Deux recensions des Carnets qui donnent envie d'en savoir plus. par Scrutator Sapientiæ 2011-12-30 20:14:29 |
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Bonsoir Aigle,
Voici :
1. Esprit & Vie n°190 - Mars 2008 - 2e quinzaine, p. 22-25) :
Henri de Lubac Carnets du Concile. Tomes 1 & 2 Introduit et annoté par Loïc Figoureux. Préface de Jacques Prévotat, Paris, Éd. du Cerf, 2007.
" Cinq ans tout juste après la parution de Mon Journal du Concile du P. Yves-Marie Congar (1904-1995), dominicain français, théologien, expert à la Commission théologique du Concile et futur cardinal, sortent aujourd'hui les Carnets du Concile du P. Henri de Lubac (1896-1991), jésuite français, théologien, expert à la Commission théologique du Concile et futur cardinal. Disons-le donc tout de suite : il sera difficile pour tout lecteur de ces Carnets nouvellement parus de ne pas faire la comparaison avec le Journal congarien. Tout, d'ailleurs, dans la présentation, y invite : même coffret cartonné, vendu exactement au même prix, avec deux volumes comportant sensiblement le même nombre de pages (1 238 pour Congar, 1 196 pour Lubac), même couverture et même typographie, au point que, ouvrant au hasard l'un des quatre tomes, on est tout à fait incapable de dire d'emblée lequel des deux en est l'auteur…
Pareille comparaison apparaissant inévitable, nous allons donc en passer par là, sans prétendre pour autant la mener de manière exhaustive, laissant cela à de savantes études qui ne manqueront pas de paraître dans un avenir proche, en tout cas espérons-le.
On notera donc, pour commencer, chez Lubac un déséquilibre que l'on ne trouvait pas chez Congar (mais cela est dû à la maladie qui empêcha le jésuite de participer vraiment à la deuxième session du Concile).
Alors que, chez Congar, chaque tome était consacré à deux sessions du Concile, chez Lubac, le premier tome est tout entier consacré à la période préparatoire du Concile (98 pages, contre 102 chez Congar, p. 7-104), à la première session (419 pages, contre 207 chez Congar, p. 104-522) et à la première inter-session (25 pages, contre 91 chez Congar, p. 523-547). Le second tome couvre alors les trois dernières sessions du Concile : 52 pages pour la deuxième (p. 7-58, contre 191 chez Congar), 54 pages pour la deuxième inter-session (p. 59-112, contre 125 chez Congar), 232 pages pour la troisième session (p. 113-344, contre 161 chez Congar), 57 pages pour la troisième inter-session (p. 344-400, contre 100 chez Congar), et, enfin, 84 pages pour la quatrième et dernière session (p. 400-483, contre 127 chez Congar).
Donc, alors que cela apparaissait comme beaucoup plus homogène chez Congar, les commentaires au jour le jour durant le Concile sont beaucoup plus importants chez Henri de Lubac lors de la première, et, dans une moindre mesure, de la troisième session que lors des deux autres.
Disons ici d'emblée qu'il faut être très reconnaissant au jeune agrégé d'histoire Loïc Figoureux (Lille-III) pour son travail remarquable de mise en forme de ces Carnets écrits par le futur cardinal au fur et à mesure des sessions et inter-sessions conciliaires, et remaniés légèrement ou complétés par lui par la suite. En plus de la passionnante introduction de notre historien (t. 1, p. XV-XLVII), toute une série d'annexes (t. 2, p. 485-545) dont, en particulier, une précieuse chronologie conciliaire (t. 2, p. 517-536) ainsi qu'un index des noms de personnes (p. 547-567) rendront de grands services à tous les lecteurs. Signalons aussi avec gratitude que, comme le P. Éric Mahieu pour le Journal de Congar, L. Figoureux fournit également dans les notes de bas de page une notice biographique, courte et précise, dès qu'un nouveau personnage entre en scène. On est seulement un peu étonné d'y voir Villot prénommé Jean-Marie (t. 1, p. 117, n. 2 : Marie et Hyppolite étaient bien les prénoms secondaires du futur secrétaire d'État, mais sans trait d'union !) Il faut dire aussi, mais notre historien n'y est vraiment pour rien, que souvent, quand il s'agit de débats d'évêques ou d'experts sur les textes conciliaires en gestation, la lecture devient ardue pour celui qui n'a pas alors directement sous la main la bonne version du texte utilisé, car Lubac fait référence à des numéros de pages, voire de lignes, sans faire chaque fois une citation explicite, or peu de lecteurs auront sans doute les Acta conciliaires à portée de main.
On le sait, vu la suspicion dans laquelle Lubac était tenu encore peu avant le Concile (interdit d'enseignement à Lyon, entre autres, entre 1950 et 1959 suite à la parution de son désormais célèbre Surnaturel en 1946), il fut le premier surpris d'y être appelé expert en 1960 ou, plus exactement, « consulteur de la Commission théologique préparatoire ».
Et ses Carnets du Concile commencent alors par ces lignes aussi simples qu'empreintes d'un certain surréalisme : « J'avais appris la chose quelque temps auparavant, par un numéro de La Croix, lu dans un parloir de religieuses, mais je me demandais si cette nouvelle étonnante était exacte. » (t. 1, p. 7.) Notons d'ailleurs au passage que, tout au long du Concile, Henri de Lubac, vu encore avec méfiance par nombre de clercs de la Curie romaine, ne va avoir de cesse d'expliquer et justifier sa théologie sur le rapport naturel/surnaturel de même que de vouloir se montrer le défenseur infatigable de Teilhard de Chardin, au cours de multiples conférences tenues devant des publics variés.
C'est avec beaucoup plus de retenue et de modération que Congar que Lubac rend compte de tous les débats avant, pendant et autour du Concile ; il ne faut donc pas attendre chez lui les fameuses vociférations, souvent savoureuses, du « Sanglier des Ardennes » ! Et, c'est avec une grande finesse, non dénuée d'un humour toujours subtil, qu'il décrit événements et personnages. Il a en effet assisté avec une grande assiduité à la plupart des sessions conciliaires, dans l'aula, de même qu'à nombre de réunions de la Commission théologique, dont il était expert.
Deux catégories de personnes ne trouvent quasiment jamais grâce à ses yeux : ce sont les journalistes (tel un Henri Fesquet, du Monde, souvent cité) et, plus bizarrement, les évêques français, qu'il juge de plus en plus trop influencés, « manœuvrés », dit-il même (t. 2, p. 446), par des prêtres de leur pays peu compétents et sans aucune mission d'experts au Concile ; il parle ainsi, entre autres, « de la pression exercée sur nos évêques par des prêtres dont on pourrait se demander ce qu'ils viennent faire à Rome » (t. 2, p. 428) et qui sont bien représentatifs de ce qu'il appelle, non sans sévérité, « l'état actuel d'anarchie et d'inculture dans le clergé français » (t. 2, p. 416) ou encore « le vertige et l'anarchie mentale de nombreux prêtres en France - et l'atrophie du surnaturel » (t. 2, p. 453).
Récurrente, sa critique devient parfois précise, voire ad hominem, quand il s'attaque assez longuement à un Jean Sulivan faisant preuve à ses yeux « d'un anticléricalisme violent, grossier même, et sot » (t. 2, p. 407) ou à tel prêtre de la Mission de France qui avait critiqué devant lui Paul VI « avec un dépit méprisant » (t. 2, p. 429). Il est aussi très dur envers les évêques français ; ainsi, en parlant d'un de ses livres : « Mais comment faire une seule page sérieuse à tels ou tels de nos bons évêques ? Comment la leur faire comprendre ? » (t. 2, p. 421) et, quelques lignes plus bas, il fait de Mgr Marty un portrait d'une grande cruauté : il « m'écoute d'un regard bon, mais mort et étonné », etc. Seuls quelques rares évêques français trouvent grâce à ses yeux, tel un Mgr Blanchet, « toujours bon, courtois, loyal, trop intelligent pour être classé et exercer une influence un peu forte sur notre épiscopat » (t. 2, p. 417).
Outre leur supposé manque d'intelligence, Lubac reproche deux choses au clergé séculier de son pays : tout d'abord, de ne pas assez travailler ensemble, à la différence des Belges, pourtant bien moins nombreux, et de ne pas, non plus, faire appel à lui (« Tous les évêques français que je rencontre sont aimables ; quelques-uns, confiants, mais je n'ai aucune liaison avec leur travail collectif » t. 2, p. 48) ; ensuite, d'être trop marqués par le modèle de l'Action catholique régnant alors glorieusement en France : « L'étroitesse de vue des Français, qui se croient la mission d'imposer à toute l'Église leur conception à la fois cléricale et pragmatique est […] néfaste. » (t. 2, p. 180.) "
2. Recherches de Science Religieuse, avril-juin 2009, tome 97/2 : la recension, rédigée par Joseph MOINGT, n'est pas disponible sur internet, mais elle est excellente, et accablante, elle-aussi, à l'égard des évêques français.
Bonne soirée et à bientôt.
Scrutator.
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