Pourquoi les clercs parlent-ils parfois comme des philosophes agnostiques et humanistes ? par Scrutator Sapientiæ 2016-11-01 09:04:13 |
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Bonjour Lucas,
Pourquoi les clercs catholiques parlent-ils parfois essentiellement, sinon exclusivement, comme des philosophes agnostiques et humanistes, en ce qui concerne les diverses religions et traditions croyantes ?
1. Il est vrai qu'il y a
- des religions qui sont plus particulièrement porteuses d'une recherche de la sagesse, d'une volonté de sagesse, d'une pratique de la sagesse, avant tout en relation avec l'absolu, avec l'au-delà, ou avec Dieu,
- des religions qui sont plus particulièrement propices à une recherche de la puissance, à une volonté de puissance, à une pratique de la puissance, avant tout en relation avec le monde présent.
2. En ce sens, ce que dit le Pape François est exact : il y a, d'un côté,
- d'authentiques religions, de vraies religions (qui ne sont pas toutes également vraies, entre elles, ce qui constitue un autre aspect de la question), qui tendent à rendre apte à la sagesse et/ou qui tendent à permettre d'aspirer à la sagesse, vers l'absolu,
- des religions qui tendent, fallacieusement et tendancieusement, à reposer et/ou à déboucher sur une forme de culte rendu à une ou à plusieurs idoles, comme dans le cas des religions séculières qui ont ensanglanté le vingtième siècle.
3. Le premier problème, car vraiment c'en est un, découle du fait que l'appréciation que je viens d'expliciter, la distinction à laquelle je viens de procéder, est, je le crois vraiment, plutôt à caractère philosophique, agnostique et humaniste, qu'à caractère théologique, chrétienne et catholique ; cela ne la rend pas illégitime, mais cela la rend imprécise ou incomplète et, en tout cas, insuffisante.
4. Le deuxième problème, en tout cas je le crois, est à peu près le suivant : attention à ne pas confondre, ou à bien distinguer, pour ainsi dire, entre la transcendance divine et les transcendantaux humains : certes, la recherche, la pratique, le respect, le souci, du vrai, du beau, du bien, dans, par, vers la sagesse, peuvent constituer, pour ainsi dire, des caractères constitutifs d'une "préparation évangélique", mais ils peuvent aussi ne pas le faire, et si ces caractères sont nécessaires, ils ne sont pas suffisants ou, si vous préférez, si ces caractères sont nécessaires, ils n'ont pas une ampleur, une portée, salvifiques.
5. En théologie chrétienne catholique, je crois que l'on dit en substance que c'est avant tout Dieu, Père, Fils, Esprit, qui prend l'initiative ; cette initiative est non seulement créatrice, mais aussi rédemptrice, et enfin salvifique. En d'autres termes, c'est avant tout Dieu, Père, Fils, Esprit, qui prend l'initiative de se faire connaître et de se faire aimer, qui prend l'initiative de manifester son Amour et sa Lumière.
6. Dieu, Père, Fils, Esprit, prend l'initiative de se manifester dans le cadre d'un dévoilement qui provient de ce qui est situé en amont et en surplomb, par rapport à l'homme, et qui est tourné vers l'homme, à la fois "pour la gloire de Dieu et le salut du monde", "pour nous les hommes et pour notre salut", et non bien sûr, "pour la gloire de l'homme et le bonheur dans le monde", ni bien sûr, "pour nous les hommes et pour notre bonheur" (ce qui veut dire que le christianisme n'est ni un anti-eudémonisme, ni une religion assimilable, au sens de subordonnable, à un eudémonisme).
7. Il y a une autre manière de dire presque la même chose : l'aptitude au vrai, au beau, au bien, l'aspiration au vrai, au beau, au bien, l'inspiration par le respect du vrai, du beau, du bien, l'orientation par le souci du vrai, du beau, du bien, c'est certainement légitime, assagissant, humanisant, sapientiel, spirituel, et supérieur à ce que l'on trouve dans telle ou telle idolâtrie systémique, dans telle ou telle religion séculière, charpentée ou non par une idéologie très élaborée et très explicitée.
8. Mais enfin il me semble que la mise sous tension de l'être et de l'agir humains, par et vers le vrai, le beau, le bien, n'est pas nécessairement sous-tendue et surplombée par l'animation par la transcendance divine, ou par l'ouverture sur la transcendance divine, et que Jésus-Christ n'a pas dit : "Je suis le beau, la vérité, et le bien", mais qu'il a dit : "JE suis LA voie, LA vérité, et LA vie. NUL ne va au PERE que par MOI", ce qui n'est pas tout à fait la même chose.
9. Je m'efforce de terminer ces quelques mots par les points qui suivent, l'un sur l'islam, l'autre sur l'unité : en effet,
- d'une part, il n'est peut-être pas impossible de voir dans le propos du Pape une incitation, en direction des musulmans, une incitation qui serait conforme à la position selon laquelle les musulmans disposent de suffisamment de ressources, au sein de leur propre religion, pour en faire, de plus en plus, une religion au service de la sagesse, en Dieu, et pour en faire, de moins en moins, une religion au service de la puissance, en ce monde ; mais presque tous les musulmans seront-ils un jour à la fois pleinement désireux et pleinement capables de souscrire, en pensées, en prières, en actions, et en tant que musulmans, à la "désactivation" de certaines ressources présentes dans leur religion, mais constitutives d'une volonté de puissance, et à la "suractivation" d'autres ressources, présentes dans leur religion, et génératrices d'une volonté de sagesse ?
- d'autre, part, il me semble que le Pape ajoute, aux trois "transcendantaux" traditionnels, un quatrième "transcendantal" : l'unité. Face à cela, je dis : attention, car tout dépend alors de ce dont on parle : quels sont les fondements de cette unité, quel est le contenu de cette unité, quelles sont les dimensions de cette unité, et quelle est la direction donnée (par qui, pour quoi) à cette unité ? Ne risquons-nous pas ici d'être en présence d'un futurisme indéfini, et en quoi cette unité, compte tenu de ses fondements, de son contenu, de ses dimensions, de sa direction, permettrait-elle aux croyants d'être vraiment lucides et tenaces, face à telle mentalité dominante, caractéristique et représentative de l'esprit du monde ?
10. Il me semble enfin, et je pense ici à certains auteurs, et non au Pape François,
- qu'il est nécessaire de dire qu'une religion est vraie en raison de son objet et de ses effets, ou, si l'on préfère, en raison de sa visée théorique et de sa portée pratique, dans l'ordre de la sagesse, c'est-à-dire dans l'ordre de la prise en compte d'une exigence de sagesse et de la mise en oeuvre, dans l'existence, de la sagesse,
mais aussi
- qu'il est tout aussi nécessaire de compléter et de préciser ce propos, et de recourir, pour ce faire, à une théologie chrétienne catholique, ni adogmatique, ni immanentiste, et non à une théologie chrétienne, plutôt "postmodernisante" ou "protestantisante", plus ou moins proche d'une théologie partisane de "l'oecuménisme interreligieux", ou d'une théologie promotrice du "pluralisme religieux".
Ce sont des questions passionnantes, mais difficiles ; je vous prie de bien vouloir m'excuser, si jamais, en écrivant ce qui précède, je m'y suis mal pris.
Bonne journée.
Scrutator.
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