Que répondre à quelqu'un qui vous dirait tout cela en toute bonne foi, en effet? par le torrentiel 2011-08-09 12:06:54 |
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Cher scrutator,
Comme d'habitude, vous mettez le doigt sur la question, et je précise
d'emblée que je n'y apporterai que des éléments de réponse.
Vous me reconnaîtrez bien là, mais je commence par vous avoir obligation d'accorder aux "non dupaires au Nom du Père" un crédit de sincérité.
Ce qui les anime, c'est une certaine manière d'avoir reçu la foi, tétée, non seulement au sein de leur mère biologique et de leur mère, l'eglise post-conciliaire et conciliante, mais aussi dans les séminaires où ils ont été formés, après avoir eu souvent une enfance de petit militant de l'action Catholique, comme le soulignait l'abbé de tanoüarn sur "radio courtoisie".
Comme j'ai reçu la même éducation qu'eux (moins l'action catholique que j'ai quittée dès que j'ai pu), j'ai tendance à penser comme eux.
Mais je voudrais redresser une erreur que vous faites à mon avis sur la portée de cette éducation. Pour être dialogante, elle n'est pas dialectique, elle refuse d'être binaire. Autrement dit, il y a aujourd'hui très peu d'évêques islamophiles comme il y a eu beaucoup moins qu'on le pense dans les milieux traditionalistes d'évêques communisants.
Pour s'en convaincre, il suffit de se rapporter à ce que pensait le Français moyen du communisme, et les évêques de france ont toujours été assez proches de la pensée du français moyen, en bons centristes qu'ils sont devenus depuis la transformation du sillon de Marc sangnier en MRP après guerre.
Le Français moyen n'a jamais pensé que les personnes déportées au goulag étaient coupables contre le peuple soviétique. Les français moyens se départageaient entre ceux qui connaissaient l'existence du goulag et qui n'hésitaient pas, le sachant d'ailleurs ou non, à qualifier le communisme de régime totaliitaire, quoi que pussent en dire marginalement certains médias, qui ne se sont jamais risqués à une apologie directe du communisme, et ceux qui, par l'occultation de ces médias, ignoraient l'existence du goulag. Ce qui rappelle une certaine situation qui a eu cours durant la seconde guerre mondiale.
Les évêques non dupaires ne bénéficient guère de canaux d'informations plus secrets que ceux qui nous abreuvent.
Vous faites ensuite l'une de ces savoureuses différences dont vous avez le secret entre la vertu de religion et la foi théologale, supposant que les évêques auraient gardé la première et auraient perdu la seconde.
Sans doute, n'allez-vous pas me suivre dans mon analyse qui part de la prémisse moderniste que la foi théologale est elle-même évolutive et si j'entends par "foi théologale", non seulememnt un donné révélé clos sur lui-même une fois pour toutes, mais un dépôt dont le sens continue de se dévoiler à travers un dieu Qui A Parlé hier et Qui Parle encore aujourd'hui, à travers l'"histoire sacrée" de chaque vie humaine comme à travers l'histoire sainte de l'eglise qui, si l'on voulait prendre les choses d'une manière qui ne forclorait pas la Bible, constituerait un Troisième testament. Comme aimait à le dire un de mes amis aujourd'hui disparu, "les actes des apôtres sont l'evangile de l'Esprit-Saint", et ils se sont achevés au beau milieu du gué avec l'arrivée de Paul à Rome et non avec le martyre de Pierre dans cette même ville.
Beaucoup objecteront que c'est Saint-Jean qui a édicté l'interdit de rien ajouter à "ce livre". On en a déduit que le livre dont il était question était la bible. On aurait pu tout aussi validement supposer que ce livre n'était que le sien, le dernier livre de saint-Jean, la Bible étant, selon l'expression actuellement consacrée, une bibliothèque et en tous cas étant constituée d'un grand nombre de livres, soixante-treize au total, si je me souviens biens. Mais la religion a naturellement tendance à forclore et à opter pour l'interprétation close. Comme vous le sentez, j'ai été influencé par bergson, beaucoup moins par "L'évolution créatrice" que par "L'essai sur les deux sources de la morale et de la religion".
Où veux-je en venir avec l'énoncé de cette longue prémisse par laquelle je voudrais redresser ce qui me semble être une deuxième erreur de votre raisonnement?
Les évêques n'ont plus vraiment "la vertu de religion" ; par contre, ils ont la Foi. Pour ne pas vous fâcher et ne pas mettre une barrière entre nous, je m'abstiendrai de me prononcer ici si celle-ci est théologale ou non. A votre manière, je proposerai une autre distinction: nos évêques ont une foi existentielle et non plus confessante.
La perte du sentiment du devoir de confesser la foi me paraît un problème grave et, sur ce point, je vous rejoins. Confesser la foi n'est pas chercher la contradiction avec son interlocuteur, mais c'est présenter Dieu, moins subjectivement "tel que nous le concevons" (comme disent les alcooliques anonymes) que Tel que nous L'avons reçu.
Le fait également d'avoir une Foi dont la portée ne se limite qu'à porter existentiellement un simple individu ne me paraît pas non plus dénué de gravité. Car je ne suffis pas. Au bout du compte, ma critique est peut-être plus radicale que la vôtre : nos évêques ont cru perdre la religion qu'ils ne tenaient plus pour vertu, parce qu'ils voulaient gagner en Grâce de la vertu théologale de la Foi sur les scléroses de la religion; mais la Foi qu'ils y ont acquise ne les relie à pas grand-chose, ou du moins les relie de moins en moins à l'existence des autres, voire à la télépathie générale qu'est le courant créationnel de la "communion des saints".
Or cette absence de reliance intervient au plus mauvais moment, celui où, pour la première fois, ils voudraient entrer en dialogue avec les autres, auxquels ils n'ont à transmettre que ce qui les fait vivre eux-mêmes. Mais sauf à ce qu'ils soient des personnes particulièrement irradiantes, rayonnantes ou saintes, renvoyer à eux-mêmes, c'est presque ne renvoyer à rien. Et ce ne sont pas leurs personnes qui sont en cause, c'est le statut de toute personne humaine qui ne renverrait qu'à elle-même.
Vous-même n'êtes pas loin de supposer que les évêques pensent que Jésus ou Muhamad ont fait la même erreur, quant à eux. Tout d'abord, je ne puis que m'étonner comme Maïe que vous énonciez que le moindre des chrétiens ne tienne Jésus que pour un prophète. Mais plus profondément, Jésus ou Muhamad se sont moins adressés à dieu qu'ils n'En ont reçu, à les en croire, une Révélation.
Dialoguer, c'est évaluer respectivement ces deux révélations. Dès lors, on peut procéder de deux manières:dire qu'il y en a une qui ne vaut rien et tenter de le démontrer, ou sauver ce qui, dans ce que l'on tient soi-même pour une Révélation fausse ou incomplète, sonne juste ou fait écho à ce qu'on a reçu soi-même.
En amont de cette démarche, que je tiens pour la bonne, on peut essayer de ressaisir une morale commune. Mais on risquerait très vite alors de tomber dans un moralisme ou dans un éthicisme qui ne nous mènerait pas bien loin, La foi entraîne un comportement moral, mais la morale ne précède pas la foi, ou bien elle sera très rapidement asséchée. C'est vrai du christianisme qui se pose en alégalisme revendiqué, mais c'est tout aussi vrai de l'Islam ou du judaïsme, dont la compréhension de l'Ancien testament repose sur une certaine déclinaison exégétique de la mouvante Identité de ce "Peut-être" qui est dieu.
Entre la saisie d'une morale commune et la confession de notre foi en commençant par reconnaître ce que nos révélations respectives ont de commun, on peut, troisième "hypothèse de travail" pour le dialogue islamo-chrétien et interreligieux de façon plus générale, essayer de saisir les invariants anthropologiques qui sous-tendent nos deux révélations.
Ces invariants anthropologiques, c'est ce que, dans le milieu traditionaliste, on appelle "la loi naturelle"; sauf que l'anthropologie ne limite pas ces invariants au décalogue, voire elle conteste que le décalogue fasse simplement ou entièrement partie de ces invariants. La forme la plus emblématique de cette négation de "la loi naturelle" a été énoncée par Montaigne dans son chapitre "des cannibales", au trentième chapitre de son livre premier des "essais", si je ne m'abuse. Freud dans "Totem et tabou" comme René Girard dans l'ensemble de sa théorie ont bien montré, par exemple, que le commandement:
"tu ne tueras pas" n'a rien de naturel au sentiment religieux des peuples, ce d'autant plus qu'alors même que ce commandement commença par être énoncé pour établir la paix à l'intérieur d'un peuple, ce qu'on a vu dans toutes les "sociétés primitives", à peine discipliné dans la civilisation hellénistique et dans le peuple hébreu, était au contraire l'exposition de certains enfants (cf Oedipe), la recherche d'un bouc émissaire, l'ostracisation du lépreux ou de l'impur, qui pouvait aller jusqu'à son exécution.
La recherche de ces invariants peut aller plus loin:
- qu'exprime notre besoin d'une récompense finale et d'une rétribution des actes ?
- Comment articulons-nous loi et foi (je rappelle que l'abrogation est très importante dans cette législation évolutive qu'est la loi islamique). Et pourraient s'ouvrir bien d'autres pistes dans ce "dialogue du milieu" que pourrait être la recherche d'une communauté anthropologique pour soutenir nos évaluations respectives de nos révélations.
Dès lors que l'on aurait identifié ce qui nous unit dans celles-ci, il faudrait commencer par évaluer si ce qui nous sépare est aussi important que ce que nous croyons. Par exemple, il ne suffit pas de noter que la figure de Jésus et celle de Marie sont présentes à la fois dans la Bible et dans le coran; il ne suffit pas de noter les nombreux éléments discordants; mais on peut également se demander si ceux-ci le sont autant qu'on l'imagine. Comme j'ai eu l'occasion de le souligner quelque jour sur ce forum, l'engendrement de Jésus est très bien décrit, voire expliqué par le coran:
"Dieu dit "Sois" et Jésus fut."
Dès lors qu'un Mystère chrétien est aussi bien résumé par un verset coranique, la non confession de "Jésus, fils de dieu" par les musulmans, tient plus de la pierre d'achoppement verbale que de la non reconnaissance implicite et non moins réelle d'un dogme chrétien.
Yves daoudal m'a corrigé dans ce que je croyais être l'étymologie du nom d'allah; mais comme le dit très bien Claude Ajej, l'étymologie est souvent de l'étymojolie, et chacun situe l'origine d'un mot dans ce qu'il en veut croire ; mon hypothèse relative à la provenance du Nom de l'Unique issue d'un pluriel divin biblique serait une manière d'amener les musulmans vers une prédication de la Trinité.
Enfin, l'imputation négative de la charia ne doit pas oublier qu'elle tire son origine, pour ce qui nous en choque le plus, d'un respect à la lettre de certaines prescriptions du sermon sur la montagne:
"si ton oeil te porte à pécher, exorbite-le; si ta main te porte à voler, coupe-la!"
Certes, on peut indéfiniment représenter qu'autre chose est de s'infliger une automutilation ou de la subir de la part du législateur; mais la mutilation sociale est la compréhension naturelle d'un tel verset qui certes, a révolutionné l'observance juive de la loi en radicalisant d'un côté la punition qu'on devait, de l'autre, prendre sur soi de s'infliger, est du côté de la permission donnée au législateur de procéder aux mutilations nécessaires, si le voleur ou le libidineux refusent de s'y soumettre.
La présence du cardinal Barbarin sur le site de vieux-marché me paraît frappée au coin de ce qu'il faut faire. On a un récit convergent dans le légendaire chrétien et dans une sourate coranique. Qu'est-ce que cette concordance dit des convergences et des divergences de nos fois respectives ?
Je sais bien que certains dénient aux musulmans la simple possibilité d'avoir la foi. Ils croient tout de même en un donné révélé, ce qu'on appelle "avoir la foi" dans l'acception commune.
Nier qu'il y ait concordances est s'aveugler soi-même et creuser inutilement le fossé entre des religions qui sont d'autant plus appelées à se parler que la mondialisation a sans doute rendu irréversible qu'elles n'aient pas à cohabiter.
Avec toujours autant d'admiration pour votre fidélité à votre pseudonyme
Le torrentiel
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