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Traduction du Pater noster
par Quodvultdeus 2012-06-20 21:10:17
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Voici un extrait d'un livre qui vient de paraître :

"Vers de nouvelles traductions liturgiques", éditions de L'Homme Nouveau :


C’est la sixième demande du Notre Père qui pose le plus gros problème de traduction : Et ne nos inducas in tentationem.

Voici ce qu’en dit le Catéchisme de l’Église Catholique (§ 2846) :

« Hæc petitio radicem attingit præcedentis, quia peccata nostra fructus sunt consensus tentationi. Patrem nostrum rogamus ne nos in eam “inducat”. Difficile est vocem Græcam uno vertere verbo: hæc significat “ne permittas intrare in”, (cf. Mt 26, 41) “ne sinas nos tentationi succumbere”. “Deus enim non tentatur malis, ipse autem neminem tentat” (Iac 1, 13), vult e contra nos a tentatione liberare. Eum precamur ne nos sinat ingredi viam quæ ad peccatum ducit. In colluctationem incumbimus inter “carnem et Spiritum”. Hæc petitio Spiritum implorat discretionis et roboris. »

Ce qui donne dans notre traduction personnelle :

« Cette demande atteint la racine de la précédente, car nos péchés sont les fruits du consentement à la tentation. Nous demandons à notre Père de ne pas nous y “induire”. Traduire en un seul mot le terme grec est difficile : il signifie “ne permets pas d’entrer dans” (cf. Mt 26, 41), “ne nous laisse pas succomber à la tentation”. “Dieu ne peut être tenté de faire le mal, et lui-même ne tente personne” (Jc 1, 13), il veut au contraire nous en libérer. Nous lui demandons de ne pas nous laisser prendre le chemin qui conduit au péché. Nous sommes engagés dans le combat entre “la chair et l’Esprit”. Cette demande implore l’Esprit de discernement et de force. »

Grammaticalement parlant, la phrase ne nos inducas in tentationem ne pose pas de problème. On pourrait traduire ainsi : ne nous induis pas dans la tentation (dans la tentation plutôt que en tentation, cf. à ce sujet les remarques pertinentes de l’abbé Carmignac et les remarques ci-dessous).
Mais est-ce bien ce que Jésus a voulu dire ? Il semble que non, et l’abbé Carmignac, à partir de la grammaire hébraïque, le démontre brillamment.
Mais restons-en au latin.
Le gros Gaffiot (comprenez le gros dictionnaire latin-français de Félix Gaffiot) indique, pour le verbe inducere (acception 7. a) : introduire, faire entrer.

Si, dans la traduction ci-dessus, on remplace le verbe in(tro)duire par l’expression synonyme faire entrer, on devra se poser la question suivante : doit-on faire porter la négation sur faire ou sur entrer ? Autrement dit, faudra-t-il comprendre :
- ne nous fais pas entrer dans la tentation
ou bien
- fais que nous n’entrions pas dans la tentation ?

Ceux qui connaissent bien les nuances de notre langue verront tout de suite la différence. Et le Catéchisme de l’Église Catholique nous indique la bonne réponse : c’est la deuxième formulation qui est la bonne.
Et si l’on se réfère à ce que Jésus disait à Ses disciples durant Sa passion : Veillez et priez pour ne pas entrer dans la tentation (Mt 26, 41), on comprend sans peine que l’expression « entrer dans la tentation » signifie « y succomber ».

Il est intéressant de noter que saint Augustin s’étonnait déjà, vers la fin du quatrième siècle, de la traduction latine de la sixième demande du Pater. Voici ce qu’il écrivait dans son commentaire du Sermon sur la Montagne (livre II, 9. 30) :

« Sexta petitio est: Et ne nos inferas in tentationem. Nonnulli codices habent inducas, quod tantundem valere arbitror; nam ex uno græco quod dictum est εἰσενέγκῃς utrumque translatum est. Multi autem in precando ita dicunt: Ne nos patiaris induci in tentationem, exponentes videlicet, quomodo dictum sit inducas. Non enim per se ipsum inducit Deus, sed induci patitur eum quem suo auxilio deseruerit ordine occultissimo ac meritis. Causis etiam sæpe manifestis dignum iudicat ille quem deserat et in tentationem induci sinat. Aliud est autem induci in tentationem aliud tentari. »

En français :

« La sixième demande est : Et ne nous emporte pas dans la tentation. Quelques ‘codex’ ont in(tro)duis, ce qui, je pense, veut dire la même chose : car l'un et l'autre sont traduits du mot grec εἰσενέγκῃς. Beaucoup disent, en priant : Ne souffre pas que nous soyons in(tro)duits dans la tentation, afin de mieux expliquer le sens de l’expression in(tro)duis. Car Dieu par lui-même n'in(tro)duit point dans la tentation, mais souffre qu’y soit in(tro)duit celui à qui il a retiré son secours par un secret dessein et par punition. Souvent même c'est pour des causes manifestes que Dieu le juge digne de cet abandon et le laisse être in(tro)duit dans la tentation. Mais autre chose est d’être in(tro)duit dans la tentation, autre chose d'être tenté. »

Dans ce texte très éclairant de saint Augustin, l’expression induci in tentationem = être in(tro)duit dans la tentation signifie y tomber, y succomber.

D’après certaines indiscrétions, il semblerait que l’on s’achemine vers la traduction suivante : « Ne nous laisse pas entrer en tentation » ou quelque chose de similaire. Or, ce serait encore une faute, car entrer en tentation et entrer dans la tentation, ce n’est tout de même pas la même chose :
- entrer en tentation = commencer à être tenté ;
- entrer dans la tentation = succomber à la tentation.


C’est une de ces subtilités qui sont propres à la langue française. Que l’on se donne la peine également de comparer chacune des expressions suivantes et d’y discerner les subtiles nuances :

en bateau – dans le bateau ; en bois – dans le bois ; en campagne – dans la campagne ; en civil – dans le civil ; en communauté – dans la communauté ; en cours – dans le cours ; en danger – dans le danger ; en Église – dans l’Église ; en famille – dans la famille ; en jeu – dans le jeu ; en partie – dans la partie ; en religion – dans la religion ; en semaine – dans la semaine ; en terre – dans la terre ; en train – dans le train ; en vie – dans la vie ; en ville – dans la ville ; etc.


Pour cette sixième demande du Notre Père, la plupart des langues européennes traduisent littéralement le latin (le décalquent) :

italien : non c’indurre in tentazione
corse : ùn ci induce micca in tentazione
anglais : lead us not into temptation
néerlandais : leid ons niet in bekoring
danois : led os ikke ind i fristelse
norvégien : led oss ikke inn i fristelse
allemand : führe uns nicht in Versuchung
luxembourgeois : féier eis nët an d’Versuchung

Seules les langues de la péninsule ibérique ont une traduction ressemblant à l’ancienne traduction française (ne nous laissez pas succomber à la tentation) ou à la traduction – non officielle – berrichonne (ne nous laissa pas tomber dins la tentation) :

espagnol castillan : no nos dejes caer en la tentación (ne nous laisse pas tomber dans la tentation) ;
portugais : não nos deixeis cair em tentação (ne nous laissez pas tomber dans la tentation) ;
catalan : no permeteu que nosaltres caiguem a la temptació (ne permettez-pas que nous tombions dans la tentation).

Pourquoi la version française actuelle est-elle si gravement fautive ? Tout simplement parce qu’elle n’est ni un décalque du latin (inducere, induire), ni une traduction fondée sur une exégèse approfondie, cherchant à rendre le mieux possible la pensée de Notre-Seigneur, mais une interprétation. Le malheur est que cette interprétation attribue à Dieu ce qui est le propre du démon. Si l’on demande à Dieu ne nous soumets pas à la tentation, c’est qu’on L’estime capable de nous y soumettre. Or, qui soumet les hommes à la tentation sinon le démon, appelé à juste titre le Tentateur ? Le Catéchisme de l’Église Catholique renvoie à ce verset de l’épître de saint Jacques : Que personne, lorsqu’il est tenté, ne dise : « C’est par Dieu que je suis tenté » (Jc 1, 13a).

L’Association des Amis de l’Abbé Carmignac propose la très belle traduction suivante : Gardez-nous d’entrer dans la tentation. Cette traduction, sans doute très fidèle à la pensée de Jésus, a en outre le mérite de rappeler l’une des dernières recommandations du Seigneur à Ses disciples : Veillez et priez pour ne pas entrer dans la tentation (Mt 26, 41 ; Mc 14, 38 ; Lc 22, 40).

     

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                  L'édition par Jean Ferrand  (2012-06-21 13:25:06)
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