Cher Turlure, je vois que vous connaissez bien nos classiques !
... venant de remarquer dans une version numérisée et librement accessible d'un missel parisien de 1497 que l'oraison romaine pour l'Empereur y était alors remplacée (mais depuis quand exactement ?)par une oraison pour le Roi Très Chrétien.
Dans la monition, imperatore est simplement remplacé par rege.
On peut s'étonner que le roi de France, dont on sait qu'il est empereur en son Royaume se voie reconnaître une même vocation à soumettre toutes les nations barbares.
On peut s'en étonner, en effet.
Mais êtes-vous sûr qu'il s'agit bien d'une oraison pour le roi de France ?
Ce n'est pas si clair que ça, à mon avis, même si cette interprétation pourrait se défendre sous certains angles historiques, et vus certains parallèles.
En tout cas, le terme
rege (pro
imperatore) se trouve bien avant, déjà dans le sacramentaire gélasien, dans certaines variantes, et il désigne tout aussi bien l'Empereur romain qui allait devenir celui du Saint-Empire. Nous avons ainsi le
Rex Francorum, aux temps des Ottons, qui devient le
Rex Romanorum, à l'époque salique. Notez bien:
rex, pas
imperator. Aussi le titre double
Rex Romanorum et (ou
sive) Francorum existe. Ce n'est que beaucoup plus tard (notamment au XVIIIe s.) qu'on distinguait systématiquement les deux titres
Romanorum Imperator, Germaniae Rex, quoique portés par la même personne.
Aussi en grec le mot pour "empereur", que la police nouvelle de ce Forum ne me permet plus d'écrire ici, est le même que celui de "roi".
Je crois donc plutôt que votre missel de 1497 a simplement repris une de ces formules médiévales, sans y attacher plus d'importance, même s'il n'est pas exclu que dans l'imagination nationale le roi de France (ou un autre ailleurs) ait pu prendre la place de l'Empereur, car ce que vous dites:
Sans doute ce détail liturgique nous dit-il beaucoup sur la façon dont les Français percevaient leur rapport à l'Empire
est sûrement vrai, mais peut-être davantage à une époque plus tardive ?
Le père Schmidt (un Batave), dans son étude que je citais dans l'autre message (et dont le latin, soit dit en passant, est parfois plutôt rocambolesque, un peu décevant pour un jésuite érudit de l'époque), disait bien, je crois à juste titre, à la page 789, que
in hac oratione observari potest, quomodo Ecclesia ab imperatore romano (qui Constantinopoli sedet) ad regem Francorum se convertit, soit : qu'on observe dans cette oraison le glissement qui s'effectuait, dans l'Église d'Occident, de l'obédience due à l'Empereur de l'Est à celui des Francs, en somme la
translatio Imperii ad Francos, avec les substitutions et superpositions des titres successifs (aussi le titre
rex Christianorum apparaît).
En tout cas, depuis l'uniformisation de 1570 (même si ce missel ne s'est imposé que très graduellement dans certains pays, comme on sait) ces variantes ont disparu au profit de la formule classique, maintenue jusqu'en 1806, et en impression jusqu'en 1956.
Par ailleurs cette idée peut être bien vive et bien réelle, aussi chez quelqu'un qui n'est même pas européen, mais qui est demeuré catholique, comme le démontre l'exemple, que j'ai déjà cité ici, du philosophe colombien Nicolás Gómez Dávila (1913-1994), qui dit dans un de ses aphorismes:
Personalmente, sólo creo legítimo un mundo que presidan, desde tronos simétricos, Pontífice Romano y Emperador Germánico.
soit:
Personnellement, je pense que seul est légitime un monde que président, depuis deux trônes symétriques, le Pontife romain et l'Empereur germanique.
Il fallait attendre les ineffables liturgistes pastoraux de notre siècle et un Pontife
modicae fidei et pusillanime pour abandonner définitivement l'idée de faire penser le monde catholique, un des jours les plus saints de l'année liturgique, non pas à des réalités contingentes et mesquines, qui sont déjà dans les intentions de tous les jours, mais à la préservation de cette grande double idée métaphysique, même si elle n'existe qu'en théorie aujourd'hui.