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Pour répondre à vos remarques,
par pacem tuam da nobis, Domine 2019-11-20 13:12:44
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il faut tenir compte de deux phénomènes linguistiques, celui de l'usage marqué ou non marqué d'un terme et celui du cadre énonciatif.

<strong>Première remarque</strong>

Je comprends ce que vous voulez dire, mais les anglais par exemple disent "brethren", ce qui a l'avantage de traduire à la fois frères et/ou soeurs, mais qui ne sera jamais utilisé dans la conversation courante pour s'adresser à une assemblée d'hommes et de femmes ou exclusivement masculine ou féminine.

Il faut ici tenir compte du phénomène sémantique ‘marqué’/‘non marqué’. Toutes les langues doivent se débrouiller avec le problème du genre et elles le font de différentes manières. La plupart de nos langues recourent au trait sémantique marqué/non marqué. Tout le monde sait bien qu'un biologiste qui étudie le cheval, ou le chien, ou le chat, parlera… du cheval ou du chien ou du chat sans en exclure évidemment les juments, les chiennes ou les chattes: <strong>c'est l'usage générique non marqué du terme</strong>. Dans son traité, il ne parlera jamais des juments, <strong>parce que c'est un usage marqué qui extrait du groupe ‘cheval’ les juments et que les juments</strong>. Et s'il fait usage du terme ‘jument’, ce sera bien sûr pour aborder des particularités liées au sexe.
En français et dans la plupart des langues romanes, c'est le masculin qui est non marqué, la chose est évidente et explique, par exemple que ce soit le pluriel archaïque (le langage religieux est conservateur) de «brother» qui, <strong>en un usage générique et non marqué</strong>, soit utilisé pour s'adresser aux hommes et aux femmes. Voir ici où vous noterez au passage un exemple qui ne relève pas du langage religieux.

<strong>Deuxième remarque</strong>
comme vous le fait justement remarquer Y.Daoudal les psaumes parlent au masculin

Pour ma part, je ne dirais pas que «les psaumes parlent au masculin» au sens où «masculin» ne renverrait pas à l'usage générique non marqué (<em>homo</em>, si vous voulez), mais à l'usage marqué (<em>vir</em>). Je n'ignore pas que l'hébreu distingue aux deuxième et troisième personne le masculin et le féminin, je n'ignore pas non plus que le texte hébraïque attribue, en suscription pour ainsi dire, certains psaumes – voire, pour la tradition, l'entier du psautier –à David (le fameux ‘mizmor ledavid’). Les psaumes, pour moi, «parlent masculin» en usage générique non marqué du masculin.
Je crois qu'il faut tenir compte des contraintes formelles liées au genre «prière». Si vous, Meneau, composez une prière non pas personnelle, mais pour un usage liturgique, vous userez bien du masculin, mais il en vous viendrait pas à l'esprit, je pense, de penser qu'elle ne pourrait être dite que par des “viri” et que si des “mulieres” la disaient, elles devrait la prononcer <em>modo viri</em> et non pas <em>modo hominis</em>. Quand on écrit une prière à usage liturgique – et on sait que les psaumes nous redonnent la prière liturgique juive (c'est du moins de Beauchamp dans l'introduction de ses deux volumes publiés chez Gabalda) –, on l'écrit pour que toute créature humaine puisse la reprendre à son compte, se l'approprier, la mettre sur ses lèvres et c'est ce que permet l'usage générique non marqué du masculin.
Pour me faire mieux comprendre, je voudrais opposer les psaumes et les cantiques de la bible (je songe au cantique de Myriam, d'Anne, de Déborah, de Zacharie, de Syméon et, bien sûr, au magnificat).
Ces cantiques puissamment ancrés <strong>dans un cadre énonciatif</strong> parfaitement identifié. «Je», «ici», «maintenant» sont parfaitement identifiables: c'est par exemple Myriam, au Sinaï, après la traversée de la mer rouge ou bien c'est Marie, à Ain Karem (si vous admettez cette localisation), après l'Annonciation ou bien encore c'est Syméon, à Jérusalem, environ un mois après la naissance du Seigneur. Quand je dis le magnificat et que je prononce «Il s'est penché sur son humble servante», ‘servante’ renvoie bien à une femme – et à quelle femme! –; et quand je dis le cantique de Syméon et que je prononce « Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix», ‘serviteur’ renvoie bien à un homme (<em>vir</em>), Syméon: on est dans un usage marqué parce que le cadre énonciatif l'impose.
Il en va tout autrement des psaumes. Ici, nul cadre énonciatif repérable. Qui est le «je» qui s'exprime? Il n'a pas de nom. Où s'exprime-t-il? Dans le temple, chez lui? Quand s'exprime-t-il? Au temps de David, au temps de l'exil, au temps des royaumes hellénistiques ()? Nous sommes dans des situations typiques (louange, confession de fautes, demande de pardon, demande de guérison spirituelle ou autre, demande de délivrance, etc.). Le «je», l'«ici», le «maintenant» ne sont plus identifiables. Et quand, au psaume 85, le psalmiste s'écrie
01 Écoute, Seigneur, réponds-moi, car je suis pauvre et malheureux.
02 Veille sur moi qui suis fidèle, ô mon Dieu, sauve ton serviteur qui s'appuie sur toi.
03 Prends pitié de moi, Seigneur, toi que j'appelle chaque jour.
04 Seigneur, réjouis ton serviteur : vers toi, j'élève mon âme !

‘serviteur’ ne se trouve pas utilisé en son usage marqué, mais en son usage générique non marqué et c'est en ce sens, en ce sens seulement, que les psaumes parlent au masculin. La différence d'usage entre ce psaume et le cantique de Syméon me paraît claire. Une femme qui dit le cantique de Syméon ne peut se mettre sous le terme de ‘serviteur’, mais elle peut le faire si elle dit le psaume 85. J'ajoute que si, chez elle, elle souhaiterait le dire au féminin, la chose ne me choquerait pas, parce que serait parfaitement respectée l'intention de l'auteur sacré.
01 Écoute, Seigneur, réponds-moi, car je suis pauvre et malheureuse.
02 Veille sur moi qui suis fidèle, ô mon Dieu, sauve ta servante qui s'appuie sur toi.
03 Prends pitié de moi, Seigneur, toi que j'appelle chaque jour.
04 Seigneur, réjouis ta servante : vers toi, j'élève mon âme !

En revanche, dans un cadre liturgique qui implique une prière commune, l'usage du terme générique non marqué s'imposerait, parce qu'à l'Église, nous prions unis à toutes les femmes et à tous les hommes qui s'y trouvent.

<strong>Troisième remarque</strong>
Donc je m'interroge sur les motivations qui font passer ainsi de la traduction à l'adaptation libre.

J'aimerais vous poser la question inverse: «Donc je m'interroge sur les motivations qui font refuser ainsi la traduction “frères et sœurs”».
Qu'y a-t-il de si terrible pour que cette nouvelle ‘traduction’ (je reste prudent, vous le voyez, et ne veut trancher entre traduction et adaptation libre) provoque sarcasmes et moqueries. C'est à vous de répondre, mais peut-être ne verrez-vous nulle irrévérence si j'essaie d'y apporter déjà la mienne.
Je crois que c'est en raison d'un transfert de l'irritation ou de la hargne que suscite un féminisme agressif sur une ‘traduction’ qui n'est pas motivée par ce féminisme, mais par un phénomène social autrement plus important: la présence accrue des femmes.
Le père Cottier – celui qui, sous Jean-Paul ii et, plus brièvement, sous Benoît xvi, a été théologien de la maison pontificale – disait que, si le xixe siècle avait été celui de l'arrivée sur l'avant-scène de l'histoire, le xxe était celui de l'arrivée des femmes sur la même scène. Il s'agit, non pas d'être féministe, mais de saisir l'énormité de ce changement. Quand je me reporte à mon enfance, toutes les femmes autour de notre famille étaient femmes au foyer, même si elle avait suivi une formation professionnelle, et si je regarde autour de moi aujourd'hui, toutes ont une activité professionnelle. Il est clair que ce changement fait que des formes sociales auparavant acceptées («frères» au sens génériques) sont beaucoup moins reçues, voire ne le sont plus du tout. Les femmes ont conscience qu'elles comptent pour la moitié de l'humanité et admettent moins les formes sociales qui les noient dans l'indistinction d'un «frères». Je les comprends.
Permettez-moi d'ajouter un élément plus personnel. J'ai quatre sœurs qui, toutes ont gardé la foi transmises par nos parents, mais deux se sont éloignées de toute pratique et l'effacement de la femme à l'Église n'y est pas étranger. Si elles devaient constater quelles difficultés soulèvent la simple mention d'un «frères et sœurs», chacune me dirait sans doute «Garde pour toi ton Église, mais, pour moi, je ne veux pas d'une communauté qui me dit “‘Mes sœurs’, vous serez tous simplement ‘mes frères’!”»
Cordialement.
Pacem tuam da nobis, Domine

     

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