Saint Jérôme face au schisme luciférien par Réginald 2026-06-27 08:04:25 |
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Le Dialogus adversus Luciferianos de saint Jérôme est surtout connu pour sa célèbre formule : Ingemuit totus orbis, et Arianum se esse miratus est (« Le monde entier gémit et s'étonna de se voir arien »). On oublie souvent qu'il constitue également une réflexion d'une grande profondeur sur les rapports entre orthodoxie doctrinale, discipline ecclésiastique et communion de l'Église.
Le traité s'inscrit dans le contexte du schisme d'Antioche, né au lendemain de la crise arienne. À Antioche, deux factions nicéennes s'opposaient : les « eustathiens », intransigeants, et les partisans de Mélèce, évêque considéré par beaucoup comme le candidat de la réconciliation. Le synode d'Alexandrie (362), présidé par saint Athanase, chercha à restaurer l'unité entre ces deux factions. Cependant, l'évêque Lucifer de Cagliari, partisan de la ligne la plus dure, refusa cette politique de rapprochement. De passage à Antioche, il prit l'initiative de consacrer Paulin, chef de la faction eustathienne, évêque de la ville. Par cet acte unilatéral, accompli avant même l'aboutissement des efforts de conciliation, Lucifer cristallisa une opposition frontale qui divisa l'Église d'Antioche pendant plusieurs décennies
C'est à cette crise que saint Jérôme consacre son Dialogus. Fait remarquable, il n'y conteste pas l'orthodoxie doctrinale des lucifériens, mais leur refus de demeurer dans la communion de l'Église. Selon lui, la défense de la vraie foi ne saurait justifier une rupture de la communion ecclésiale lorsque l'Église décide de réconcilier des évêques sincèrement repentants.
À propos de Lucifer lui-même, son jugement est d'une grande nuance : « En une telle crise de l'Église, alors que les loups faisaient rage, il sépara un petit nombre de brebis et abandonna le reste du troupeau. C'était certes un bon pasteur, mais il laissa une grande partie du troupeau en pâture aux bêtes. » (§ 20)
Cette réflexion s'inscrit dans une véritable théologie de l'Église. Reprenant l'image de l'arche de Noé, Jérôme écrit : « De même que l'arche renfermait toutes les espèces d'animaux, de même l'Église rassemble des hommes de toutes les nations et de toutes les conditions. De même qu'il s'y trouvait des léopards et des chevreaux, des loups et des agneaux, de même l'Église renferme des justes et des pécheurs, c'est-à-dire des vases d'or et d'argent, mais aussi des vases de bois et de terre. L'arche avait ses compartiments ; l'Église possède, elle aussi, de nombreuses demeures. ». (§ 22) L'Église visible est, par institution divine, un corps mêlé où coexistent jusqu'à la fin des temps les saints et les pécheurs ; prétendre constituer dès ici-bas une Église composée uniquement des "purs" méconnaît sa nature même.
Jérôme récuse également l'idée que la véritable Église puisse être réduite à un petit groupe isolé : « Si le Christ n'a plus d'Église, ou s'il ne lui en reste qu'une en Sardaigne, alors le Christ est devenu bien pauvre ! Et si la Bretagne, les Gaules, l'Orient, les Indes, les peuples barbares, bref le monde entier, sont au pouvoir de Satan, comment les trophées de la Croix ont-ils été portés jusqu'aux extrémités de la terre ? » (§ 15) Jérôme y voit une conséquence de la catholicité de l'Église : la véritable Église ne peut être réduite à un groupe particulier, aussi orthodoxe se considère-t-il, mais demeure présente dans l'ensemble du monde chrétien.
Le traité s'achève sur un principe ecclésiologique qui résume toute sa pensée : In illa esse Ecclesia permanendum, quae ab Apostolis fundata usque ad diem hanc durat : « Il faut demeurer dans cette Église qui a été fondée par les Apôtres et qui subsiste jusqu'à ce jour. Si vous entendez parler de gens qui se disent du Christ, mais qui tirent leur nom non du Seigneur Jésus-Christ, mais d'un autre homme… » (§ 28) Pour Jérôme, la fidélité au Christ consiste à demeurer dans l'Église apostolique qui traverse les crises de l'histoire ; les défaillances de certains de ses membres ne justifient jamais la constitution d'un groupe distinct s'identifiant à un homme plutôt qu'à l'Église elle-même. La fidélité à la foi ne peut être dissociée de la fidélité à l'Église. Le schisme luciférien montre que le zèle pour l'orthodoxie, lorsqu'il conduit à rompre la communion ecclésiale, cesse de servir l'Église qu'il prétend défendre.
L'histoire a conservé de Lucifer de Cagliari une mémoire contrastée. Défenseur héroïque de la foi de Nicée, il demeure aussi, pour saint Jérôme, l'exemple d'un zèle doctrinal qui, en rompant la communion ecclésiale, contribua à un schisme. Malgré cette controverse, il continua d'être honoré comme saint en Sardaigne, où une chapelle de la cathédrale de Cagliari lui est dédiée. Cette vénération suscita un embarras durable. Au XVIIᵉ siècle, deux archevêques sardes publièrent des ouvrages opposés sur sa sainteté ; la Congrégation du Saint-Office imposa finalement le silence aux deux parties et maintint le culte local tel qu'il existait. Les Bollandistes prétendent cependant que le saint honoré à Cagliari serait un autre Lucifer, martyr de la persécution vandale, et non l'auteur du schisme.
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