Vous vous levez tôt, M. Daoudal ! par Lycobates 2015-08-24 21:58:02 |
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J'avais songé, mais j'avais renoncé, à ressusciter encore une fois ce fil, relégué depuis quelques jours à la page 2 ou 3, et devenu, je le crains, déjà assez (trop ?) spécialiste, mais votre réaction dont je vous remercie me permet d'y revenir impunément et de me corriger sur un point (voir plus bas), ce qui est utile, au moins for the record.
Rappelons d'abord la raison d'être de ma première réaction à la question lancée par ce fil de Sacerdos simplex : mon but n'était d'abord pas du tout de prouver mordicus que le verbe grec qui nous occupe ne pouvait signifier que "saisir/obtenir", et pas aussi "recevoir", puisqu'il peut signifier, selon le contexte et l'angle duquel on conçoit l'action, les deux, la première signification étant la primordiale (voir les dictionnaires cités), mais que l'argument tiré par certains modernistes de l'utilisation de ce verbe dans le récit de l'institution de l'Eucharistie (λάβετε) ne tient pas la route, déjà pour la toute simple raison, quelle que soit la signification du verbe, que le Jeudi Saint seulement les Apôtres étaient présents.
Vous l'avez encore vous-même fait remarquer à M. Ferrand dans un autre fil il y a quelques jours.
Si l'on suit la (fausse) logique des modernistes : que le Jeudi Saint est normatif pour la célébration et la réception de l'Eucharistie, aucune femme, et aucun laïc mâle, ne pourrait jamais y participer et recevoir le Corps du Seigneur. C'est évidemment aberrant. Pour ces aspects d'ordre théologique et historique, je renvoie à mon premier message dans ce fil.
Revenons à notre question lexicale.
Votre exemple de Saint Paul 1Cor. 4,7 est éloquent. Il y en a encore. Pas de discussion possible : ici le verbe signifie "recevoir".
Ce qui m'amène aussi à mon avant-dernier message dans ce fil et à la correction qui devrait y être faite et dont je me suis rendu compte un peu tard après avoir envoyé le message.
J'y ai voulu montrer que les dictionnaires (dans le cas cité l'excellent Liddell & Scott, qui a l'avantage d'être en ligne) ont tendance à harmoniser, à schématiser, quitte à se tromper de temps en temps ou à trop simplifier sur certains points. Ce qui est inévitable, et ce n'est qu'en vérifiant dans le détail qu'on le découvre parfois. Rien d'anormal que quelques fautes ou imprécisions dans un immense travail comme un tel dictionnaire, entamé, rappelons-le, par un seul savant ou deux au XIXe siècle, 1843 dans ce cas. Il faut le faire, avouons-le. Idem pour votre Bailly d'ailleurs. La critique de détail qui peut se faire n'enlève rien à l'immense mérite du travail lexicographique, un travail d'abnégation absolue, soulignons-le, dans une époque sans internet, sans ordinateurs, sans autres outils de recherche techniques, parfois même sans éditions fiables de certains auteurs qu'il fallait donc fouiller dans les manuscrits pour les inclure dans le fichier.
Mais en cherchant l'exemple cité des oraisons d'Isocrate, en voulant me faciliter la vie, c.-à-d. en voulant copier-coller le texte grec pour le mettre ici au lieu de tout retaper, je me suis fait avoir par l'outil de recherche sur internet. C'est ainsi que se vengent les vieux philologues d'antan qui pourraient nous envier les facilités dont nous disposons aujourd'hui !
Or, la tournure τὴν ἀρχὴν τῆς θαλάττης (la domination sur mer) revient quatre fois chez l'orateur Isocrate. Le dictionnaire de Liddell & Scott en cite une, mais l'instance citée dans le dictionnaire (5.61) n'est pas l'instance du Panégyrique que j'ai citée (ce texte porte généralement le n° 4 dans les oraisons de cet orateur, j'aurais dû voir ça, et il s'agit en effet en réalité de 4.72), mais un lieu d'une autre oraison, le Philippos, portant effectivement le n° 5.
Ce n'est pas très grave pour l'argument en question, au contraire : il se fait que ce lieu 5.61 est une autre illustration tout aussi frappante de ce que je voulais dire, mais je ferai grâce aux "liseurs" ici du détail qui ne saurait qu'interesser les rares férus du grec. Je dirais simplement que si on me proposais de rééditer le fameux Liddell & Scott (-Jones), je déplacerai dans l'entrée λαμβάνω la citation "λ. τὴν ἀρχὴν τῆς θαλάττης Isoc. 5.61" de "II. receive, 1." où elle se trouve à mon avis à tort à "I. take, 1. take hold of, grasp, seize", voire à "b. take by violence, carry off as prize or booty" (si ce n'est que dans ce dernier cas l'objet est toujours très concret).
Passons.
Moralité : ce que j'aurais dû faire, au lieu de me fier trop vite aux outils de recherche de notre époque, et c'est ce que j'ai fait ces dernières soirées (je ne dirai pas comme mortification car ce fut un plaisir), c'est de reprendre en main, comme au bon vieux temps, l'édition papier des textes en question, dans mon cas l'excellente édition de Benseler-Blass parue chez Teubner en 1898-99. On a bien tort de se précipiter sur internet quand on a une bibliothèque assez bien fournie, cela m'apprendra.
Je n'avais plus lu Isocrate depuis plus d'un quart de siècle et vous m'en voyez confondu. Car le grec d'Isocrate est limpide et agréable à lire.
Quant à l'édition de Benseler revue par Blass des discours d'Isocrate : vous connaissez probablement Friedrich Blass (1843-1907), auteur d'une très connue et très répandue grammaire du grec néotestamentaire, parue d'abord en 1896, et revue par A. Debrunner. L'édition allemande est toujours imprimée de nos jours ! Il en existe une version en anglais et peut-être aussi en français.
Gustav Eduard Benseler (1806-1868) quant à lui est un des lexicographes et éditeurs les plus méritoires et les plus prolifiques pour la philologie grecque en Saxe dans la première moitié du XIXe siècle. Un lexique d'école pour le grec conçu par lui était encore en usage jusqu'au XXe siècle bien avancé. Avec Richard Wagner, il participa à la révolution de 1848-49 à Dresde et à la constitution d'un gouvernement révolutionnaire provisoire. Ces folies libérales heureusement réprimées, et contrairement au compositeur, il ne se réfugia point en Suisse neutre pour écrire des Wesendonck-Lieder sous l'inspiration d'une égérie bienveillante, mais son forfait lui valut 15 ans de réclusion à la citadelle de Zwickau (par l'instance de sa femme réduits à six ans, puis à trois ans), pendant lesquels il traduisit et édita les discours .... d'Isocrate.
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