Le Pape dénonce l'analphabétisme théologique de bien des exégètes. par Scrutator Sapientiæ 2012-07-31 08:21:31 |
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Bonjour Paterculus,
I. Voici :
XII ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE DU SYNODE DES ÉVÊQUES
DISCOURS DU PAPE BENOÎT XVI AU COURS DE LA QUATORZIÈME CONGRÉGATION GÉNÉRALE - Salle du Synode - Mardi 14 octobre 2008
" Chers frères et sœurs,
Le travail accompli lors de l'élaboration de mon livre sur Jésus offre amplement l'occasion de voir tout le bien qui nous provient de l'exégèse moderne, mais également d'en reconnaître les problèmes et les risques. Le n. 12 de Dei Verbum offre deux orientations méthodologiques pour un travail exégétique approprié.
En premier lieu, elle confirme la nécessité d'utiliser la méthode historique et critique dont elle décrit brièvement les éléments essentiels. Cette nécessité est la conséquence du principe chrétien formulé dans Jn 1, 14 Verbum caro factum est. Le fait historique est une dimension constitutive de la foi chrétienne. L'histoire du salut n'est pas une mythologie, mais une véritable histoire et c'est pour cela qu'elle doit être étudiée avec les méthodes de la recherche historique sérieuse.
Toutefois, cette histoire a une autre dimension, celle de l'action divine. Par conséquent, Dei Verbum parle d'un second niveau méthodologique nécessaire en vue d'une juste interprétation des paroles qui sont à la fois paroles humaines et Parole divine.
Le Concile déclare, en suivant une règle fondamentale valable pour toute interprétation d'un texte littéraire, que l'Ecriture doit être interprétée dans le même esprit que celui dans lequel elle a été écrite et indique par conséquent trois éléments méthodologiques fondamentaux afin de tenir compte de la dimension divine, pneumatologique de la Bible : c'est-à-dire que l'on doit
1) interpréter le texte en tenant compte de l'unité de l'ensemble de l'Ecriture; aujourd'hui on parle d'exégèse canonique; à l'époque du Concile, ce terme n'avait pas encore été créé, mais le Concile dit la même chose : il faut tenir compte de l'unité de toute l'Ecriture ;
2) il faut par ailleurs tenir compte de la tradition vivante de toute l'Eglise et, enfin,
3) il faut observer l'analogie de la foi.
Seulement dans le cas où les deux niveaux méthodologiques, celui de nature historique et critique et celui de nature théologique, sont observés, on peut alors parler d'une exégèse théologique - d'une exégèse adaptée à ce Livre.
Alors qu'au premier niveau, l'exégèse académique actuelle travaille à un très haut niveau, et nous apporte ainsi une aide réelle, l'on ne peut pas en dire autant de l'autre niveau.
Souvent, ce second niveau, constitué par les trois éléments théologiques indiqués dans Dei Verbum, semble presque absent. Et cela a des conséquences véritablement graves.
La première conséquence de l'absence de ce second niveau méthodologique est que la Bible devient un livre seulement du passé.
On peut en tirer des conséquences morales, on peut en apprendre l'histoire, mais le Livre en tant que tel parle seulement du passé et l'exégèse n'est plus véritablement théologique, mais devient une pure historiographie, une histoire de la littérature. Telle est donc la première conséquence : la Bible demeure dans le passé, parle seulement du passé.
Mais il existe aussi une seconde conséquence encore plus grave : là où disparaît l'herméneutique de la foi indiquée par Dei Verbum, apparaît nécessairement un autre type d'herméneutique, une herméneutique sécularisée, positiviste dont la clef fondamentale est la conviction que le Divin n'apparaît pas dans l'histoire humaine.
Selon cette herméneutique, lorsqu'il semble qu'existe un élément divin, il faut expliquer d'où provient cette impression et tout ramener à l'élément humain. Par conséquent, on propose des interprétations qui nient l'historicité des éléments divins.
Aujourd'hui, ce que l'on appelle le mainstream de l'exégèse en Allemagne nie, par exemple, que le Seigneur ait institué la Sainte Eucharistie et déclare que le corps de Jésus serait resté dans son tombeau. La Résurrection ne serait pas un événement historique, mais une vision théologique.
Ceci advient parce qu'il manque une herméneutique de la foi : on affirme alors une herméneutique philosophique profane qui nie la possibilité de l'entrée et de la présence réelle du Divin dans l'histoire.
La conséquence de l'absence du second niveau méthodologique est qu'il s'est créé un profond fossé entre exégèse scientifique et lectio divina. Il en ressort parfois une forme de perplexité également dans la préparation des homélies.
Là où l'exégèse n'est pas théologie, l'Ecriture ne peut être l'âme de la théologie et, vice versa, là où la théologie n'est pas essentiellement interprétation de l'Ecriture dans l'Eglise, cette théologie n'a plus de fondement.
C'est pourquoi pour la vie et pour la mission de l'Eglise, pour l'avenir de la foi, il est absolument nécessaire de surmonter ce dualisme entre exégèse et théologie. La théologie biblique et la théologie systématique sont deux dimensions d'une unique réalité que nous appelons théologie.
Par conséquent, il me semble souhaitable que, dans une des propositions, on parle de la nécessité de tenir compte dans l'exégèse des deux niveaux méthodologiques indiqués par le n. 12 de Dei Verbum, là où l'on parle de la nécessité de développer une exégèse non seulement historique mais également théologique.
Il sera donc nécessaire d'élargir la formation des futurs exégètes dans ce sens afin d'ouvrir réellement les trésors de l'Ecriture au monde d'aujourd'hui et à nous tous. "
II. Je considère pour ma part que
- l'adogmatisme peut être l'antichambre d'une certaine forme d'agnosticisme théologique,
- l'exégétisme peut être le couloir d'accès à un certain genre d'immanentisme théologique,
- l'herméneutisme peut être le hall d'entrée sur une certaine sorte d'historicisme théologique,
- le phénoménisme peut être le vestibule d'un certain type de naturalisme théologique.
( Je viens de citer quatre des six composantes d'une certaine manière de concevoir le christianisme catholique, aujourd'hui, les deux autres composantes étant, je le crois,
- une certaine forme d'"eudémonisme", de réduction du christianisme à une religion du bonheur, ce qui peut être un tremplin propice à du "libéralisme" théologique,
- une certaine forme d'"oecuménisme", d'extension du christianisme en une religion de l'élargissement disproportionné, ce qui peut être un vecteur propice à de "l'unanimisme" théologique. )
III. Ce qui ne contribue guère à la réception et à la transmission de la Foi catholique,
- c'est ainsi, d'une part, le recours à une exégèse historico-critique qui peut aller jusqu'à invalider l'historicité des Evangiles et jusqu'à oblitérer la matérialité des miracles et des prophéties présents dans le Nouveau Testament, non par fidélité à l'Ecriture, à la Tradition, au Magistère, ni à l'histoire, ni à la vérité, mais par fidélité à un certain nombre de postulats philosophiques et à ceux qui les propagent, et qui doivent beaucoup à l'idéalisme et à l'herméneutisme allemands ;
- c'est aussi, d'autre part, un "phénomène compensatoire" qui est apparu par réaction, au contact de ce recours à l'exégèse historico-critique ; ce phénomène compensatoire, je l'intitule "l'exégèse" symbolico-mystique, qui consiste en substance à dire aux fidèles que les Evangiles, les miracles, les prophéties, voire l'incarnation et la résurrection, ont un caractère essentiellement symbolique, auquel on aurait accès surtout par adhésion de l'âme et du coeur.
Dans cette optique, on demanderait aux fidèles, uniquement, "d'aimer", de "croire", de "partager", et on ne leur demanderait pas également, à due proportion, de connaître, de comprendre, de réfléchir.
IV. Je rebondis sur le titre, et seulement sur le titre, car je n'ai pas lu l'ouvrage d'Olivier ROY intitulé : "La sainte ignorance : le temps de la religion sans culture", titre que je trouve excellent pour évoquer ce à quoi je pense ici.
Je n'arrive pas à la cheville de bon nombre de catholiques (non parce que je n'ai aucune piété, mon missel et mon psautier étant mes "points d'appui"), mais sous l'angle de la piété mariale ou de la spiritualité charismatique ; or j'ai déjà rencontré, comme certains d'entre nous, des catholiques charismatisants et des catholiques traditionalistes qui avaient une relation au Credo, aux dogmes, à la Foi, quelque peu biaisée, vraisemblablement à cause d'une subordination de leur intelligence de la Foi à leur piété ou leur spiritualité.
Cela peut sembler paradoxal, mais cela aussi, cette subordination, peut nuire à la réception et à la transmission de la connaissance et et de la compréhension de la Foi catholique, au sein même de l'Eglise.
V. Au sujet de l'adogmatisme et de l'herméneutisme, qui sont deux des composantes d'un certain rapport théologique contemporain à la Parole de Dieu, je voudrais faire la remarque suivante :
- d'une part, et à mon sens, l'adogmatisme peut aller jusqu'à délégitimer a priori, par principe, la possibilité et la souhaitabilité d'une formulation et d'une présentation "axiomatiques" de la Foi catholique, telle qu'on la trouve dans le Compendium de 2005 ; or, non seulement cette "axiomatique" a toute son utilité, sous l'angle propédeutique, sous l'angle de l'apprentissage nécessaire à l'appropriation de la Foi catholique, mais en outre cette "axiomatique" a toute sa valeur sous l'angle de la remédiation à la situation actuelle de la Foi catholique dans l'Eglise catholique ;
- d'autre part, et à mes yeux, l'herméneutique constitue seulement l'une des quatre dimensions plus particulièrement indispensables à l'intelligence de la Foi catholique : si je puis m'exprimer ainsi, il y a en effet
- la dimension "érotétique", la dimension de l'interrogation de la Foi catholique,
- la dimension "existentielle - performative", la dimension de l'interpellation, par la Foi catholique,
- la dimension "herméneutique", la dimension de l'interprétation de la Foi catholique,
- la dimension "intellectuelle - informative", la dimension de l'interposition, par la Foi catholique.
VI. De mon point de vue,
- si l'on insiste trop sur les dimensions de l'interrogation et de l'interprétation, on risque de donner à croire que les croyants chrétiens catholiques sont à la fois croyants et "en recherche", et que l'interrogation et l'interprétation des fondements et contenus de la Foi catholique donnent à penser, mais aussi à douter ;
- si l'on n'insiste pas assez sur la dimension que j'ai qualifiée d'existentielle - performative, on risque de faire passer au second plan, si j'ose dire, le fait que la présence éclairante de la Foi dans l'esprit n'a de sens que dans sa relation avec la présence exigeante de la Charité dans la vie ;
- enfin, et c'est surtout là où je veux en venir, en évoquant la dimension intellectuelle - informative de la Foi catholique : celle-ci constitue une force d'interposition normative et objective, contre des erreurs qui s'opposent à elle, ou contre des erreurs qui s'opposent entre elles : dans cette optique, il n'y aurait rien de plus ruineux que de laisser entendre, notamment et par exemple,
- que la Foi catholique, en 2012, est la vérité à laquelle adhèrent les catholiques, en 2012, ce qui la distinguerait de la Foi catholique de 1912, qui n'aurait jamais été que "l'agglomérat intellectuel momentané" auquel auraient adhéré les catholiques, en 1912 ;
- que la Foi catholique est la "vérité" à laquelle adhèrent les catholiques, mais que la "Foi" musulmane est la "vérité" à laquelle adhèrent les musulmans, et que la "Foi" animiste ou hindouiste est la "vérité" à laquelle adhèrent les animistes ou les hindouistes...
...compte tenu des caractéristiques particulières, qui seraient toutes également légitimes, de l'expression du désir de Dieu et du bonheur en Dieu, lesquels seraient différemment exprimées et formulés, par les uns et par les autres, dans le cadre d'une "convergence différenciée", id est
- d'une convergence, sur le fond, qui plus est d'une convergence surnaturelle et théologale, des différentes religions ou traditions sapientielles ou spirituelles, lesquelles seraient toutes de même nature,
- d'une différenciation, seulement sur la forme, par plusieurs formulations doctrinales, non contradictoires, mais complémentaires, qui seraient dues à la présence de plusieurs intelligences humaines d'une même "Foi" divine.
Bonne journée.
Scrutator.
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