L'Eglise ne dispose plus d'un instrument de pensée fédérateur. par Scrutator Sapientiæ 2015-01-03 10:08:09 |
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Bonjour et merci, New Catholic.
Je m'exprime tout d'abord sur le terrain de l'histoire de la philosophie.
Je me permets une remarque à laquelle il me semble que l'on ne procède pas assez souvent : le néo-kantisme et le néo-thomisme sont apparus au même moment, puis ont décliné en même temps, et, à partir de 1945, il n'est plus possible d'avoir le moindre doute sur l'ampleur de ce déclin, à mon avis définitif.
En un sens, l'un et l'autre ont été emportés, d'abord par Bergson et par Husserl, après la première guerre mondiale, ensuite par Sartre et par Heidegger, après la seconde guerre mondiale, et je crois que ni l'un ni l'autre ne s'en sont vraiment remis.
Il faudrait s'interroger sur les raisons "gnoséologiques" pour lesquelles il n'est plus possible d'être néo-kantien, ou d'être néo-thomiste, comme on l'a été jusqu'à la fin de la seconde guerre mondiale, et ce serait un travail considérable...que je ne suis ni capable, ni désireux, d'effectuer ici.
Disons notamment et par exemple qu'il est le plus souvent considéré, à tort ou à raison, qu'il n'est vraiment plus possible de souscrire aux notions de nature humaine et de raison humaine, comme on y a souscrit, pendant des décennies, respectivement dans le cadre du néo-thomisme et du néo-kantisme.
Ce n'est pas la première fois, dans l'histoire de la philosophie, qu'un courant important a décliné rapidement, le plus souvent après la mort de l'auteur qui a incarné ce courant, même si cet auteur a été redécouvert par la suite : bien des courants philosophiques ont connu une période de purgatoire, et quand ils ont été redécouverts, ils n'ont jamais à nouveau occupé la place qui avait été la leur, du vivant de leurs fondateurs, ou du vivant de ceux qui les avaient conduits à leur apogée.
Dans le cas du néo-kantisme, comme dans celui du néo-thomisme, j'ai bien peur que ce purgatoire soit définitif ; du point de vue catholique, si ce n'est pas très grave, en ce qui concerne le néo-kantisme, c'est plus préoccupant, pour ce qui a trait au néo-thomisme.
Je m'exprime ensuite sur le terrain de l'histoire de la théologie.
Non seulement le néo-thomisme a décliné, sinon disparu, mais en outre il n'a pas été remplacé, en tant que courant de pensée ecclésial officiel ; en gros, depuis le milieu des années 1940, en ce qui concerne la théologie, depuis le milieu des années 1960, en ce qui concerne le Magistère, l'Eglise catholique ne dispose plus d'UN instrument de pensée, d'UN système de pensée, immédiatement identifiable, par ses partisans ou par ses détracteurs.
Il y a bien des traits de caractère communs à au moins quatre des théologiens catholiques néo-modernistes les plus influents des deux derniers tiers du XX° siècle (Balthasar, Congar, De Lubac, Rahner), mais il y a aussi plus que des nuances entre Balthasar et De Lubac, d'une part, entre Congar et Rahner, d'autre part.
En quoi l'absence d'UN instrument de pensée constitue-t-elle une source de difficultés, aujourd'hui, pour l'Eglise catholique ? Eh bien, il me semble qu'à cause de cette absence, non seulement on a perdu le sens de l'intégration intellectuelle, mais en outre on a perdu le sens de l'orthodoxie confessionnelle.
Il n'y a pas que dans l'Eglise, il n'y a pas qu'en théologie, que l'époque des grands systèmes de pensée mono-disciplinaires est probablement derrière nous : cela fait déjà plusieurs décennies que nous en sommes à trop de fragmentation, à trop de pluralisme, à trop d'interdisciplinarité ou de trans-disciplinarité, pour qu'un tel système, à la fois intégrateur et orthodoxe, puisse émerger.
Ce qui manque à l'Eglise catholique, c'est une unité de pensée, en amont et en vue d'une unité d'action ; un instrument de pensée n'a de sens que s'il est au service d'une unité de pensée, elle-même au service d'une unité d'action, et je crois que tant que nous n'aurons pas à nouveau un instrument de pensée, nous aurons énormément de mal à avoir cette unité de pensée et cette unité d'action.
A bon entendeur : la mise en forme et en valeur d'un instrument de pensée, à tout le moins fédérateur, me semble vraiment nécessaire, mais ne me semble pas suffisante, pour qu'il y ait à nouveau unité de pensée et unité d'action, au sein de l'Eglise catholique.
Mais même si c'était "la priorité des priorités", il serait extrêmement difficile de faire prendre en compte cette priorité, compte tenu des habitudes mentales prises...
Bonne journée et à bientôt.
Scrutator.
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