Napoléon et l'utilité sociale de la religion par The wild rover 2022-07-22 15:50:05 |
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Cher Monsieur,
Spéculer sur les convictions religieuses intimes de Napoléon n'a que peu de sens. Il semble au-demeurant qu'il n'ait jamais été davantage que déiste.
Ce que l'on sait en revanche par de multiples citations du personnage, c'est qu'il croyait avant tout à l'utilité sociale de la religion (catholique surtout) et qu'il y a tout lieu de parler d'instrumentalisation. Il me semble qu'aucun roi de France n'ait fait preuve de ce cynisme en matière religieuse, pas même Henri IV, qui, se comportant en souverain chrétien au lendemain de la promulgation de l'édit de Nantes, orchestre la déroute du protestant Philippe Duplessis-Mornay lors de sa confrontation avec le cardinal Du Perron, le 4 mai 1600 à l’occasion de la conférence de Fontainebleau.
Quelques citations de Napoléon :
- Discours aux curés de la ville de Milan, prononcé le 5 juin 1800:
"Une société sans religion est comme un vaisseau sans boussole : un vaisseau dans cet état ne peut ni s’assurer de sa route, ni espérer d’entrer au port ; une société sans religion, toujours agitée, perpétuellement ébranlée par le choc des passions les plus violentes, éprouve en elle-même toutes les fureurs d’une guerre intestine qui la précipite dans un abîme de maux, et qui tôt ou tard entraîne infailliblement sa ruine » (Choix de rapports, opinions et discours prononcés à la tribune nationale depuis 1789 jusqu’à ce jour, Paris, Alexis Eymery, 1822,p. 17-18).
- Dans une intervention au Conseil d’Etat le 4 mars 1806 sur les sépultures il dévoile certaines idées essentielles qui sous-tendent sa politique religieuse :
« Quant à moi, je ne vois pas dans la religion le mystère de l’Incarnation, mais le mystère de l’ordre social ; elle rattache au ciel une idée d’égalité qui empêche que le riche ne soit massacré par le pauvre » (J. Pelet de la Lozère, Opinions de Napoléon sur divers sujets de politique et d’administration, Paris, Firmin Didot Frères, 1833, p. 223).
- Ailleurs, au détour d’une conversation avec Pierre-Louis Roederer, Napoléon livre (dans l’intimité) ses conceptions utilitaristes envers la religion. A Roederer qui avance : « Je crois la religion un auxiliaire nécessaire au gouvernement ; mais il ne faut pas qu’elle soit dominante, tyrannique », Napoléon répond la chose suivante : « Non sans doute… Mais comment avoir de l’ordre dans un Etat sans une religion ? La société ne peut exister sans l’inégalité des fortunes, et l’inégalité des fortunes ne peut subsister sans la religion. Quand un homme meurt de faim à côté d’un autre qui regorge, il lui est impossible d’accéder à cette différence s’il n’y a pas là une autorité qui lui dise : “Dieu le veut ainsi ; il faut qu’il y ait des pauvres et des riches dans le monde ; mais ensuite, et pendant l’éternité, le partage se fera autrement » (Conversation à la Malmaison, 30 thermidor an VIII, Œuvres de Roederer, t. III, p. 335).
La finalité de conserver une religion liée à l'Etat par un concordat est double : maintenir l'ordre (les curés seront des auxiliaires de police), maintenir les hiérarchies sociales.
Pour comprendre cet esprit, il faut lire le rapport de Portalis (membre de la loge "L'amitié" à Aix-en-Provence...) sur les articles du concordat, tout y est.
Pour le reste, cette référence religieuse cynique chez Napoléon s'explique très probablement par le fait qu'elle est omniprésente chez ses contemporains, adversaires résolus de l'Eglise catholique romaine, mais désireux de mettre la religion au service de l'Etat.
Enfin, le jeune Napoléon a été proche des jacobins, très marqué par les idées de Rousseau sur la religion civile, ce que l'on constatera sans peine en lisant ce livre par ailleurs assez médiocre : Le Souper de Beaucaire (1793).
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