Messages récents | Retour à la liste des messages | Rechercher
Afficher la discussion

Une objection
par Signo 2026-04-24 12:06:11
Imprimer Imprimer

Tout d’abord je tenais à dire que je pense qu’effectivement le passage de l’Evangile selon Luc sur la guérison le jour du sabbat peut effectivement, dans l’absolu et dans des situations extrêmes, justifier un sacre épiscopal contre la volonté de Rome. J’ai bien dit dans l’absolu, parce que dans le cas spécifique de la FSSPX, je suis très réservé.

Cependant un autre passage montre bien à mon avis l’ecclésiologie déséquilibrée, ultramontaine et moderne qui est celle de la FSSPX. L’abbé Pagliarani déclare :


Rappelons brièvement que le pouvoir d’ordre consiste dans la capacité d’administrer les sacrements, tandis que la juridiction désigne le pouvoir de gouverner, cum Petro et sub Petro, une partie du troupeau, habituellement un diocèse. Dans la théologie classique, confirmée par le droit canonique traditionnel et surtout par la pratique constante de l’Église – nous pouvons dire : selon la Tradition – le pouvoir de gouverner est conféré à l’évêque directement par le pape, indépendamment de la consécration. C’est pourquoi il peut exister des évêques régulièrement consacrés à qui n’est confiée aucune juridiction propre, comme les évêques auxiliaires ou ceux chargés de missions diplomatiques spécifiques.

À l’époque du Concile, cette vision était considérée comme trop traditionnelle, trop médiévale, trop romaine : l’intervention directe et exclusive du Vicaire du Christ dans l’attribution de la juridiction réduisait les évêques mandatés à de simples délégués ou représentants du pape. À l’inverse, l’idée que chaque évêque reçoive immédiatement de Dieu, dans son sacre, une juridiction universelle, permettait d’en faire, d’une certaine manière, un égal du pape, réduisant la place du Vicaire du Christ à celle d’un simple président de collège, « premier parmi ses pairs ». Ce postulat nouveau étayait ainsi, tout simplement, la théorie moderniste de la collégialité[4], fondement de la démocratisation de l’Église.



Or ces principes d’une séparation hermétique entre pouvoir d’ordre et pouvoir de juridiction concernant l’épiscopat me paraissent très contestables. Le sacre épiscopal confère bien en lui-même, indépendamment de la médiation romaine, au moins une aptitude au gouvernement. Un évêque, même n’ayant pas de juridiction propre (un auxiliaire par exemple), possède du fait de sa consécration épiscopale cette aptitude, et agit toujours dans le cadre de la juridiction ecclésiale (par exemple celle de l’évêque du diocèse dans lequel il exerce). La médiation romaine n’intervient que pour la détermination de l’exercice de cette aptitude au gouvernement (sur une communauté donnée, un diocèse donné etc). En tout cas il existe clairement un risque de perdre la notion catholique de l’épiscopat, en réduisant ce dernier a un simple distributeur de sacrements… un évêque est fait pour gouverner, il recoit cette aptitude lors de sa consécration épiscopale et c’est la raison pour laquelle cette consécration, par sa nature même, ne peut en principe n'être réalisée que par et dans le collège épiscopal de l’Eglise universelle (même si, la hiérarchie sacrée étant de l’ordre du moyen et non de la fin, dans certains cas extrêmes on peut admettre des exceptions limitées, sous réserve de garder le sens de l’Eglise).

La « théologie classique » de l’abbé Pagliarani ne correspond certainement pas « à la pratique constante de l’Eglise ». Il suffit d’étudier un peu le fonctionnement de l’Eglise durant au moins les huit premiers siècles pour s’en convaincre. Pendant des siècles, chaque Eglise particulière élisait son évêque, et ce dernier, tout en étant en communion avec le Siege romain, n’avait avec lui que des liens parfois très distendus. La juridiction romaine universelle s’exerçait essentiellement d’une part par une recognitio a posteriori de chaque nouvel évêque, et d’autre part par un droit d’arbitrage en cas de litige. Et la « théologie classique » n’a pas fait l’objet d’un rééquilibrage au moment de Vatican II parce qu’elle était « trop traditionnelle », mais plutôt parce qu’elle était au contraire trop moderne, récente, tributaire des évolutions tardives qu’a connu l’Occident seul à partir de la Reforme grégorienne, mais surtout à partir du XIXe siècle. Des évolutions qui entrainent nécessairement une décadence de l’épiscopat, peu à peu réduit à n’être plus qu’une sorte de fonctionnaire docile agissant comme un représentant de l’administration vaticane, un vulgaire sous-préfet en quelque sorte… Pourtant c’est bien au collège des apôtres directement et dans son ensemble (Luc 10, 16, mais aussi Matthieu 18, 18) que le Christ a donné la juridiction et le pouvoir de lier et de délier, et non à Pierre seul. Pierre est certes le princeps apostolorum, il préside le collège des évêques, exerçant une juridiction universelle, mais il n’en est pas moins apôtre parmi les apôtres, et le pape n’est sur le plan purement sacramentel rien de plus que l’évêque de Dijon ou de Saint-Flour. Quand on lit ce qu’écrivent les partisans de l’ecclésiologie ultramontaine, on se demande bien pourquoi Notre Seigneur a pris la peine d’appeler douze apôtres, et pourquoi la sainte Eglise s’est donne tant de peine, durant vingt siècles, pour convoquer des conciles œcuméniques, puisqu’il suffisait que Pierre et ses successeurs régissent seuls toute la vie de l’Eglise dans les moindres détails ! La réalité est que la collégialité épiscopale (qui n’a rien a voir en soi avec les conférences épiscopales actuelles, qui n’en sont qu’une mauvaise caricature) est le principe ecclésiologique fondamental de l’Eglise catholique, n’en déplaise aux théologiens visiblement mal informes de la FSSPX !

On en arrive ainsi à l’incompréhensible refus lefebvriste de la collégialité, que l’abbé qualifie de « moderniste », ce qui est absurde (le modernisme au sens historique du terme tel qu’il a été condamné par S. Pie X ne s’intéressait pas ou peu aux questions ecclésiologiques). Or la notion de collégialité n’a strictement aucun rapport, même lointain, avec la notion de « démocratie », qui porte sur le peuple, alors que la collégialité conciliaire porte sur le collège des évêques et n’a donc rien à voir avec le peuple des fidèles. Si l’on veut absolument faire des comparaisons de nature politique il faudrait plutôt accuser cette collégialité de dérive « oligarchique » et certainement pas démocratique.

Par ailleurs, il me semble que même l’Eglise d’avant Vatican II ne déniait pas aux Eglises schismatiques orientales la validité de leur succession apostolique et donc leur qualité d’Eglises. Il n’y a donc pas de changement majeur au Concile a ce sujet (le changement portera davantage sur la notion de « communion imparfaite », effectivement sujette à débat, mais c’est un autre sujet). Ce qui est nécessaire car de droit divin pour la juridiction, c’est le consentement au moins implicite du pape, pas son intervention.

     

Soutenir le Forum Catholique dans son entretien, c'est possible. Soit à l'aide d'un virement mensuel soit par le biais d'un soutien ponctuel. Rendez-vous sur la page dédiée en cliquant ici. D'avance, merci !


  Envoyer ce message à un ami


 Ce n’est que de Rome et par Rome que cette crise terrible prendra fin par Pétrarque  (2026-04-24 09:52:21)
      Une objection par Signo  (2026-04-24 12:06:11)
          Ce que vous dites fait écho... par Pétrarque  (2026-04-24 13:51:28)
              Effectivement par Signo  (2026-04-24 17:59:23)
          La grande confusion du sacramentalisme par Peregrinus  (2026-04-24 15:08:55)
              Deux cas qui illustrent la distinction des deux pouvoirs par Candidus  (2026-04-24 15:49:10)
              Confusion entre distinction et séparation par Signo  (2026-04-24 17:43:03)
                  Les cas de Léon X et Grégoire XVI... par Candidus  (2026-04-24 18:37:17)
                      [réponse] par Signo  (2026-04-24 19:19:19)
                          Quelques exemples par lumineux  (2026-04-24 19:40:31)
                              Pouvoir d'ordre et pouvoir de juridiction par Jean-Paul PARFU  (2026-04-24 20:39:35)
                                  Pas vraiment par Peregrinus  (2026-04-24 21:17:55)
                                      Je n'ai pas écrit par Jean-Paul PARFU  (2026-04-24 21:28:26)
                              Sur ces différents cas par Signo  (2026-04-25 01:22:18)
                                  Article Bouyer L'évèque dans l'Église par Luján  (2026-04-25 15:01:16)
                                      En cours par Signo  (2026-04-27 08:29:17)
                                          Article de Louis Bouyer par Luján  (2026-04-27 15:36:49)
                                              En attendant par Signo  (2026-04-28 15:53:24)
                          Un peu léger comme explication par Candidus  (2026-04-24 22:37:34)
                              Ce n’est pas la connaissance par Signo  (2026-04-25 00:32:53)
                                  Un effet rétroactif ? par Candidus  (2026-04-25 06:20:47)
                          Sans entrer dans le débat par Alexandre  (2026-04-29 17:26:03)
                  Provisoire et extraordinaire par Peregrinus  (2026-04-24 18:39:58)
                      Mon but par Signo  (2026-04-24 19:25:40)
                          S'ils ne sont pas pleinement évêques... par Pétrarque  (2026-04-24 21:05:19)
                              Je dirais par Signo  (2026-04-24 21:20:14)
                              En l'occurrence par Peregrinus  (2026-04-24 21:32:07)
                                  Je reste bien d'accord sur la juridiction ! par Pétrarque  (2026-04-25 08:01:46)
                                      Cher Pétrarque par Jean-Paul PARFU  (2026-04-25 08:49:12)
                                      Pas de problème particulier par Peregrinus  (2026-04-25 11:16:30)
                                          Il peut avoir la crosse mais par lumineux  (2026-04-25 13:41:23)
                                              Vous êtes sûr ? par Meneau  (2026-04-25 14:00:55)
                                                  Vous avez raison par lumineux  (2026-04-25 14:42:48)
                                              Non par Nemo  (2026-04-25 15:34:49)
                                                  Martinucci par Meneau  (2026-04-25 18:01:51)
                                          Je précise par Nemo  (2026-04-25 15:43:22)
                                  Prêtres "ad missam" par Nemo  (2026-04-25 09:09:11)
                                      Pas vraiment par Peregrinus  (2026-04-25 11:12:03)
                          Certes par Peregrinus  (2026-04-24 21:22:30)
                              On est bien d’accord par Signo  (2026-04-24 21:26:15)
                                  Ils seront au contraire par Jean-Paul PARFU  (2026-04-24 21:37:01)
                                      L’Eglise par Signo  (2026-04-24 21:45:44)
                                          Vous faites fi par Jean-Paul PARFU  (2026-04-24 22:07:46)
                                      Non par Meneau  (2026-04-24 22:26:28)
                                          Il me semble par Jean-Paul PARFU  (2026-04-24 22:39:18)
                                              [réponse] par Meneau  (2026-04-25 00:34:08)
                                                  Merci pour ces précisions par Jean-Paul PARFU  (2026-04-25 08:38:36)
                              Une remarque supplémentaire par Signo  (2026-04-25 07:40:30)
          Comme déjà indiqué par Jean-Paul PARFU  (2026-04-24 18:48:34)
      deux petites observations sur cette importante interview par Luc Perrin  (2026-04-24 12:14:18)


77 liseurs actuellement sur le forum
Mentions Légales
[Valid RSS]