L'affaire du Filioque: pourquoi tant de dogmatisme? par baudelairec2000 2016-04-02 00:33:58 |
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Rappelons les circonstances qui virent naître le différend entre les Latins et l'Orient. Elles sont longuement, soigneusement exposées par Emile Amann dans le t. VI de l'Histoire de l'Eglise de Fliche et Martin (Bloud et Gay, 1947, p. 173-184).
Nous nous contenterons ici de la courte synthèse qu'en fait Pierre Riché dans l'Histoire du christianisme (t. IV, Desclée):
"En 381 le concile de Constantinople avait complété le symbole de Nicée par un article sur l'Esprit Saint et l'Eglise:
Nous croyons que l'Esprit Saint, Seigneur et Vivificateur, qui procède du Père, qui, avec le Père et le Fils est adoré et glorifié, et qui a parlé par les prophètes...
Remarquons que l'origine éternelle du Saint-Esprit n'est explicitement rapportée qu'au Père seul. Il est adoré et glorifié conjointement avec le Père et le Fils. Ne confondons pas ce qui est d'une clarté solaire...
Pourtant, à la fin du VIe siècle, pour lutter contre les ariens, les théologiens wisigoths modifient la formule de la manière suivante:
Spiritus aeque sanctus confitendus est a nobis et praedicandus est a Patre et a Filio procedere et cum Patre et Filio unius esse substantiae.
traduction:
Il nous faut également confesser l'Esprit Saint et dire de lui qu'il procède du Père et du Fils et qu'il est une seule substance avec le Père et le Fils.
On le voit aisément, à côté des mots "qui est Patre procedit", s'est glissée une expression "a Filio", exprimant que la procession du Saint-Esprit doit être rapportée non seulement au Père mais aussi au Fils. Le fameux concile de Tolède de 589 ; qui consacre le passage au catholicisme des Wisigoths, ariens jusque-là , est un des premiers, sinon le premier témoin de cette addition. Ce concile, même si l'on peut penser qu'il n'est pas le premier à utiliser la formule du "Filioque" (= et a Filio), a grandement contribué à vulgariser le texte du symbole avec son addition. Il prescrivit en effet d'adopter en Espagne la coutume, déjà ancienne en Orient, de réciter, durant la liturgie eucharistique, le symbole dit de Constantinople , ce qui ne se faisait pas en Occident. De proche en proche l'habitude se répandit dans les régions adjacentes; en Gaule, elle était générale au VIIIe siècle.
Si l'on se place au point de vue dictrinal, le Filioque ne constitue pas au fond une innovation. Dès que la spéculation théologique s'est portée sur la troisième personne de la Trinité, elle s'est persuadée - et ceci est vrai de l'Orient aussi bien que de l'Occident - que le Saint-Esprit devait son être personnel au Fils comme au Père. A tout prendre, c'était affirmer d'une autre manière la Trinité consubstantielle. Néanmoins, Orientaux et Occidentaux avaient chacun leur façon d'exprimer la même vérité. Pour les premiers, Le Saint-Esprit procède du Père par le Fils, conformément à des expressions scipturaires qui parlent de l'Esprit comme étant à la fois l'esprit du Père et celui du Fils. Les Occidentaux, eux, disaient tout uniment: l'Esprit procède conjointement du Père et du Fils, quitte à ajouter sur le sujet, quand on les pressait, qu'il fallait considérer le Père et le Fils comme un principe unique de l'être personnel de l'Esprit, ce qui était faire droit au concept capital de la consubstantialité des personnes divines. Si elles ne s'équivalaient pas tout à fait, les deux formules, l'occidentale et l'orientale, exprimaient, chacune à sa manière, un des aspects de l'inexprimable mystère. il ne semble pas que l'on trouve trace, à ces époques reculées, de la formule qui deviendra plus tard une tessère de la théologie byzantine:
le Saint-Esprit procède du Père seul.
En ne voyant les choses que du point de vue des idées, l'addition du Filioque exprimait une doctrine où l'une et l'autre église pouvaient se reconnaître.
Les choses allaient se corser dès la brouille de Charlemagne avec l'impératrice Irène. On se mit à la cour franque à éplucher sans bienveillance les actes du Concile de Nicée II et à scruter la profession de foi du patriarche Taraise qu'ils comportaient.
Les clercs caroligiens, peut-être pour affirmer leur indépendance vis-à-vis des Byzantins et prendre les Grecs en défaut, utilisèrent la formule dès la rédaction des "livres carolins", mais le pape Hadrien refusa cette interprétation: premier refus de Rome... On reprochait à Taraise de n'être point orthodoxe, qu'il affirmait que l'Esprit-Saint procède du Père par le Fils, Hadrien défend le patriarche:
"Celui-ci ne peut être mis en cause, il n'a fait qu'emprunter les mots des Pères anciens."
Du côté franc, on ne s'avoua pas vaincu. En 796, Paulin d'Aquilée s'efforça de montrer dans un synode le bien-fondé de la formule du Filioque, n'hésitant pas à mettre au rang des hérétiques ceux qui n'admettaient pas la formule. Charlemagne, pourtant incité par le patriarche d'Aquilée et par son fidèle Alcuin à en découdre avec ces idolâtres d'Orientaux, mit de côté les décisions du concile de Cividale, car il négociait avec l'impératrice.
Néanmoins, en 806, alors que le conflit avait repris avec les Orientaux, Charlemagne fit chanter à la chapelle du palais impérial d'Aix le Credo avec l'ajout. Par ailleurs, des moines francs introduisirent ce credo à Jérusalem, ce qui provoqua un conflit entre Grecs et Latins. En 807, le chant du credo parut suspect aux moines de Saint-Sabas; à la sortie de l'un des offices, on entendit l'un d'eux crier: "Tous ces Francs sont des hérétiques". La querelle s'envenima; les moines francs décidèrent de porter l'affaire devant le pape Léon III à qui ils demandaient de se prononcer dans le conflit doctrinal qui les opposaient aux Grecs. La réponse du pape fut pour le moins alambiquée: tout en restant muette sur le chant du credo avec l'addition, elle affirmait par deux fois que le Saint-Esprit procédait également du Père et du Fils. Léon transmit le dossier à la cour d'Aix, car l'empereur tenait à être renseigné sur tous les débats relatifs à la foi.
Paulin et Alcuin ayant disparu, Charles fit appel pour continuer à instruire le procès des Grecs à Smaragde, l'abbé de Saint-Mihiel, et futur auteur d'un remarquable ouvrage intitulé la Via regia, et à Théodulfe d'Orléans, auteur d'un traité, le De Spiritu sancto. Un concile fut réuni à Aix, il fit approuver la formule de la double procession du Saint-Esprit. Une mission, dirigée par Smaragde, fut envoyée à Rome, mais Léon III refusa de céder aux pressions pour qu'il intervînt en faveur des Francs et insérât à Rome, dans la récitation du symbole, la formule litigieuse. Il leur demanda même de supprimer dans le symbole l'incise du Filioque. Et comme on lui répondait que cette suppression ferait scandale, il leur rétorqua:
"Il est un moyen simple de couper court à tout scandale. Que l'on supprime dans la célébration liturgique le chant du Credo, jadis autorisé par nous; pa le fait même disparaîtra le Filioque. Si la chapelle impériale donne à ce sujet l'exemple, nul doute que bientôt ne cesse dans tout l'empire l'usage en question, tous se conformant à sa manière de faire. Et cette coutume illcite disparaîtra sans qu'il y ait dommage pour la foi de personne".
Nouveau refus de Rome, et réponse pleine de bon sens. Léon alla même, et le fait est confirmé, quatre-vingts ans plus tard par Photius, l'un des futurs acteurs de la crise entre Rome et l'Orient, jusqu'à faire ériger près de la confession de Saint-Pierre deux plaques d'argent sur lesquelles était gravé, respectivement en grec et en latin, le texte du symbole de Nicée, sans l'ajout du fameux Filioque.
De nouvelles négociations, politiques, avec les Grecs s'engagèrent à la fin de l'année 810: l'affaire du Filioque rentra dans l'ombre jusqu'en 867.
Cette année-là, l'affaire revint au premier plan, lorsque le patriarche Photius dénonça les innovations dogmatiques et disciplinaires des Latins.
Ce n'est qu'au début du XI e siècle, à la demande de l'empereur Henri II, que le pape fit insérer le Filioque dans la récitation du Credo. Quand le politique se mêle de théologie et de liturgie...
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