Partie 4) « Il y a des signes de dérives sectaires » à l’Institut du Christ Roi : l’alerte de Mgr Brunin, évêque du Havre par Dam 2023-09-30 15:00:09 |
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SÉRIE (4/4). L’Église de France s’inquiète depuis des années auprès du Vatican des dysfonctionnements de l’Institut du Christ Roi Souverain Prêtre. Parallèlement, de nombreux diocèses hexagonaux renouvellent les conventions avec cette communauté religieuse pour accueillir des chanoines traditionalistes dans leurs paroisses.
Par Vincent Mongaillard
Le 30 septembre 2023 à 12h05
Mgr Jean-Luc Brunin a une double casquette, ou plutôt une double mitre. Il est évêque du Havre, connu pour ses positions progressistes mais aussi lanceur d’alerte de par ses fonctions de président de la cellule « Emprise et dérives sectaires » rattachée à la Conférence des évêques de France (CEF). À ses yeux, l’Institut du Christ Roi Souverain Prêtre (ICRSP) constitue « un dossier lourd » avec de « nombreux dysfonctionnements ». Alors, depuis plus de deux ans, l’ex-prêtre en monde ouvrier envoie régulièrement des signalements visant cette communauté religieuse « tradi » à la nonciature apostolique en France. Cette ambassade du Saint-Siège à Paris transmet ensuite, via la valise diplomatique, les documents aux congrégations concernées au Vatican.
Le prélat de 72 ans s’apprête à adresser un nouveau témoignage, celui d’un couple de fidèles qui était en mission auprès de l’Institut au Gabon et qui se montre très critique. Un de plus. Mais toujours pas de fumée blanche ! « Pour l’instant, il n’y a aucun retour de Rome », commence à se désespérer l’ecclésiastique. Parallèlement, Mgr Éric de Moulins-Beaufort, président de la Conférence des évêques de France, a écrit, en juin, au Vatican, précisément au préfet de la congrégation dont dépend l’Institut. Selon nos informations, il a demandé l’organisation d’une visite canonique, une sorte d’inspection générale.
Un premier rapport d’alerte rédigé en 2014
Les deux calottes violettes de l’Hexagone n’ont pas d’autre solution que de passer par les voies officielles vaticanes, l’Institut du Christ Roi étant, depuis 2008, de droit pontifical, et relevant donc de l’autorité du Saint-Siège. Voilà presque une décennie que cette société de vie apostolique, dont le siège est en Italie et qui a été créée par deux abbés français, se trouve dans le viseur de l’Église de France. Un rapport datant de février 2014, rédigé par sœur Chantal-Marie Sorlin, membre du bureau en charge de lutter contre les dérives sectaires, en dressait déjà un tableau très sombre. Recensant de nombreux témoignages, ce document de 19 pages que nous dévoilons dénonçait « le culte du fondateur », « le dénigrement de l’Église », « la coupure avec l’extérieur » ou « la vie évangéliquement incohérente des chefs ».
Depuis, le dossier s’étoffe chaque année. Aux manettes de la cellule depuis 2021, Mgr Brunin a été alerté par d’anciens séminaristes, des chanoines limogés ou partis d’eux-mêmes, des religieuses « brisées » mais aussi des familles dont les enfants, prêtres à l’Institut, ont rompu les liens avec elles. « Il faut écouter les victimes et travailler avec elles pour les aider à se reconstruire », souffle-t-il en nous recevant chez lui, au Havre. Il observe dans cette communauté des « phénomènes d’emprise spirituelle », « d’attaques à la liberté de conscience », de « manipulation », « une défiance vis-à-vis à de l’Église institutionnelle », « une mise en garde contre l’extérieur », une gouvernance qui considère ses prêtres comme des « pions » ou encore « une culture du secret ».
Des signalements aux pouvoirs publics en France et en Belgique
Il s’étonne aussi du « train de vie du supérieur général », qui « joue au grand personnage », alors que les chanoines sous ses ordres vivent de « façon très modeste ». « C’est ce que le pape François appelle la mondanisation de l’Église. Notre référence, c’est quand même Jésus de Nazareth ! », rappelle-t-il, avec une liberté de parole qui tranche avec l’habituelle prudence des prélats.
Selon lui, les cols romains de l’Institut qui émettent « des critiques » sont sanctionnés d’un « décret d’exclusion » et plongent alors parfois « dans une situation de précarité ». « Il y a des signes, des indices de dérives sectaires », synthétise celui qui appelle ses confrères à « la vigilance ». « Dans les assemblées d’évêques, on signale qu’il y a des soucis avec cet institut », précise-t-il.
Sa cellule n’est pas la seule à s’inquiéter. L’association Aide aux victimes de dérives dans les mouvements religieux en Europe et à leurs familles (Avref) tire, elle aussi, la sonnette d’alarme depuis une dizaine d’années. Elle dénonce, pêle-mêle, un « goût du luxe » et le « faste d’un autre âge », « une sorte de cour autour du prieur », une « communauté repliée sur elle-même »…
De son côté, la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), organisme étatique, « confirme avoir reçu des signalements » concernant l’ICRSP. En Belgique également, le Centre d’information et d’avis sur les organisations sectaires nuisibles (CIAOSN) affirme avoir « déjà été interrogé à plusieurs reprises » au sujet de cette communauté.
Le besoin criant de prêtres en France conforte la place de l’Institut
Pourtant, malgré tous ces avertissements, des diocèses en France continuent, régulièrement, de signer des conventions avec la direction de l’ICRSP, l’autorisant à propager la foi de ses missionnaires dans des maisons appelées « apostolats ». « Les évêques manquent de prêtres, alors ils sont prêts à accueillir n’importe qui sur leur territoire », explique une spécialiste des phénomènes d’emprise dans les communautés religieuses catholiques. « C’est une solution pour satisfaire les fidèles attachés bec et ongles au rite ancien », décode l’intellectuel Yves Hamant, engagé depuis une décennie dans la lutte contre les dérives sectaires au sein de l’Église. Selon plusieurs anciens membres de l’Institut que nous avons interrogés, des évêques ont parfois été destinataires de cadeaux (bonne bouteille de vin, caisse de champagne mais aussi croix pectorale) afin de tenter de les séduire, de les convaincre ou de les remercier d’avoir été bienveillants.
L’ICRSP est, avec une quarantaine de prêtres, présent dans quelque 25 diocèses en France, soit un quart des diocèses de notre pays. Aux évêques qui en font la demande, il met à disposition des chanoines. Les ecclésiastiques envoyés peuvent officier dans des paroisses, cohabitent parfois avec le curé diocésain, ont des créneaux pour assurer la messe en latin ou disposent de leur propre chapelle. L’Institut pilote également des établissements scolaires hors contrat, notamment dans le Loiret, le Nord et l’Hérault. Le plus souvent, les chanoines sont rémunérés par le diocèse où ils sont affectés, recevant un traitement mensuel qui varie selon les services rendus. La majorité empoche une indemnité de base d’environ 400 euros.
Dans un mail qu’il nous a adressé, Mgr Wach, supérieur général de l’Institut, se félicite d’ouvrir « chaque année des apostolats en France et dans le monde à la demande des évêques ». Selon nos informations, plusieurs évêques français ont été, par le passé, reçus en grande pompe au siège, en Toscane. Le patron au col romain tient à souligner « les bonnes relations entretenues avec les évêques, spécialement en France, et y compris avec le président des évêques de France, dans le diocèse duquel nous avons un apostolat confié par lui », en l’occurrence celui de Reims. Dans l’entourage du président de la Conférence des évêques de France, Mgr Éric de Moulins-Beaufort, on tient à préciser que « Mgr Wach n’est pas un proche ».
L’attitude ambivalente des diocèses
Il y a assurément un décalage entre les actes de certains diocèses qui tendent la main à ces chanoines « tradi » et le message d’alerte de la cellule de la CEF. « Ça se passe bien dans certains diocèses, il ne faut pas diaboliser les chanoines de l’Institut qui ont une pastorale humanisante », nuance Mgr Brunin, qui cible surtout la hiérarchie. Même son de cloche du côté du père Ange-Côme, curé d’une paroisse, à Rennes, qui abrite une chapelle dans laquelle s’investit un prêtre de l’Institut. « Il a un bon esprit d’écoute, on travaille en bonne intelligence », loue-t-il tout en reconnaissant être au courant des « signalements » et des « dérives » à la tête de l’Institut.
Mais pour Sébastien Goupil, chanoine en conflit avec sa direction, « le système de gouvernance de l’abbé Wach est scrupuleusement reproduit » dans les antennes hexagonales, avec « un supérieur de maison tout puissant » et « une opacité financière ». « Les supérieurs exigent des prêtres de parcourir des milliers de kilomètres sans aucun souci de leur état de fatigue ni des frais occasionnés. Je parcourais chaque semaine un millier de kilomètres pour desservir mes apostolats répartis sur trois diocèses différents. Cela explique les nombreux burn-out et même dépressions qui frappent les jeunes prêtres de l’Institut qui ont à peine 30 ans », avance-t-il. Il confesse aussi avoir été aumônier clandestin dans une école hors contrat sans que l’évêque du diocèse ne le sache, ce qui était clairement une violation de la convention.
Visiblement gênés aux entournures, de nombreux diocèses ayant signé une convention avec l’ICRSP n’ont pas donné suite à nos sollicitations. « Nous estimons que votre demande relève d’une enquête de police et que nous ne pourrons répondre que lorsqu’une demande officielle venant d’une gendarmerie sera effectuée », évacue-t-on à celui de Montpellier. Ceux qui ont répondu ont, pour la plupart, éludé les questions relatives aux soupçons de dérives sectaires, préférant mettre l’accent sur les bonnes relations avec ces chanoines qui « participent à la vie diocésaine » et « acceptent de concélébrer » la messe avec leurs prêtres. « S’ils acceptent de concélébrer, c’est pour avoir la paix, pour s’infiltrer, ils ne le font pas de gaieté de cœur et d’esprit », estime un ancien fidèle de l’Institut qui a pris ses distances.
Des diocèses nous ont assuré ne pas être au courant des alertes de la cellule « dérives sectaires ». Celui de Versailles indique, lui, n’avoir « reçu aucune alerte du dicastère romain compétent dont dépend l’Institut du Christ Roi » tout en restant « très attentif à l’évolution » de cette communauté. Dans celui de Nîmes, une nouvelle convention a été signée l’année dernière avec un prêtre de l’Institut qui célèbre la messe une fois par semaine. « Il n’a pas la mission de faire la catéchèse », mentionne-t-il, ajoutant « qu’à ce jour » il n’a « pas d’éléments susceptibles d’interdire au prêtre qui dessert cette chapelle de le faire ».
Des évêques « attentifs » et sur leurs gardes
Deux évêques nous ont fait part de certaines réserves. « J’ai depuis longtemps un doute sur la formation donnée aux membres de cet Institut », note Mgr Rivière, évêque d’Autun. Il s’interroge, notamment, sur cette « attention trop prononcée accordée aux vêtements liturgiques leur conférant une attitude un peu triste qui semblerait ainsi les mettre à distance des fidèles ».
Mgr Hérouard, archevêque de Dijon, est aussi sur ses gardes, jugeant la formation à l’ICRSP « beaucoup axée sur la piété, la morale et peu sur la théologie ». « Mais dans cet Institut, il y a aussi des gens bien, qui rendent de grands services à l’Église », reconnaît-il. Il accueille dans son diocèse un chanoine de « bonne volonté » qu’il a tout de même dû recadrer quand il a voulu baptiser, à Pâques, des catéchumènes (adultes) selon le rite ancien, en langue latine, ce qui est interdit. « J’ai tenu bon », assure-t-il.
Pas simple, pour les prélats, de monter au créneau. Car, un peu partout en France, les messes dites par des prêtres de l’Institut affichent souvent complet, preuve que le rite « tradi » a le vent en poupe. Ce vendredi de juin en l’église Saint-Louis du Port-Marly (Yvelines), ils sont environ 130 fidèles à recevoir la communion à genoux, l’hostie déposée sur leur langue par les célébrants. Parmi eux, des scouts d’Europe en rangers, bermuda et chemise pleine d’écussons. Sept enfants de chœur au surplis blanc à dentelles et en soutanelle bleue servent la messe.
« Être de bons chrétiens, c’est sans cesse louer le Seigneur. Est-ce que vous louez suffisamment Dieu ? », sermonne le chanoine. Un bébé en pleurs est conduit vers la sortie par son père en polo blanc. À l’entrée de l’édifice, des jeunes pénitents attendent leur tour avant d’entrer dans le confessionnal. Parmi eux peut-être, de futurs séminaristes à l’Institut du Christ Roi Souverain Prêtre.
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