la fonction de vérité du langage, Dieu a aussi doté l’homme d’une vertu spéciale : la véracité. Son rôle est de faire croître en nous l’amour et le respect intransigeant de la vérité dans nos paroles et dans nos actes afin de les conformer autant que possible à nos pensées intérieures. Cela est vrai de tout homme, païen ou bon chrétien.
Le mensonge sous toutes les coutures
Résumons les vices inhérents au mensonge. Premièrement, le mensonge est contraire à la finalité intrinsèque et par conséquent à la nature même du langage. À ce titre, Aristote disait qu’il est « toujours bas et répréhensible ». Deuxièmement, le mensonge est contraire au bien commun de la société. Il met en effet en péril la confiance dans la parole du prochain nécessaire à toute vie sociale. Notons au passage que cette responsabilité de l’homme vis-à-vis du bien commun demeure même en cas d’injustices ou de mensonges ayant cours soit dans une portion plus ou moins notable de la société soit de la part des autorités mêmes. Troisièmement, le mensonge est contraire au bien de celui qui le reçoit car il cause une fausseté dans son esprit qui est toujours un mal pour l’intelligence. Quatrièmement, le mensonge s’oppose au bien de celui qui l’émet. L’expérience montre que, la faute se répétant, le vice amène avec lui une déformation progressive de la conscience qui non seulement minimise le mal mais encore déforme le « sens de la vérité » au gré de l’utilité et de l’intérêt personnel. A force de mentir aux autres, on finit par se mentir à soi-même et à force de se mentir à soi-même, on finit par se couper totalement du réel.
Il faut encore ajouter que le chrétien a plus de raisons que le païen de renoncer sans condition au mensonge et de rester indéfectiblement attaché à la vérité. Premièrement, Dieu n’a cessé tout au long de l’histoire de la révélation de rappeler cette partie de la loi naturelle. Deuxièmement, Notre Seigneur a ajouté au commandement de la véracité celui de la simplicité qui renforce et élève le premier : « Vous avez encore appris qu’il a été dit aux anciens : “Tu ne te parjureras point” (…). Et moi, je vous dis (…) que votre langage soit : ce qui est est, ce qui n’est pas n’est pas. Ce qui se dit de plus vient du Malin ». Troisièmement, le chrétien faisant profession publique de cette loi morale exigeante, il scandalisera plus que le païen s’il est pris en flagrant délit de mensonge. Quatrièmement, le Christ s’étant proclamé lui-même la Vérité et ayant annoncé l’envoi de son Esprit comme « Esprit de Vérité », l’amour et le respect de la vérité prennent pour le chrétien une portée nouvelle, non seulement morale mais encore spirituelle : ils s'accordent à l’union de l’âme à Dieu dans le Christ. Qu’il suffise pour s’en pénétrer très concrètement de relire dans l’évangile de saint Jean les dialogues de Jésus avec Nicodème, la Samaritaine, ou même avec Pilate.
Ces conclusions ont un fondement universel qu’aucune loi injuste, aucun péril pour notre santé ou même pour notre vie ne saurait justifier d’enfreindre par le mensonge. Pour s’en assurer, saint Augustin a envisagé toutes les formes possibles du mensonge : du plus grave, le mensonge en matière religieuse, au plus léger, le mensonge pour sauver sa vie ou son honneur. Saint Thomas d’Aquin a repris l’analyse de l’évêque d'Hippone pour la synthétiser en trois classes regroupant tous les mensonges possibles : pernicieux (pour nuire), joyeux (pour le seul plaisir) ou officieux (utile au service d’un bien), et il confirme le verdict du Père de l’Église : tout mensonge est un péché, le mensonge est un mal intrinsèque qui ne saurait en aucun cas être permis, même pour sauver des vies, ce qui ne peut être qu’une circonstance atténuante. Ce sont toujours d’autres moyens qu’il faudra rechercher pour s’exempter de dire une vérité qui n’est pas due ou qui n’est pas bonne à dire : le silence, le refus argumenté de répondre, ou encore l’évitement par une réponse qui n’en est pas une.
N'y a-t-il pas des faux qui ne soient pas des mensonges ?
Reste un cas de conscience : il y a des situations où le silence, l’esquive, la protestation ne sont pas une défense mais un aveu. À la question « cachez-vous quelqu’un chez vous ? », un Vendéen abritant un prêtre pendant la révolution, ou un résistant cachant un juif pendant la seconde guerre mondiale, par un refus de répondre ou une réponse inconsistante aurait trahi son secret et très probablement livré une vie à la mort. Le prêtre tenu par le secret de confession pourrait être exposé à des dilemmes comparables. Pour y échapper, n’y aurait-il donc aucun moyen qui, en dépit d’une apparence de fausseté, ne serait pas un mensonge ? N’y aurait-il qu’un conflit insoluble entre le devoir de conserver un secret et le devoir de vérité ?
Pressentant l’excès d’une telle conclusion, certains philosophes, à commencer par Platon, ont parlé du mensonge comme d’un poison qui, à petite dose, pourrait ne pas être mauvais et mais salutaire. Cassien lui-même, le disciple des Pères du désert d’Égypte et le fondateur des Cassianites en Occident, s’est laissé séduire par cette image. Mais cette belle métaphore ne tient pas devant les conclusions logiques que nous avons énoncées plus haut.
D’autres ont introduit une distinction bien pratique entre le mensonge moral et le mensonge psychologique. Le second, servi à une personne qui n’aurait pas droit à la vérité, serait exempt de faute morale (ainsi parlent les “philosophes du droit naturel” : Grotius, Pufendorf et après eux les encyclopédistes et nombre de protestants). Mais n’est-ce pas vider de tout son sens le terme de mensonge ? Les disciples de saint Thomas ne sauraient se ranger derrière une telle distinction sans autre fondement qu’une redéfinition arbitraire du mensonge. Même parmi les protestants et les philosophes dits “éclairés”, on trouve Emmanuel Kant qui s’y est opposé.
Mais à la différence du philosophe prussien, saint Thomas a bien dit quelque part : « Quoiqu’il ne soit jamais permis de dire un mensonge pour soustraire quelqu'un à n'importe quel danger ; il est permis de dissimuler prudemment la vérité ». Malheureusement il n’a pas développé sa pensée. Il revenait à ses disciples de préciser quelle pouvait être cette prudente dissimulation échappant au mensonge. Il s’agit de deux catégories exposées par tous les moralistes modernes : la restriction mentale et l’ambiguïté (aussi appelée équivocité ou amphibologie, nous assimilons ces termes les uns aux autres quelles que soient leurs nuances réelles).
L’ambiguïté
L’ambiguïté est l’usage de paroles ou de signes admettant plusieurs sens, même si le sens conforme à la pensée de celui qui s’exprime est loin d’être le plus évident. Le Christ nous en a lui-même montré l’exemple : « Lazare, notre ami, dort ». Les apôtres le comprennent dans le sens obvie et par conséquent ne pressent pas leur maître. Le sommeil de la mort est bien un sens du mot dormir tout à fait admis par l’usage puisqu’il constitue l’étymologie de nos cimetières (dortoirs en grec). Notre Seigneur n’est pas la cause directe de l’erreur de ses apôtres même s’il la prévoit, ce sont eux qui ont interprété trop vite. Il n’y a donc pas de mensonge. Lorsque les apôtres se rendent compte de leur erreur, ils n’en perdent pas pour autant confiance dans la parole de leur maître ni dans le maniement du langage. Au mieux, ils seront plus circonspects par la suite. Reste l’inconvénient réel d’avoir temporairement laissé dans l’erreur l’intelligence des apôtres, mais ce mal a pu être toléré car il devait être compensé par les bienfaits du miracle accompli par le Seigneur en ressuscitant Lazare après l’avoir laissé dormir quatre jours dans le tombeau. Nous appliquons tout simplement ici les règles de moralités de ce que l’on appelle classiquement l’acte à double effet (cf. l’encadré ci-dessous).
Les règles de moralité de l’acte à double effet
Pour pouvoir moralement poser un acte à double effet, il faut :
1. Que la fin voulue par celui qui agit soit bonne.
2. Que l’acte lui-même soit bon ou indifférent.
3. Que l’effet mauvais ne soit pas voulu directement mais seulement permis (ce que l’on contrôle en vérifiant que cet effet n’est pas en réalité le moyen d’atteindre la fin voulue).
4. Que l’effet bon compense l’effet mauvais.
On rapporte encore que saint Athanase, poursuivi par des persécuteurs qui l’interpellaient sur le bord du Nil sans le reconnaître et lui demandaient : « Sais-tu où est Athanase ? », répondit en montrant la direction du fleuve d’où il venait : « Il est passé par là ». Ce qui est énoncé est vrai, la méprise des soldats sur l’identité de leur interlocuteur rend le propos très ambigu, il a pour effet d’entretenir les poursuivants dans leur erreur : cet effet mauvais est toléré car il a pour effet bon la liberté du pasteur, champion de l’orthodoxie, importante pour le bien commun de l’ Église. Retenons deux éléments importants que nous retrouverons, qui entrent ici en compte dans la proportion entre l’effet bon et l’effet mauvais : le contexte de persécution - une telle réponse de la part d’un prélat en temps de paix n'aurait pas eu d’effet bon significatif pour le justifier et aurait ajouté le scandale aux effets mauvais - et le rapport entre un bien particulier et un bien commun.
Si nous voulons user de cette subtile technique de dissimulation sans mentir pour nos certificats médicaux, nous pourrions imaginer des formulations d’une habile ambiguïté - mais pas fausses - là où la forme de l’attestation attendue est assez libre. Cependant, nous ne voyons pas bien comment le procédé pourrait faire illusion là où la forme est très déterminée comme c’est le cas dans les carnets de vaccination, ou même dans le cas d’un certificat sur papier libre qui, comme son nom l’indique, doit généralement commencer par “Je, soussigné, certifie avoir effectué tel ou tel acte ou constaté ceci ou cela”. De plus, nous ne voyons pas non plus comment justifier la proportion entre l’effet bon recherché (le bien particulier de la santé de celui qui sera dispensé du vaccin, pour prendre cet exemple) et les effets mauvais effectifs (fausseté chez tout ceux qui liront trop rapidement le certificat) ou potentiels (risques médicaux pour le patient, risques juridiques pour le médecin et le bien commun de sa patientèle. Nous renvoyons pour bien en mesurer toute la portée à l’article du Dr Philippe de Geofroy). Nous ne pouvons exclure catégoriquement et a priori que de tels cas existent, mais il nous semble qu’ils ne peuvent être que très exceptionnels, et nous serions bien en peine d’en donner un seul exemple concret. En outre, au vu des inconvénients soulignés, il nous semble nécessaire de rappeler à l’attention du lecteur les autres moyens qui demeurent et qui présentent moins de risques : le certificat de contre-indication, mais aussi que le patient assume lui-même les risques inhérents à ses choix plutôt que de les faire endosser au médecin qui incarne un bien commun généralement plus étendu que le bien d’un individu ou d’une famille. Tant que ces moyens ne sont pas épuisés, leur existence réduit encore la légitimité déjà faible du recours à un certificat ambigu et la même remarque vaudra dans le cas de la restriction mentale que nous allons évoquer maintenant.
La restriction mentale
La restriction mentale est l’usage d’une formule qui, telle quelle, est fausse, mais qui est complétée mentalement par celui qui s’exprime. Si nous voulions appliquer cela à nos vaccins, nous pourrions dire : « Je certifie que telle injection de tel lot de vaccin a été pratiquée…», et l’on ajouterait mentalement : « dans le lavabo » ou « dans le coussin »…
On distingue classiquement la restriction purement mentale de la restriction mentale au sens large. La seconde diffère de la première en ce qu’il existe un signe, ou une circonstance en dehors de l’esprit de celui qui s’exprime qui doit permettre au destinataire du message de saisir ce qui est sous-entendu. Dans la restriction purement mentale, il y a une irréductible absence de conformité entre la pensée de celui qui s’exprime et le signe extérieur qu’il donne. Le message reçu diffère de la pensée du locuteur. Il s’agit donc purement et simplement d’un mensonge. Il amène avec lui tous les effets néfastes du mensonge : fausseté, défiance, laxisme. Quelle que soit la bonne ou la mauvaise foi de ceux qui ont promu ou utilisé ce genre de procédés parmi les moralistes et les clercs catholiques, elle a exposé les défenseurs de cette pratique à la critique des opposants extérieurs de l’Église et à la dérision de ses ennemis intérieurs. Finalement le pape Innocent XI a condamné en 1679, parmi une série de propositions de morale laxiste, deux propositions touchant spécifiquement à la restriction mentale .
Quant à la restriction mentale au sens large, pour bien la comprendre il faut rappeler que le message exprimé forme un tout comprenant les éléments non-verbaux d’intonation, d’expression, de geste…, ainsi que toutes les circonstances de temps, de lieux, de conventions… Il ne peut être morcelé en isolant la parole ou l’écrit du reste du signe. Ainsi à certaines époques et en certains milieux, un serviteur répondant à un visiteur importun « Monsieur n’est pas là » sous-entendait « pour vous ». La chose était convenue, tout le monde en comprenait le sens, il n’y avait donc là aucune tromperie, et cela avait l’avantage de ne pas éconduire le demandeur de façon trop raide. Le signe global se ramène plus à une ambiguïté qu’une restriction mentale proprement dite et sa moralité relève des règles de l’acte à double effet. Reste donc à vérifier chacune des conditions, comme nous l’avons déjà souligné pour l’ambiguïté, pour ne pas y recourir avec trop de légèreté.
Mensonge en temps de paix, vérité en temps de guerre ?
En demeurant dans la catégorie de la restriction mentale au sens large, il reste à examiner la circonstance particulière de la guerre. C’est en effet souvent de ce contexte que sont tirés un certain nombre d’exemples de « faux » dont la moralité est assez communément admise : faux papiers, leurres, ruses de guerre, désinformation… C’est encore dans cette catégorie que l’on mentionne souvent les « faux » certificats de baptême délivrés par des prélats à de nombreux juifs pendant la 2nde guerre mondiale pour leur permettre d’échapper aux persécutions. Toutes ces choses semblent relever du mensonge en temps normal et ne plus en relever en temps de guerre.
Il n’y a bien qu’une seule loi morale universelle pour la paix comme pour la guerre. Mais entre les deux il y a un élément contextuel déterminant, que nul ne peut ignorer, et qui fait apprécier très diversement les signes qui sont donnés. Il est tacitement admis entre les belligérants, qu’on ne peut accorder aucun crédit aux messages ordinaires qui viennent de l’adversaire qui fera tout pour masquer ses positions, l’état de ses forces vives et ses projets. Tout observateur est donc censé être suffisamment circonspect pour ne pas être naïvement trompé. Charge à lui de démêler la vérité de la simulation s’il y tient, et la plupart du temps de s’en tenir à des conclusions incertaines ou seulement probables. Il faut néanmoins ajouter que cette large tolérance circonstancielle pour la ruse et la dissimulation admet des limites reconnues par tous, et en cela le lien social n’est pas totalement rompu même entre adversaires déclarés : hisser un drapeau blanc pour tendre une embuscade ou mentir dans des négociations de paix ne serait plus une ruse de guerre mais une félonie universellement réprouvée. Elle mettrait en effet à mal le dernier reste de confiance mutuelle entre les belligérants nécessaire au rétablissement d’une paix. En pratique nous retenons la conclusion suivante : pour que la circonstance de la guerre soit prise en compte dans la réception du message émis et fasse passer un tel message de la catégorie du mensonge à celle de l’ambiguïté ou de la restriction mentale au sens large, il faut réellement qu’il y ait guerre et qu’il y ait de part et d’autre conscience de cet état de guerre. La guerre peut être extérieure ou intérieure (guerre civile), ouverte ou larvée (espionnage), pour qu’il en soit tenu compte dans le jugement moral porté sur notre langage, il doit s’agir d’une guerre reconnue comme telle non seulement par celui qui s’exprime mais aussi par ses interlocuteurs.
Retour à l’actualité : sommes-nous en guerre ?
On a pu parler de guerre sanitaire à l’occasion de la crise de la covid-19. On parle aussi communément de la guerre commerciale que se livrent par exemple les laboratoires pharmaceutiques, ou encore de guerre spirituelle opposant les deux étendards ignatiens, les deux cités augustiniennes, ou l'Église de Dieu et le mondialisme révolutionnaire. Ces expressions nous autorisent-elles à nous réclamer d’elles pour faire passer tout « faux » pour des ruses de guerre ? Ne nous laissons pas abuser par une rhétorique facile. Il ne faut pas être grand clerc pour distinguer la métaphore ou l’hyperbole de l’utilisation réaliste du mot. Pour recourir à cet argument dans le problème qui nous intéresse il faudrait qu’il y ait une guerre ou une persécution communément reconnue des médecins contre leurs patients, des laboratoires pharmaceutiques contre leurs clients, ou encore des autorités civiles contre leurs sujets. Tant que cela n’est pas avéré, un faux certificat médical constitue bel et bien un mensonge pur et simple.
Si réellement nous étions dans un état de guerre civile, reconnu de tous – admettons l’hypothèse, quoique nous soyons bien incapables de la défendre ou de la prouver – un « faux certificat médical » pourrait éventuellement relever de la restriction mentale prise au sens large. Il faudrait ici encore vérifier le respect rigoureux des conditions de la moralité de l’acte à double effet. Tant qu’elles ne sont pas vérifiées, une telle restriction mentale échapperait peut-être au mensonge mais pas à la faute morale.
N’ayant écarté aucune éventualités, même les plus improbables, il nous semble nécessaire pour conclure de revenir à la hauteur et à la simplicité évangélique. Tenons-nous-en au sage avis du Seigneur : « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, et ne peuvent tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut perdre l’âme et le corps dans la géhenne ».

Notes :
1 Citons deux exemples historiques fameux : la « quarantaine » stricte décrétée par le gouverneur de Milan, sous l’épiscopat de saint Charles Borromée (1564-1584), en octobre 1576, pour endiguer l’épidémie de peste qui ravageait la ville (cf. André Deroo, Saint Charles Borromée, Cardinal réformateur docteur de la pastorale, éd. Saint-Paul, Paris, 1963) ; ou encore le blocus de la ville de Marseille et le confinement à des degrés variables imposé à ses habitants du 31 juillet 1720 au mois de décembre 1722 (cf. Fleur Beauvieux, Expériences ordinaires de la peste. La société marseillaise en temps d’épidémie (1720-1724), thèse soutenue à l’EHESS le 9 décembre 2017)
2 « Veritas est adaequatio rei et intellectus », Somme théologique, Ia, q16, a1, fondé sur Aristote (cf. Métaphysique, Paris, Vrin, 2004, livre Θ, ch. 10,
3 Saint Augustin, Sur l’Évangile de Jean, Traité 26, 5.
4 Aristote, Éthique à Nicomaque, 1127a, l. 4, ch. 13.
5 a
6 Mt 5,33-37.
7 Jn 14,6.
8 Jn 15,32.
9 Jn 16,21.
10 Jn 4, 21-26.
11 Jn 18,37-38.
12 Notre morale est bien loin de la Taqîya qui autorise le musulman à dissimuler ou à nier sa foi en cas de persécution ou de situation minoriatire de sa religion (Sourate 3, 28).
13 Somme théologique, IIa IIae, q110, a3.
14 « Si réellement le mensonge est (…) utile aux hommes à la manière d’un médicament, il est évident que l’emploi d’un tel médicament doit être réservé aux médecins et que les profanes ne doivent pas y toucher » Platon, La République, livre III, 389b, traduction par Émile Chambry, Les Belles Lettres, 1932.
15 « Il en est du mensonge comme de l’Hellébore… » Cassien, Conférences, conf. XVII, c. 7.
16 « Ceux-là se trompent beaucoup, qui ne mettent aucune différence entre mentir et dire une fausseté. Mentir est une action déshonnête et condamnable, mais on peut dire une fausseté indifférente ; on en peut dire une qui soit permise, louable et même nécessaire : par conséquent une fausseté que les circonstances rendent telle, ne doit pas être confondue avec le mensonge, qui décèle une âme faible, ou un caractère vicieux. Il ne faut donc point accuser de mensonge, ceux qui emploient des fictions ou des fables ingénieuses pour l’instruction, et pour mettre à couvert l’innocence de quelqu’un, comme aussi pour apaiser une personne furieuse, prête à nous blesser : pour faire prendre quelques remèdes utiles à un malade ; pour cacher les secrets de l’état, dont il importe de dérober la connaissance à l’ennemi, et autres cas semblables, dans lesquels on peut se procurer à soi-même, ou procurer aux autres une utilité légitime et entièrement innocente.» Louis de Jaucourt, art. Mensonge, dans l’Encyclopédie (de Diderot), 1751, tome 1, 1ère éd. , p. 336.
17 Emmanuel Kant, Sur un prétendu droit de mentir par humanité, VIII, 425, in Œuvres philosophiques, t. 3, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1986, p. 435 et sv.
18 IIa IIae, q110, ad3, ad4m.
19 Jn 11, 11.
20 Nous concédons ici que l’estimation de cette proportion dépend du jugement que l’on porte sur la gravité du risque que représente le vaccin pour la santé ou même la vie du patient.
21 Le premier défenseur de la restriction mentale fut le théologien et canoniste espagnol Martin d’Azpilcueta (1491-1586). Il est considéré en morale comme l’un des fondateurs de la casuistique moderne.
22 Deux jésuites missionnaires catholiques, Robert Southwell (1561-1595) et Henry Garnet (1555-1606), entrés en Angleterre clandestinement au temps des persécutions de la reine Elisabeth I, furent arrêtés à une dizaine d’années d’intervalle. Au cours de leur procès, ils se défendirent en usant du procédé de restriction mentale. Cela ne leur permit pas d’échapper à la condamnation à la peine capitale. En revanche, cela donna aux protestants une occasion de dénigrer le catholicisme en général et les jésuites en particulier, présentés comme bénissant purement et simplement le mensonge (cf. Shakespeare, Macbeth, acte 2, scène 3).
23 Dans les Provinciales, où Pascal se fait le porte-parole du parti janséniste contre les jésuites, il s’en prend spécialement aux théologiens jésuites pour leur défense de la restriction mentale (Blaise Pascal, Les Provinciales, Paris, Gallimard, 1987, 9e lettre, p. 150 et suivantes). Il y fait preuve d’une ironie corrosive non dénuée de caricature et d’injustice. La malice des positions jansénistes défendues par l’auteur et du ton général de l’ouvrage n’a pas échappé aux sages jugements des souverains pontifes qui firent inscrire l’ouvrage à l’Index romain le 6 septembre 1657.
24 Décret du Saint-Office du 2 mars 1679 condamnant 65 propositions de morale laxiste. (Dz 2126 et 2128)
25 Allocution d’Emmanuel Macron le lundi 16 mars à 20 heures. L’expression « nous sommes en guerre » a été utilisée six fois en vingt-et-une minutes.
26 Mt 10,28.


     

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                                      [réponse] par Réginald  (2026-07-23 12:00:20)
                                          merci Réginald de ramener votre propos initial à la raison par Luc Perrin  (2026-07-23 14:28:57)
                                              La casuistique et l'Histoire ont bon dos par Meneau  (2026-07-23 18:44:33)
                                                  Votre art du jeu de mot est délicieux Meneau par Luc Perrin  (2026-07-24 14:19:12)
                                                      Casuistique à deux balles par Meneau  (2026-07-24 19:02:15)
                              Il faut répondre par Réginald  (2026-07-22 14:12:53)
                                  Dans certains cas par Signo  (2026-07-23 14:51:11)
                                      La complexité des situations n’abolit pas le principe moral par Réginald  (2026-07-23 15:13:46)
                                          Et si le questionneur n'est pas légitime ? par Regnum Galliae  (2026-07-23 15:30:03)
                                              [réponse] par Réginald  (2026-07-23 15:43:02)
                                                  Cas concret par Gaudium  (2026-07-23 18:36:02)
                                                      Double effet par Meneau  (2026-07-23 19:11:21)
                                                          Trop subtil ? par Gaudium  (2026-07-23 22:22:06)
                                                              Tirer pour se défendre vs. tirer pour tuer par Meneau  (2026-07-23 23:59:34)
                                                                  Doutes par Gaudium  (2026-07-24 07:10:04)
                                                                      [réponse] par Réginald  (2026-07-24 07:44:48)
                                                                          "Double effet" par Gaudium  (2026-07-24 12:35:48)
                                                                              [réponse] par Regnum Galliae  (2026-07-24 13:07:26)
                                                                                  Et encore ! par Gaudium  (2026-07-24 13:36:26)
                                                                                      La loi du double effet n'a rien à voir là-dedans par Regnum Galliae  (2026-07-24 14:02:38)
                                                                                          Pas d'accord par Gaudium  (2026-07-24 15:02:48)
                                                                                              [réponse] par Regnum Galliae  (2026-07-24 15:15:07)
                                                                                  visez juste ! par Lycobates  (2026-07-24 13:59:33)
                                                                                      mouais par Regnum Galliae  (2026-07-24 14:03:29)
                                                                                          à la guerre par Lycobates  (2026-07-24 14:06:34)
                                                                                              Vous avez le mérite d'être radical par Chouan  (2026-07-24 15:01:16)
                                                                                                  La notion de guerre "juste" par Lycobates  (2026-07-24 15:40:11)
                                                                                                      Sur la question des Empires centraux par Chouan  (2026-07-24 22:00:27)
                                                                                                      Cher ami par N.M.  (2026-07-25 10:26:58)
                                                                                                          Distinctions bienvenues par Lycobates  (2026-07-26 17:28:24)
                                                                                                      Je serais curieux par Halbie  (2026-07-27 00:49:13)
                                  Sur le plan légal vichyste par Luc Perrin  (2026-07-24 15:11:22)
                                      La torture en Algérie par Chouan  (2026-07-24 15:44:04)
                          Certes par Chouan  (2026-07-22 14:05:05)
          st Augustin par Réginald  (2026-07-22 08:13:29)
              vous me faites rire par jejomau  (2026-07-22 09:46:25)
                  [réponse] par Réginald  (2026-07-22 10:03:06)
                  autre commentaire par Réginald  (2026-07-22 11:16:17)
                      voilà par jejomau  (2026-07-22 11:54:34)
                          Oui par Chouan  (2026-07-22 12:54:24)
      Ma perplexité par Nemo  (2026-07-22 09:08:25)
          st Paul par Réginald  (2026-07-22 09:42:24)
              Je connaissais par Nemo  (2026-07-22 10:30:15)
              Compliqué par Gaudium  (2026-07-22 18:37:28)
      On en arrive à une aporie par Chouan  (2026-07-22 11:48:35)
          Au fait... par MJP  (2026-07-22 14:05:04)
          pas nécessairement par Réginald  (2026-07-22 15:45:20)
          A mon avis par Meneau  (2026-07-22 20:08:30)
              Vous n'avez pas tort par Chouan  (2026-07-22 20:38:35)
              Pour aller dans votre sens par Chouan  (2026-07-22 20:50:27)
      Article paru dans les Cahiers Saint Raphaël par Donapaleu  (2026-07-22 14:09:37)
          Excellent article par Meneau  (2026-07-22 15:10:53)
          Très complet et répondant à ma question par Chouan  (2026-07-22 19:27:34)
      sur le mensonge par Lycobates  (2026-07-22 18:31:32)
          Merci Lycobates par Chouan  (2026-07-22 19:17:05)


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