Partie 3) Le séminaire de l’Institut du Christ Roi, « exigeante vie de charité » ou lieu de « terreur » ? par Dam 2023-09-30 14:54:44 |
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SÉRIE (3/4). Lectures interdites, correspondances privées filtrées, humiliations publiques… D’anciens membres de la communauté traditionnaliste de l’Institut du Christ Roi Souverain Prêtre, fondée par deux Français, dénoncent l’infantilisation subie lors de leur formation au séminaire, en Toscane.
Par Vincent Mongaillard, envoyé spécial en Toscane (Italie)
Le 30 septembre 2023 à 12h00, modifié le 30 septembre 2023 à 12h39
Le soleil de Toscane tape fort, ce dimanche après-midi de septembre, sur l’Institut du Christ Roi Souverain Prêtre (ICRSP), près de Florence (Italie). Le mercure flirte avec les 40 °C à l’ombre. Un séminariste s’aventure dans une balade digestive et méditative entre les boules de buis et les cyprès parfaitement taillés du jardin à la française. Sous le cagnard, il garde sa soutane noire à boutons et sa chemise blanche. Ici, les nouveaux venus qui se préparent au sacerdoce sont des durs à cuire, prêts, en entrant, à se plier à une discipline de fer.
Mais certains, virés en cours de route, ou partis après avoir été ordonnés prêtre, en gardent des séquelles. Sous couvert d’anonymat, ils dénoncent l’emprise des supérieurs, leur autoritarisme, leurs humiliations… au sein du séminaire international dirigé par un jeune septuagénaire français, l’abbé Philippe Mora, cofondateur de l’Institut avec un autre ecclésiastique français, Monseigneur Wach.
« Ils nous inspiraient une crainte révérencielle. L’atmosphère était si pesante qu’on finissait par tout faire pour leur plaire. On est tous éduqués à cette révérence aux supérieurs qui, disent-ils, ont beaucoup souffert pour nous. Mais c’est le Christ qui a souffert pour nous, pas eux ! » rappelle Gaël (le prénom a été changé), qui a passé quatre ans en Toscane avant de changer de voie. « Un système paternaliste peut très vite, en cas d’abus de pouvoir, virer au despotisme total. C’est ce qu’on a vécu », alerte un ancien camarade aujourd’hui prêtre dans un diocèse hexagonal. Un fidèle italien croisé ici à la messe dominicale l’admet à demi-mot, un sourire en coin : « C’est une académie religieuse, pas une académie militaire, même si ça s’en rapproche… »
« Il est très mal vu de poser des questions critiques »
En trois décennies, des dizaines de jeunes croyants traditionalistes du monde entier, dont de nombreux Français, ont été formés ici lors d’un cursus de sept ans dans la langue de Molière. Près d’une centaine y font actuellement leurs classes. Les cours sont distillés par des enseignants « tout-puissants ». « À l’Institut, on n’aime pas les séminaristes trop intellectuels, parce que ça pense, et penser, c’est commencer à désobéir », constate le clerc d’une paroisse française qui a fait ses classes en Italie. « Il est très mal vu de poser des questions critiques à un professeur. Dès qu’on conteste, on est taxé de mauvais esprit, c’est le péché capital. Alors on est formatés, il n’y a plus de sincérité », résume l’ancien élève Gaël.
Une appréciation sur une copie d’examen de doctrine l’a marqué à jamais. « J’avais eu une note correcte de 14-15. Mais le supérieur avait écrit : Pas assez pour que notre Seigneur soit content. Cette phrase résonnera toujours dans ma tête, elle me met en défiance par rapport au Seigneur », s’indigne-t-il. Un excellent devoir ne garantit pas des félicitations. « Je me suis fait gronder pour des examens où j’avais obtenu des 18 ou 19/20 », s’étonne un autre ex-séminariste.
Pour l’association d’Aide aux victimes de dérives dans les mouvements religieux en Europe et à leurs familles (Avref), « on fait revivre à ces jeunes enrégimentés le grand séminaire du milieu du XIXe siècle en plein XXIe siècle ». « C’est surréaliste ! » s’étrangle l’un de ses porte-voix, évoquant un « système de pensée unique ».
Certaines lectures sont proscrites. « On m’a confisqué un livre sur la raison », se remémore Gaël. « J’ai été convoqué à cause d’un roman », témoigne Stéphane (le prénom a été changé), également passé par ce séminaire. Selon le règlement intérieur, « l’utilisation des liseuses de livres numériques type Kindle peut être autorisée sur demande, uniquement pour la lecture en chambre et sous condition de contrôle du contenu ». « L’usage de la radio » est, lui, « interdit », tout comme « Facebook et autres systèmes semblables », prohibés dans les murs du séminaire mais aussi « pendant les vacances et en stage ».
« Les mails sont lus avant d’être transmis à leurs destinataires »
Le « téléphone portable personnel » doit être « remis au secrétariat de M. le supérieur » et est rendu lors des vacances. « On vous fait passer ça pour une forme de détachement, on spiritualise la chose et nous, on y croit », confie un prêtre « lucide » mais toujours rattaché à l’Institut. Celui qui ne respecte pas cette injonction s’expose à « une sanction grave ».
À certains moments de la semaine, les étudiants ont accès aux « ordinateurs communautaires installés dans la salle de photocopies » pour y envoyer des mails en « utilisant une adresse unique » destinée à toute la collectivité. Les réponses aux courriels sont imprimées puis déposées dans les casiers. Plusieurs ex-séminaristes dénoncent une violation du secret de la correspondance. « Il n’y a plus de confidentialité. Les mails sont lus avant d’être transmis à leurs destinataires. Même les courriers postaux, on m’avait remis une enveloppe qui avait été ouverte puis refermée avec du scotch ! » assure Gaël.
Les sorties, hors vacances, sont limitées au mercredi après-midi. « Il est permis de prendre occasionnellement une consommation non alcoolisée dans un bar, mais on ne s’installera ni à la terrasse ni au salon », stipule le règlement maison. Une soirée cinéma est programmée une fois par semaine, avec « un film toujours très prude » dixit un abbé en disgrâce auprès de sa hiérarchie. Dans le passé ont été diffusés les… dessins animés « Fantasia » et « Bernard et Bianca ». « Ceux qui se dispensent de la séance sont considérés comme faisant du mauvais esprit, puisque c’est critiquer le choix du supérieur du séminaire », lit-on dans le rapport du collectif des victimes des dérives sectaires dans l’ICRSP qui a été transmis au Vatican. « Mais quand le supérieur n’était pas là, on regardait Rambo ! » rembobine un rebelle qui a gardé la soutane.
« Entre nous, on appelait le séminaire l’école d’hôtellerie »
Les contrevenants au règlement intérieur risquent d’abord un blâme puis, au bout de trois blâmes, un avertissement. Des sanctions qui peuvent tomber pour avoir oublié de fermer à clé la porte de la chapelle ou parlé dans les couloirs durant le temps de silence et qui sont systématiquement assorties d’une « punition » comme « la privation de sortie ». « Vous pouvez aussi être contraint de ramasser les mauvaises herbes dans le jardin ou laver les voitures du séminaire », répertorie un ancien. Les blâmes sont affichés publiquement sur un tableau.
Celui qui brise malencontreusement une assiette ou un « objet à l’usage de la communauté » écope d’une amende. Une « pénitence » spéciale est prévue pour les « réfectoriers » (séminaristes ayant une charge dans le réfectoire) qui, « au cours du service, laisseraient tomber un couvert ou feraient un bruit notoire » : ils sont condamnés à se mettre « à genoux du côté de la desserte de la table des supérieurs » et à réciter à voix basse un « Ave Maria ».
Les anciens séminaristes aujourd’hui en colère ont souvent eu l’amère impression d’être les « laquais » de leurs aînés ordonnés. « J’étais une bonniche, je nettoyais le séminaire de fond en comble et passais l’aspirateur, j’étais épuisé. Le prieur général m’avait dit pour se moquer : Vous, vous voulez absolument briller ! » se rappelle Benoit (le prénom a été changé), séminariste durant les années 2000 avant d’être mis sur la touche. Le règlement des séminaristes en mission dans une antenne de l’Institut en Italie ou à l’étranger, notamment en France, rappelle que « lorsqu’un chanoine reçoit pour un repas, les séminaristes n’y participeront pas sauf circonstance exceptionnelle » mais « resteront disponibles pour le service, en observant la discrétion d’usage ».
« Entre nous, on appelait le séminaire l’école d’hôtellerie », lâche un ancien. Une fois dans l’année, les rôles sont inversés. Les supérieurs attachent leur tablier blanc et servent le repas le Vendredi saint aux séminaristes. « Ça, c’est juste pour la photo diffusée sur le site Internet de l’Institut », fustige un indésirable.
Frais de pension élevés, cadeaux et délation encouragés
D’anciens étudiants désireux de briser l’omerta dénoncent également les « dépenses exagérées dans l’entretien d’un faste tout sauf évangélique ». « Le recteur du séminaire, avec son train de vie luxueux, me semblait plus passionné par l’achat immodéré de porcelaines que pour le sacerdoce », ironise, dans un témoignage transmis au Vatican, un abbé qui a pris ses distances avec l’Institut. Certains acceptent d’autant moins ces excès qu’ils ont dû s’acquitter de frais de pension élevés : 750 euros par mois aujourd’hui. Parmi les séminaires « tradi », l’ICRSP est de ceux qui ponctionnent le plus ses apprentis. Dans un séminaire classique diocésain, les prétendants au sacerdoce perçoivent, à l’inverse, un « pécule » de quelques centaines d’euros. « La question financière est parfois un vrai problème. On nous demande de trouver des bienfaiteurs », explique Gaël. Ceux qui ont peu de ressources sont néanmoins autorisés à régler l’addition avec « leurs moyens ».
La très grande majorité des élèves s’habituent à ce régime d’asservissement, surtout ceux qui sont dans les petits papiers des chefs. « Le prieur général sait se montrer généreux avec ceux qui le servent », constate un ex-séminariste. « Au moment de Noël, on passait un à un dans son bureau. En guise de cadeau, l’un pouvait recevoir un surplis neuf et le suivant, un simple paquet de biscuit », se souvient un confrère des années 1990.
Les séminaristes sont aussi parfois invités à couvrir de présents leur hiérarchie en signe de reconnaissance de sa « bonté ». Un plateau en argent massif valant 600 euros a ainsi été offert à un supérieur pour le remercier d’avoir piloté un pèlerinage. Ceux qui donnent le minimum sont mal vus. Les délateurs, eux, bénéficient d’un traitement de faveur. « Le préfet des études nous invitait à la délation tout en nous précisant que ce n’est pas une dénonciation mais bien au contraire faire la lumière du Seigneur », rapporte Benoit, un banni de l’Institut.
Les éléments dans le collimateur des supérieurs jettent parfois l’éponge, s’échappant de ce qu’ils appellent une « prison dorée ». « À mon époque, ils pouvaient partir à la sauvette en pleine nuit pour ne jamais revenir », raconte un ancien qui a fréquenté l’école il y a deux décennies. Les frondeurs, eux, sont exclus manu militari ou presque. Certains ont été « virés avant l’aube » pour qu’ils ne puissent pas dialoguer une dernière fois avec leurs camarades.
Martial (le prénom a été changé) se souvient avoir été convoqué dans le bureau du responsable du séminaire un matin « alors que les cloches sonnaient pour les laudes ». « Il m’a reçu deux minutes, le temps de me dire que ma présence au séminaire était trop dangereuse pour les autres et qu’il me renvoyait chez moi illico. J’ai juste eu le temps de remplir un sac avec un maximum d’effets personnels puis je fus conduit à l’aéroport, tout cela en quinze minutes car il ne fallait surtout pas que je puisse parler avec les autres séminaristes qui étaient à l’office », témoigne-t-il.
« Tant que l’on n’est pas sorti du système, il est impossible de réaliser »
Dans ce climat de « terreur », les plus fragiles deviennent « paranoïaques » et craquent. « J’ai croisé des personnes détruites. Après avoir quitté le séminaire, elles ont abandonné la foi catholique, fini en hôpital psychiatrique ou alcoolique », recense un clerc qui s’est émancipé de l’Institut. Dans un document remis au Vatican, un ex-diacre tire la sonnette d’alarme : « Beaucoup de jeunes entrent à l’ICRSP et nombreux sont malheureusement en grande souffrance tôt ou tard, les uns et les autres subiront le même traitement. »
Le maître des lieux, le prieur général Mgr Wach, s’inscrit vigoureusement en faux contre ces témoignages. Dans le mail qu’il nous a adressé, il se dit « bien admiratif » du « bon travail des formateurs ». Il rappelle que le séminaire où est enseignée « l’exigeante vie de charité » est un « lieu de discernement » pour ces jeunes « que la providence nous envoie », et que « tous ne persévèrent pas ». « Ce qui ne signifie pas que leur départ coïncide avec brimade et vexations ou encore parce que certains sont renvoyés pour des raisons qu’il serait bien gênant d’avouer », précise-t-il.
Pour le père de deux prêtres de l’Institut formés en Toscane, « il y a une discipline qui est normale ». « Sans être une secte, un institut comme celui-là a besoin d’obéissance. C’est dur, le séminaire ! », martèle-t-il. Quasiment tous ceux qui ont les deux pieds dans l’Institut sont sur la même longueur d’onde. « Tant que l’on n’est pas sorti du système, il est impossible de réaliser. Pourtant, ça paraît très clair une fois dehors », avance Bruno (le prénom a été changé), un ancien de la maison.
Clément (le prénom a été changé), ex-séminariste et ancien prêtre, n’a pas attendu de faire ses adieux à l’Institut pour se rendre compte qu’il n’était pas à sa place. Il estime avoir vécu « l’enfer » au séminaire. « J’ai été harcelé psychologiquement, insulté quand j’étais en première année par des aînés. Même à la Légion étrangère, on ne se fait pas traiter de la sorte », compare-t-il. Il se souvient d’avoir grelotté en plein hiver dans sa chambre qui n’était chauffée qu’à certaines heures. « On se douchait la fenêtre ouverte à cause de l’humidité ! »
Quand il a intégré l’institut, il a fait part de son homosexualité. « L’un des responsables m’a répondu : C’est une inclination, si vous ne pratiquez pas, il n’y a pas de problème », relate-t-il. À la demande de son directeur spirituel qui pense que « l’homosexualité est une maladie que l’on peut guérir », il a entrepris deux « thérapies de conversion » avec des psychiatres hors d’Italie, des pratiques interdites en France depuis 2022. Aujourd’hui, il a changé radicalement de voie et peut vivre librement son orientation sexuelle.
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