Le problème posé par Summorum Pontificum par Signo 2026-04-21 15:32:19 |
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Certes SP a produit de bons fruits (banalisation de la liturgie traditionnelle dans la vie ordinaire de l’Eglise, augmentation des lieux de culte traditionnels, apaisement des tensions, etc).
Mais SP était par définition provisoire et s’inscrivait dans une optique bien précise : celle de la réforme de la réforme. Il s’agissait pour Benoit XVI de réparer l’erreur de Paul VI (c’est-à-dire l’imposition brutale du nouveau missel et l’interdiction quasi totale de l’ancien) en reprenant une idée déjà avancée en 1979 par Louis Bouyer dans Le métier de théologien : laisser les deux missels coexister durant une période donnée, plus ou moins longue, pour corriger « par le bas » les défauts de la réforme de Bugnini en permettant une influence mutuelle, laissant les meilleurs aspects des deux missels se développer et s’imposer sur le terrain. Le but étant, in fine, de s’appuyer sur cette expérience de terrain pour travailler à terme à la parution d’un unique missel qui serait une synthèse de celui de 1962 et de 2002 (sachant que Ratzinger souhaitait que ce nouveau missel soit essentiellement fondé sur l’ancien, en reprenant seulement certains éléments du moderne).
Ce projet, louable, a à mon avis péché par manque de réalisme et certaines faiblesses structurelles. En effet :
- Il sous estimait l’écart entre la pratique de la liturgie moderne et la liturgie traditionnelle : dans ses manifestations concrètes, la nouvelle liturgie relève d’une atmosphère radicalement différente de celle de toutes les liturgies traditionnelles dont le missel tridentin est le témoin pour l’Occident, et repose sur une anthropologie totalement différente, comme l’admet même Dom Kemlin ; enfermer ces deux liturgies dans un rite théorique unique dont elles ne serait que deux « formes » différentes relève donc d’une fiction déconnectée du réel;
- En parlant de « forme extraordinaire » pour désigner la liturgie traditionnelle, SP sous-entend que ce rite ne peut être utilisé que de manière… extraordinaire, et non pas ordinaire. Si on applique SP au sens strict, la messe traditionnelle ne pourrait donc être célébrée qu’occasionnellement. Or cette approche est en décalage avec ce que vivent les communautés concernées, pour lesquelles la liturgie traditionnelle est bien leur rite ordinaire (c’est-à-dire célébré tous les dimanches et tous les jours de la semaine, de manière permanente) ;
- Le projet ratzingérien de SP se focalise sur la messe ; on voit mal comment le Rituel, le Pontifical, les anciens ordres mineurs, l’ancien bréviaire etc s’intègrent dans l’esprit du projet. Même dans le cadre de SP la légitimité de la liturgie traditionnelle est fragile, elle est réduite à un outil temporaire (même si cela peut être du temporaire qui dure…) au service d’un projet de correction des aspects contestables du nouveau missel. La possibilité accordée aux instituts traditionalistes de former leurs séminaristes selon l’ancien cursus n’est donc qu’une concession sans légitimité et a donc pour vocation à disparaitre ;
- Ce dernier point m’amène à l’une des fragilités les plus gênantes de SP : il s’assoit sur le fait que selon la Tradition, c’est toujours l’évêque qui est la source de la vie liturgique, pas tel ou tel groupe de fidèles. Le fait par exemple de contraindre un évêque diocésain de venir procéder aux confirmations pour un groupe de fidèles donné en employant un Pontifical qui n’est pas le sien propre, et présenter cela comme « un droit » inaliénable des fidèles, est une aberration sur le plan ecclésiologique. Ce n’est pas aux fidèles d’imposer le rite, c’est le rite de l’évêque qui s’impose en droit puisque c’est lui, et non tel groupe de fidèles, la source de la vie liturgique de son diocèse. Car selon les principes ecclésiologiques pérennes de l’Eglise, un rite est toujours le rite d’une Eglise particulière constituée autour d’un évêque ; une version précédente et caduque d’un rite n’a sur le plan ecclésiologique aucune légitimité et donc à terme aucune raison de subsister. Il y a là une faiblesse majeure de SP mais aussi de l’argumentation traditionaliste en général, bien identifiée par les néo-bugninistes. L’interdiction de l’usage de l’ancien Pontifical contenue dans TC est donc cohérente avec l’esprit de SP. La seule et unique solution pour répondre à ce problème de fond c’est l’Ordinariat : en devenant le rite propre d’une réalité ecclésiale autonome (une véritable « Eglise particulière »), la liturgie traditionnelle devient, non une forme vouée à disparaitre à terme de l’unique rite romain, mais un des nombreux rites officiels en usage dans l’Eglise catholique, au même titre que le rite copte, le rite byzantin, le rite maronite, le rite milanais, le rite zaïrois, ou bien le rite des ordinariats anglicans… dans ce cadre, et dans ce cadre seul, la légitimité de l’usage de l’ancien Pontifical, de l’ancien Rituel et des anciens ordres mineurs sera pleine et entière.
Enfin un dernier problème : au sein de l’Eglise officielle, la notion de « réforme de la réforme » n’intéresse en réalité pas grand monde en dehors de quelques cercles ratzingériens ultra minoritaires ; en revanche le puissant et influent courant néo-bugniniste (notamment l’université romaine de Saint Anselme avec Andrea Grillo, la « Mecque » du liturgisme officiel), très influent dans les épiscopats italien et français notamment, est radicalement contre. Sachant que Solesmes sur le fond appartient bien à ce courant néo-bugniniste, même si c’est sur une ligne plus ouverte et modérée. Pour Solesmes, le problème de fond est, non pas les déficiences de la nouvelle liturgie, mais la subsistance de l’ancien rite, perçue comme une anomalie amenée à cesser. Ce courant néo-bugniniste doit être soigneusement distingué de celui de la « réforme de la réforme », essentiellement incarné par La Nef et Fontgombault. Ces deux courants visent le même but : un unique missel, mais divergent sur la forme qui doit servir de norme de référence (la liturgie traditionnelle pour la réforme de la réforme, la liturgie de Bugnini pour le néo-bugninisme).
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