Une explication ? Benoît XVI est plus "augustinien" que "thomiste". par Scrutator Sapientiæ 2011-05-06 23:01:15 |
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Bonsoir Theonas,
1. D'une part, il y a peut-être une explication, un élément de réponse à votre dernière remarque :
"ce n'est pas l'athéisme de la science moderne dont parle Ratzinger dans cette conférence, mais de la possibilité de fonder rationnellement les préambules de la foi: Dieu existe, il ne peut pas se tromper ni nous tromper, l’intelligence humaine peut accéder à la vérité. à le suivre fonder ces préambules par la seule raison est vouée à l'échec. c'est cela qui me surprend venant de lui".
L'explication pourrait être celle-ci : Benoît XVI est plus "augustinien" que "thomiste" ; or, pour les augustiniens, l'autonomie légitime, l'autonomie relative de la raison, par rapport à la Foi, est moins explicite, moins évidente que que pour les thomistes.
Chez Saint Augustin, il n'y a pas encore de distinction entre l'ordre de la raison et l'ordre de la Foi ; cette distinction (je m'en voudrais d'employer une expression inadéquate) peut être considérée comme l'un des "acquis mentaux" que nous devons à la scolastique ; quant à la modernité philosophique, elle est passée de la distinction, entre la raison et la Foi, à la "libération", à la "séparation" de la raison, vis-à-vis de la Foi, avec le résultat que l'on connaît et subit, pour le meilleur, le progrès scientifique et technologique, et pour le pire, la régression dans l'ordre des raisons de connaître et d'agir.
2. D'autre part, et compte tenu de votre première remarque, je me permets un tout petit appel à la vigilance, car vous écrivez ceci :
"La pensée chrétienne est un rationalisme. "au commencent était le logos", « c’est par le logos de Dieu que les cieux ont été créés »(ps 33)Il y a une rationalité ultime de l’Etre, cette certitude ne procure aucune réponse scientifique, mais elle fournit à la science "le sol même sur lequel elle marche »(rémi Brague, angoisse de la raison)"
A) Dans le contexte biblique, il me semble que logos signifie bien plus la Parole de Dieu, le Verbe de Dieu, que la raison, dans l'acception philosophique occidentale rationaliste du terme.
B) Ce qui comporte de la rationalité, ce qui est à l'origine de toute rationalité, peut très bien ne pas être rationnel :
- il y a une logique interne propre, par exemple, à certaines craintes, ou à certains espoirs, qui leur confère une certaine rationalité, mais qui ne les rend pas, pour autant, rationnelles ;
- il y a une logique interne propre à l'Amour de Dieu, logique interne que je suis tenté d'appeler la Lumière de Dieu, mais cette logique interne, à l'origine de la Création et de la Rédemption, n'est pas, elle non plus, rationnelle, ce qui ne signifie pas qu'elle est irrationnelle, mais ce qui signifie, à mon sens, qu'elle est "ob-rationnelle", située au devant de la raison humaine.
C) Et surtout, la formule concentrée que vous employez : "la pensée chrétienne est un rationalisme", est une formule fréquemment contestée, y compris par des personnes plus qualifiées que moi ; je vous renvoie ici au Dictionnaire critique de théologie (paru aux PUF, dans la collection Quadrige - Dicos Poche) : à la page 139, vous trouverez les éléments de controverse relatifs à l'expression "philosophie chrétienne" qui est assez synonyme de la formule que vous employez, et vous disposerez, dans le "DCT", des deux points de vue opposés.
(Ce n'est pas un hasard si ces éléments se trouvent à la fin de l'article consacré à l'augustinisme...)
Je ne vois, pour ma part, qu'une solution, je n'ose dire augustinienne, pour sortir de l'alternative entre intellectualisme, systématique ou adogmatique, et fondamentalisme sentimentaliste, littéraliste ou spiritualiste : rappeler que ce qui est "en jeu", mais ce n'est pas "un jeu", relève avant tout de la relation que Dieu entend nouer avec nous, et de notre vocation à saisir ce don, à lui donner toute sa place dans notre esprit, dans notre âme, dans notre coeur, dans notre vie.
C'est ce que je suis tenté d'appeler la primauté de la dimension relationnelle du christianisme sur la dimension intellectuelle, d'une part, sur la dimension existentielle, d'autre part.
Dans cet ordre d'idées,
- Dieu serait défini, si tant est que cela soit possible, comme étant avant tout un être de relation, je dirais même comme étant l'être de relation par excellence, notamment dans le cadre des relations avec lui-même, au sein de la Trinité ;
- l'homme serait défini, non comme étant avant tout un être de désirs ou de devoirs, mais comme étant avant tout un être de vocation, de vocation à la relation, libre et responsable, avec Dieu et avec les autres hommes.
Si Dieu est Amour, ou plutôt, puisque Dieu est Amour, il n'est pas avant tout "réflexion", il n'est pas avant tout "sentiment", mais il est avant tout "relation", ce qui n'exclut évidemment pas, en deuxième ligne, une part d'intelligence de cette relation, ni une part de consécration de l'existence à cette relation.
Bonne nuit, et mille excuses pour cette tentative de contribution, si jamais elle ne vous donne pas, en quelque sorte, satisfaction.
Scrutator.
PS : (re)lire, évidemment, "le" Saint-Augustin et "le" Saint Bonaventure de GILSON, aux éditions VRIN ; cela permet de comprendre pleinement toute cette problématique, qui ne concerne pas que des "spécialistes" ; on peut "accomplir" sa vocation à la relation avec Dieu sans rien connaître de tout cela, mais on peut aussi "enrichir" sa vocation à cette relation en cherchant à savoir de quoi il s'agit.
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