Il faut d’ailleurs rappeler que cet exorcisme s’inscrit dans le contexte du Risorgimento et de la disparition des États pontificaux en 1870. Il s’agit avant tout d’une prière de combat spirituel face à des forces historiques bien identifiées, et non d’une annonce prophétique d’une défaillance future du Siège de Pierre
Il est évident que cet exorcisme ne peut être ramené qu'au contexte historique du Risorgimento.
Ou alors, il faut le faire jusqu'au bout, et intégrer à ce contexte historique les menées subversives s'étendant jusqu'au coeur de l'Eglise, menées préparées et mises en oeuvre par ses ennemis, et dont les documents de la Haute Vente italienne, cités par Crétineau-Joly sous Pie IX, donnent un aperçu.
Il est manifeste que Léon XIII avait en vue, avec cet exorcisme, un combat bien loin d'être uniquement spirituel.
L'année même de la publication de l'exorcisme, Léon XIII publie la magistrale
Humanum Genus, dont voici des extraits particulièrement intéressants :
A notre époque, les fauteurs du mal paraissent s'être coalisés dans un immense effort, sous l'impulsion et avec l'aide d'une Société répandue en un grand nombre de lieux et fortement organisée, la Société des francs-maçons. Ceux-ci, en effet, ne prennent plus la peine de dissimuler leurs intentions et ils rivalisent d'audace entre eux contre l'auguste majesté de Dieu. C'est publiquement, à ciel ouvert, qu'ils entreprennent de ruiner la sainte Eglise, afin d'arriver, si c'était possible, à dépouiller complètement les nations chrétiennes des bienfaits dont elles sont redevables au Sauveur Jésus Christ.On lit plus loin :
A l'égard du Siège apostolique et du Pontife romain, l'inimitié de ces sectaires a redoublé d'intensité. Après avoir, sous de faux prétextes, dépouillé le pape de sa souveraineté temporelle, nécessaire garantie de sa liberté et de ses droits, ils l'ont réduit à une situation tout à la fois inique et intolérable, jusqu'à ce qu'enfin, en ces derniers temps, les fauteurs de ces sectes en soient arrivés au point qui était depuis longtemps le but de leur secret dessein : à savoir, de proclamer que le moment est venu de supprimer la puissance sacrée des Pontifes romains et de détruire entièrement cette Papauté qui est d'institution divine. Pour mettre hors de doute l'existence d'un tel plan, à défaut d'autres preuves, il suffirait d'invoquer le témoignage d'hommes qui ont appartenu à la secte et dont la plupart, soit dans le passé, soit à une époque plus récente, ont attesté comme certaine la volonté où sont les francs-maçons de poursuivre le catholicisme d'une inimitié exclusive et implacable, avec leur ferme résolution de ne s'arrêter qu'après avoir ruiné de fond en comble toutes les institutions religieuses établies par les Papes.Certes, au moment où il vit, Léon XIII ne semble pas imaginer que la subversion puisse gagner l'intérieur de l'Eglise ("
On est venu à ce point qu'il y a lieu de concevoir pour l'avenir les craintes les plus sérieuses; non certes, en ce qui concerne l'Eglise, dont les solides fondements ne sauraient être ébranlés par les efforts des hommes, etc.") ; mais le Souverain Pontife ajoute plus loin : "
Et plût à Dieu que tous, jugeant l'arbre par ses fruits, sussent reconnaître le germe et le principe des maux qui nous accablent, des dangers qui nous menacent. Nous avons affaire à un ennemi rusé et fécond en artifices."
Comment ne pas rapprocher ce contexte de celui qui, 23 ans plus tard, sera la toile de fond de l'encyclique
Pascendi, dans laquelle le successeur de Léon XIII trace ces lignes :
"
Ennemis de l'Eglise, certes ils [les modernistes]
le sont, et à dire qu'elle n'en a pas de pires on ne s'écarte pas du vrai. Ce n'est pas du dehors, en effet, on l'a déjà noté, c'est du dedans qu'ils trament sa ruine; le danger est aujourd'hui presque aux entrailles mêmes et aux veines de l'Eglise; leurs coups sont d'autant plus sûrs qu'ils savent mieux où la frapper. Ajoutez que ce n'est point aux rameaux ou aux rejetons qu'ils ont mis la cognée, mais à la racine même, c'est-à-dire à la foi et à ses fibres les plus profondes. Puis, cette racine d'immortelle vie une fois tranchée, ils se donnent la tâche de faire circuler le virus par tout l'arbre: nulle partie de la foi catholique qui reste à l'abri de leur main, nulle qu'ils ne fassent tout pour corrompre. Et tandis qu'ils poursuivent par mille chemins leur dessein néfaste, rien de si insidieux, de si perfide que leur tactique: amalgamant en eux le rationaliste et le catholique, ils le font avec un tel raffinement d'habileté qu'ils abusent facilement les esprits mal avertis. D'ailleurs, consommés en témérité, il n'est sorte de conséquences qui les fasse reculer, ou plutôt qu'ils ne soutiennent hautement et opiniâtrement."
Lorsque Paul VI, après avoir aboli la récitation de l'exorcisme après la messe - et au moment où il s'apprête à supprimer le serment antimoderniste - déplorera 80 ans plus tard la pénétration des "
fumées de Satan" à l'intérieur de l'Eglise, avec ou sans le concours de la Maçonnerie, tout cela ne résonne-t-il pas de manière troublante ?