Les bibles d' Alcuin: tour d'horizon par baudelairec2000 2016-04-06 09:00:32 |
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Alcuin et la Bible
Alcuin, le principal conseiller de Charlemagne, fut nommé par le futur empereur à la tête de l’abbaye de Saint-Martin de Tours en 796. Sur les quelques trois cents lettres d’Alcuin que nous avons conservées, plus de deux cents sont datées de Saint-Martin. Il faut dire qu’on demande à l’ancien écolâtre d’York des conseils, le roi des Francs évidemment continue de bénéficier de l’influence bienfaisante de son ancien maître palatin. Mais on ne lui demande pas que des conseils, on lui commande aussi des livres, surtout dans le domaine de l’exégèse biblique : Alcuin, comme ses contemporains, connaît fort bien les commentaires des Pères sur les textes bibliques. C’est donc tout naturellement que Charles lui confia la mission de réviser le texte de la Vulgate.
Les intentions de Charlemagne
« Les directives les plus importantes de Charles ayant trait à la Bible, ou du moins aux parties liturgiques de celle-ci, sont le capitulaire connu sous le nom d’"Admonitio" generalis et la lettre intitulée "Epistola de Litteris colendis". Dans son "Admonitio generalis", qu’il adresse au clergé de son royaume en mars 789, Charles se préoccupe de la création d’écoles dans les diocèses et monastères, et de la copie exacte et soigneuse des textes liturgiques, surtout des évangiles, des psaumes et du missel.
« Qu’on corrige avec soin, ordonne-t-il, les livres catholiques ; souvent, en effet, ceux qui désirent bien prier Dieu le font à l’aide de livres fautifs ; ne laissez pas vos enfants les corrompre encore en les étudiant ou en les copiant. Quant à la tâche de copier l’évangile, le psautier ou le missel, qu’on la confie à des hommes d’âge mûr qui l’effectueront avec le plus grand soin. »
Dans son "Epistola de litteris colendis", vraisemblablement antérieure à l’Admonitio, Charlemagne donne instruction au clergé d’encourager l’étude des lettres, pour permettre une meilleure compréhension des Ecritures.
Un troisième texte, l’Epistola generalis, affirme :
« Avec l’aide universelle de Dieu, nous-mêmes avons fait corriger rigoureusement tous les livres de l’Ancien et du Nouveau Testament, corrompue par l’impéritie des éditeurs. »
Cette epistola generalis est datée des années 786-801, soit largement avant l’entreprise confiée à Alcuin ; aussi d’autres corrections ont-elles été menées à bien avant ou en même temps que celle de l’abbé de Tours. Ainsi une bible fut produite à Metz sous la direction de l’abbé Angilram, décédé en 791 ; cette bible dont il ne subsiste que la seconde partie est la première bible carolingienne de grand format, complète en un seul volume : c’est-à-dire du type qu’on associe exclusivement à Alcuin et au scriptorium de Tours. Cette bible est conservée à Metz ; le manuscrit mesure 46 x 33 cm, et est écrit sur deux colonnes de quarante lignes. De par son texte, la Bible de Metz ne semble pas apparentée à celle d’Alcuin, bien qu’elle ait été corrigée d’après elle par la suite.
La plus célèbre des révisions carolingiennes de la Bible est, sans aucun doute, celle qui est associée à Alcuin. Alcuin vint à bout de cette entreprise colossale et il offrit à son royal commanditaire sa version corrigée de l’Ancien et du Nouveau Testament soit à la Noël 800, soit à la fin de l’année suivante ; nous n’avons là aucune certitude. Cet exemplaire n’a pas été conservé, une certitude cependant : il est à l’origine de toute une famille de manuscrits issus du scriptorium de Saint-Martin qui se diffusèrent et imposèrent une nouvelle version de la Vulgate.
En 800, Alcuin a envoyé une partie de son commentaire sur l’Evangile de saint Jean à Gisèle, sœur de Charles et Rotrude, fille de celui-ci, moniales de Chelles, pour les lectures du temps de Carême. Il travaillait alors à une révision de la Bible. Dans la lettre accompagnant son envoi, peu avant Pâques 800, il explique pourquoi ses commentaires sur les quatre Evangiles, qu’il leur avait promis, ne sont pas achevés : « Sans doute vous aurais-je adressé mes commentaires de tout l’Evangile, si je n’étais pas occupé à exécuter l’ordre du seigneur roi de corriger l’Ancien et le Nouveau Testament. »
Dans une lettre qu’il adresse à Frédégise, futur abbé à Tours, Alcuin déclare que Frédégise doit présenter à Charlemagne une Bible en guise de cadeau : « Au jour de Noël, homme de paix, remets à mon seigneur David (= Charles) la missive de ma petitesse, avec le très saint présent de la divine Ecriture et quelques mots de salut. » Ce qui nous ferait déjà deux Bibles.
Outre ces deux Bibles, Alcuin a supervisé la production d’au moins quatre autres bibles pendant qu’il était abbé à Saint-Martin. Dans ses poèmes d’introduction, Alcuin mentionne que l’une d’elles a été faite pour Gerfrid de Laon, et une autre pour Ava. Mais aucun des manuscrits survivants du temps d’Alcuin n’est identifiable à l’une de ces quatre Bibles. Attestée par les documents, la production de six Bibles complètes est une véritable prouesse.
Il est dommage que seule la Bible de Saint-Gall 75 ait survécu dans sa totalité, car c’est loin d’être un beau manuscrit. Du point de vue de l’orthographe, elle est médiocre, et elle n’a pas les décorations splendides et la mise en pages minutieuse qui caractériseront les autres Bibles dites d’Alcuin. Les manuscrits d’Ada et les Bibles produites par Théodulf, contemporain d’Alcuin, abbé de Fleury et futur évêque d’Orléans, sont des réussites beaucoup plus impressionnantes, des points de vue artistique et calligraphique. Il est donc très peu probable que le manuscrit de Saint-Gall soit la Bible qui a été réellement offerte à Charlemagne. Une question se pose encore : La Bible d’Alcuin a-t-elle été réalisée à la demande de Charlemagne pour servir de modèle officiel à tout le royaume ? Impossible de répondre par un argument convaincant. La Bible d’Alcuin n’était qu’une bible parmi un certain nombre d’autres produites pour Charlemagne, et sa popularité et son influence sont postérieures à la mort d’Alcuin et de Charlemagne. On sait en revanche que pour effectuer ses corrections, il a choisi de ne pas utiliser la Vetus Latina. Sa Bible était une Vulgate, purifiée en partie des interpolations de la Vetus latina.
L’influence qu’a eue cette Bible après Alcuin tient largement à l’importance de Tours comme centre de production de manuscrits. Alcuin eut comme successeurs Frédégise (807-834), Adalhard (834-843) et Vivien (844-851). Des Bibles produites à Tours avant la mort de Vivien, il reste dix exemplaires complets, dont la fameuse Bible de Charles le Chauve. Un très bel album, témoin d’une exposition à la BNF, offre des reproductions splendides de ces réalisations : Trésors carolingiens. Livres manuscrits de Charlemagne à Charles le Chauve (BNF, 2007).
un aperçu de l'exposition à la BNF Sur le sujet, nous recommandons vivement la lecture des ouvrages suivants :
Le Moyen Age et la Bible (dir. Pierre Riche et Guy Lobrichon), Beauchesne, 1984. Cet ouvrage comporte un article important de Laura Light, « Versions et révisions du texte biblique », que nous citons abondamment.
Guy Lobrichon, La Bible au moyen Age, Picard, 2003
Du même, « Le texte des bibles alcuiniennes », contribution à un bel ouvrage collectif sur Alcuin, Alcuin de York à Tours, Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, t. 111, 2004 ( indispensable sur les différentes versions de la Bible avant et après Alcuin ; disponible en téléchargement).
P. L. Ganshof, La révision de la Bible par Alcuin dans Bibliothèque d’humanisme et renaissance, t. IX, 1947 (article fondateur, mais l’auteur, des décennies plus tard, a remis en question cet article).
Pour le contexte : Jean Chélini, Alcuin, Charlemagne et Saint-Martin de Tours, article paru dans la Revue d’Histoire de l’Eglise de France, n° 144, 1961.
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