Il me semble que dans le Saint Sacrifice de la Messe, ce qui est sacrifié (actuation de l'unique sacrifice, et non nouveau sacrifice, on est d'accord - je préviens l'objection de Ion), c'est la Victime sans tâche, NSJC. Par conséquent, la nécessaire transformation de la matière éloignée, pain et vin, en matière proche apte à être sacrifiée n'est-elle pas justement la Consécration elle-même, qui transforme le pain et le vin en Corps et Sang de NSJC ?
Dans les manuels vous trouverez plusieurs explications, parfois divergentes, puisque le Magistère n'a pas défini le détail du caractère sacrificiel de la Messe.
Je vais essayer de synthétiser, mais je vous écris de mémoire, n'y ayant pas accès ce soir.
Il est certes défini de foi que la Messe est sacrifice, propitiatoire et eucharistique, essentiellement identique à l'unique sacrifice de la Croix, qu'elle perpétue et rend présent et efficace,
sola offerendi ratione diversa, la seule différence étant la manière (sanglante ou non-sanglante) de l'offrir. C'est la même victime, le même sacrificateur, le Christ sur la Croix, et le même Christ, dans la prolongation de son Corps mystique, par le biais de son ministre ordonné,
alter Christus, sous les espèces des oblats, dans la Messe. C'est pour cela que la Messe est, de son propre droit, proprement un vrai sacrifice, pas un nouveau ou autre sacrifice, mais l'épanouissement, le renouvellement (renouvelé n'est pas nouveau, l'identité de victime et sacrificateur étant sauve), la diversification du seul sacrifice, et pas seulement sa représentation symbolique. L'identité de victime et du sacrificateur garantit effectivement l'identité essentielle de ce seul sacrifice du Christ, et par conséquent le caractère de vrai sacrifice de chaque Messe, sacrifice selon l'ordre de Melchisedech (voir l'épître aux Hébreux). Ici aussi nous percevons l'enjeu de bien distinguer entre
sufficientia satisfactionis (le sacrifice unique, historique, sur la Croix est satisfaction suffisante, mais non encore universellement opérante en son moment) et l'
efficacia satisfactionis (les milliers et milliers de Messes au cours des siècles en sont la mise en pratique efficace et concrète, et nécessaire, comme un éventail qui s'ouvre, avec les autres sacrements qui en découlent, voir le Catéchisme romain :
fons omnium gratiarum dicenda est Eucharistia).
Tout cela est défini et de foi, contre les Novateurs, et aussi, contre leurs émules les modernistes conciliaires, qui renouvellent ces erreurs.
Mais le Magistère n'a pas défini en quelle partie de la Messe consiste spécifiquement son caractère sacrificiel.
S'y ajoute que la Messe n'est pas seulement sacrifice, mais aussi sacrement, Saint Thomas dit quelque part :
Eucharistia non solum est sacrificium, sed etiam sacramentum, et elle répond donc aux critères de tout sacrement: matière, forme, ministre, intention.
La distinction classique entre matière proche et matière éloignée n'est pas par tous les théologiens appliquée à l'Eucharistie. Pourtant il convient de la faire, puisque cela facilite aussi la compréhension de son caractère sacrificiel. Il est requis pour la validité d'un sacrifice que la matière offerte soit détruite ou modifiée (
requiritur ut res oblata destruatur vel saltem immutetur, je reprends Prümmer cité dans le post antérieur). Dans la Messe, cette destruction ou modification de la matière n'est pas physique, mais morale :
auferendo illi usum suum nativum, en lui ôtant son usage naturel. C'est nécessaire pour rendre la matière apte à être consacrée (= sacrifiée, mettant, selon une opinion très répandue, l'essence du sacrifice dans la consécration).
Et je développe, en me citant d'un post ultérieur du même fil :
Le pain et le vin sont donc la matière éloignée du sacrifice ; mais cela ne suffit pas. Pour les rendre aptes à être consacrés il faut qu'ils deviennent d'abord matière proche: qu'ils deviennent les oblats, ôtés de leur usage naturel, profane, assimilés, par anticipation, au sacrifice du Christ, le seul sacrifice de la Nouvelle Alliance agréable à Dieu. Pour ce faire il faut faire l'oblation du pain et du vin, au moins tacitement, dans le meilleur des cas par des paroles et/ou des gestes (p.ex. une élévation) signifiant cet acte.
La modification en question n'est donc pas encore la transsubstantiation (qu'effectue seule la consécration sur les oblats, pas sur du pain et du vin profanes), mais le passage de pain et de vin profanes à l'Hostie immaculée et au Calice du salut, comme l'expriment aptement les prières de l'offertoire dans l'ordo Missae de 1570 (qui sont d'origine carolingienne, mais qui rejoignent la teneur des Secrètes, clôturant l'offertoire, prières d'origine léonienne).
La modification de matière profane (éloignée) en matière proche (devenant ainsi matière apte) du sacrifice ne peut donc pas être identique à l'acte essentiel du sacrifice qu'est la consécration : elle doit la précéder.