[réponse] par baudelairec2000 2012-10-09 20:03:39 |
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cher veilleur de la banquise,
je comprends que le froid glacial qui règne dans le Grand Nord puisse vous engourdir. Je crains fort que mon message hier soir sur la notion de "poètes maudits" ne soit pas arrivé à destination.
Qu'un certain nombre de pièces que vous vous plaisez à citer dans leur intégralité soient condamnables - à leur époque; la première parution, en juin 1857, la même année que Madame Bovary, oeuvre aussi condamnée, fut immédiatement suivie d'une condamnation au mois de juillet ordonnant à l'éditeur de retirer 6 pièces du recueil, ce qui est peu par rapport à l'ensemble - nous l'admettons; et il y a des poèmes qui relèvent du rayon curiosa que nous ne saurions goûter. Nous préférons dans Baudelaire l'auteur de "Correspondances", "La Vie antérieure", "Harmonie du Soir", "Elevations", "L'albatros", "Spleen", pièces présentées dans un écrin jusqu'alors inédit. Mais que les pièces condamnées en 1857 soient immorales ne font pas pour autant de Baudelaire un "poète maudit".
Rappelons que cette expression est comme une marque déposée dont le créateur fut Verlaine en 1884 dans l'ouvrage du même nom. Son contenu, on peut le regretter, vise moins la morale que l'esthétique. Je cite l'avant-propos de l'ouvrage:
"C'est Poètes absolus qu'il fallait dire pour rester dans le calme, mais outre que le calme n'est guère de mise en ces temps-ci, notre titre a cela pour lui qu'il répond juste à notre haine et, nous en sommes sûr, à celle des survivants d'entre les Tout-Puissants en question, pour le vulgaire des lecteurs d'élite - une rude phalange qui nous la rend bien.
Absolus par l'imagination, absolus dans l'expression, absolus comme les Reys-Netos des meilleurs siècles.
Mais maudits!
Jugez-en."
On le comprend aisément, il s'agit d'une catégorie littéraire, esthétique, sans aucune référence morale. Le contenu de chacune des notices, c'est un fait, n'aborde jamais l'aspect moralisant qu'on a bien voulu conférer à cette expression. Et Dieu sait combien il aurait pu s'attarder sur cette incarnation du vice que fut Rimbaud son compagnon, sur la vie de pécheur que Verlaine en personne mena sous l'influence et en compagnie de Rimbaud - il parla de ces choses dans des pièces qu'on trouverait avec peine chez un spécialiste de la littérature débauchée - il n'en est rien, l'auteur préfère évoquer à propos de l'auteur du Bateau ivre, "une grâce particulière, inconnue certes jusqu'ici, où le bizarre et l'étrange salent et poivrent l'extrême douceur, la simplicité divine de la pensée et du style." Rousseau en son temps s'était déjà qualifié de baroque, c'est-à-dire bizarre, il avait avoué des goûts bizarres, qui sont ceux de tout homme engagé dans la voie du péché, cela ne fait pas pour autant des Confessions une oeuvre pornographique!
Verlaine, rappelons-le, n'a pas connu personnellement Baudelaire, il ne classe dans la catégorie des poètes maudits que des auteurs qu'il a côtoyés. On peut le regretter, mais c'est ainsi; et si un site, un auteur fait de Baudelaire un poète maudit, c'est son affaire, il n'a rien compris à l'intention de Verlaine.
Que faut-il retenir en définitive de Baudelaire? L'image d'un débauché? Il ne serait pas malheureusement seul dans cette galerie d'hommes trop ordinaires. Il faut, si l'on veut rendre compte de l'oeuvre, considérer chez lui la mélancolie qui le ravage, l'ennui, conséquence du péché, la maladie honteuse qui le fait atrocement souffrir, qui en fera atrocement souffrir d'autres jusqu'à la découverte de la pénicilline, une maladie qui le contraint à trouver refuge dans les "paradis artificiels" pour échapper à cette douleur atroce dont il parle si bien dans le poème "Quand le ciel bas et lourd". Le poète n'est pas plus béni que maudit, il est à la fois sollicité par le Ciel et l'Enfer:
"Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe?
Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau! "
N'est-ce pas là le lot de tout pécheur endurci?
Qui peut dire si Les Fleurs du mal sont une complaisance pour le mal, une incantation à Satan? Elles pourraient bien exprimer au lieu d'une complaisance pour le péché l'esthétique de la souffrance.
Voilà quelques considérations sur celui que vous considérez comme un Poète maudit.
baudelairec2000
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