texte intégral par Réginald 2025-07-16 08:31:34 |
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Après les tensions avec François, comment Léon XIV va-t-il régler le dossier traditionaliste dans l’Église ?
Par Jean-Marie Guénois
RÉCIT - Il y a quatre ans, François restreignait drastiquement la possibilité de dire la messe selon le rite tridentin. L’affaire, qui a nourri un malaise ecclésial profond, est revenue début juillet sur le bureau du nouveau pape.
L’art paisible de célébrer la messe ne l’est plus. Depuis le concile Vatican II, la liturgie est devenue un dossier éruptif dans l’Église catholique. En 1965, l’Église réforme le rituel romain, marginalise l’usage du latin et autorise le prêtre à célébrer la messe face aux fidèles. La crise qui en découle ne s’est jamais refermée. Sur leur bureau, Paul VI, Jean-Paul II, Benoit XVI, François et aujourd’hui Léon XIV ont toujours eu à traiter avec ce sujet sensible, infiniment délicat.
Cette politique liturgique romaine a connu trois phases : Jean-Paul II a officiellement ouvert la porte aux traditionalistes par un décret, un motu proprio intitulé « Ecclesia Dei », le 2 juillet 1988. Par le motu proprio « Summorum Pontificum » du 7 juillet 2007, Benoît XVI a normalisé la célébration selon l’ancien rite romain, qualifié de forme « extraordinaire » à côté de la forme « ordinaire » issue du concile Vatican II. Mais le 16 juillet 2021, par le motu proprio « Traditionis custodes », François abrogeait ces deux décrets, prenant des mesures drastiques pour empêcher le développement de la mouvance traditionaliste. Mesures qu’il a encore durcies par un rescrit le 21 février 2023. Aujourd’hui, les traditionalistes qui veulent rester fidèles à Rome représentent 1 % à 2 % des catholiques, essentiellement en France et aux États-Unis, et attirent beaucoup de jeunes.
L’histoire s’est récemment enrichie d’un nouveau chapitre. Le 1er juillet dernier, la fuite d’un document du Vatican indiquerait que François aurait menti aux évêques du monde entier, en 2021, pour imposer ses vues contre les traditionalistes. Ce texte, dont le défunt pape François aurait alors interdit la publication, est finalement sorti dans la presse aux États-Unis puis en Italie.
Pour justifier sa décision d’abroger l’œuvre de son prédécesseur, qui avait ouvert les portes aux traditionalistes en 2007, François avait écrit noir sur blanc s’être appuyé sur une enquête menée auprès des 5 000 évêques. Selon lui, elle démontrait qu’une majorité de ces prélats demandait un sévère tour de vis contre « l’ancienne messe », au motif que cette liturgie créait autour d’elle des communautés « parallèles » de catholiques qui divisaient l’Église. « Pour répondre à vos demandes, leur avait écrit François, je prends la ferme décision d’abroger toutes les normes, instructions, concessions et coutumes antérieures à ce motu proprio. »
Le Vatican ambigu
Mais le document publié le 1er juillet, qui provient des très sérieuses archives de la Congrégation pour la doctrine de la foi, affirme le contraire : selon ce texte, les évêques consultés demandaient au pape de ne pas toucher l’équilibre entre rite ordinaire et extraordinaire : « La majorité des évêques concernés par le questionnaire (…) se déclarent en fin de compte satisfaits. (…) Dans les endroits où le clergé a collaboré étroitement avec l’évêque, la situation a été totalement apaisée. »
Cet extrait clé est tiré de la conclusion d’un rapport de plus de 225 pages, dont seulement une trentaine, très significatives, ont été révélées. Le Vatican a contesté son authenticité, dans une formule toutefois très ambiguë : « Je ne confirme pas l’authenticité des textes qui ont été publiés, qui font vraisemblablement partie de l’un des documents sur lesquels s’est fondée la décision », a déclaré le 3 juillet dernier Matteo Bruni, directeur de la salle de presse du Saint-Siège, en lisant une déclaration pré-écrite. Ce serait donc « une reconstruction très partiale et incomplète des processus décisionnels ».
C’est une journaliste américaine ouvertement proche des milieux traditionalistes, Diane Montagna, qui a ouvert le ban en publiant ces extraits sur le site Substack. Le journaliste Saverio Gaeta cosignera fin juillet un livre plus complet sur le sujet avec le père Nicola Bux, liturgiste de renom. Le titre de cet ouvrage, déjà disponible en version numérique : Liturgia non e uno spettacolo (« la liturgie n’est pas un spectacle »). Reste que pour beaucoup d’observateurs, cette fuite d’un document clé, moins d’un trimestre après la mort de François et à la veille du quatrième anniversaire de « Traditionis custodes » - qui a plongé le monde traditionaliste dans une profonde crise - serait en réalité un moyen de faire pression sur le nouveau pape Léon XIV.
Joint par Le Figaro, Diane Montagna dément formellement cette intention et assure ne pas avoir eu de liens avec Saverio Gaeta. Elle produit le code officiel de protocole interne au Vatican, authentifiant de manière formelle le document. Et explique sa publication : « Je l’ai fait principalement par amour pour le Seigneur et son Église, et parce que cela correspondait à ma responsabilité de journaliste de servir la vérité et de demander des comptes aux autorités pour leurs actes. »
Les groupes traditionalistes exercent en ce moment une forte pression, au prix de publier un document que François n’avait tout simplement pas retenu, dont ils affirment que ce pape l’aurait censuré
Le théologien italien Andrea Grillo
« Je ne dis pas que le pape François a menti, poursuit-elle. Mais ce que nous pouvons affirmer avec certitude, c’est que les raisons qu’il a données pour publier “Traditionis custodes” ne correspondent pas au rapport officiel de la congrégation pour la Doctrine de la foi sur son enquête auprès des évêques. La majorité des évêques ont déclaré que “modifier la législation relative à « Summorum Pontificum » ferait plus de mal que de bien”. Pourtant, la décision de supprimer le rite romain traditionnel a été présentée comme une “réponse” à leurs “demandes”. »
Quant au père Nicola Bux, qui a publié dans son ouvrage une plus large partie du document, il reconnaît : « Cela été fait par amour de la vérité et par déférence pour le pape Benoît XVI, qui a été attristé et choqué par ce qu’a écrit le pape François dans “Traditionis custodes”. Il semble que François se soit servi du questionnaire aux évêques pour donner à sa décision l’apparence du style synodal, alors qu’il l’a falsifiée, car la réponse des évêques représente leur autorité de droit divin, la collégialité avec le pape et la voix des fidèles. » Il suggère au nouveau pape de « convoquer un synode qui examinerait objectivement l’actualité de la réforme liturgique dans un esprit de communion et d’unité ». À l’opposé, le théologien italien Andrea Grillo, un laïc à qui l’on prête un rôle clé dans la décision de François, estime que « les groupes traditionalistes exercent en ce moment une forte pression, au prix de publier un document que François n’avait tout simplement pas retenu, dont ils affirment que ce pape l’aurait censuré ».
Pour ce professeur universitaire redouté pour ses polémiques, il ne faut pas toucher une virgule à « Traditionis custodes », car cette décision ouvre « la voie d’un rite unique, commun à tous ». D’autant, conclut-il, qu’« en France, ce motu proprio a un peu ralenti la messe en latin mais il n’a pas freiné le développement de la culture d’une Église parallèle, comme l’a montré le pèlerinage de Chartres . La vraie question est de bien comprendre que l’ancienne liturgie conduit à une autre Église. La paix ne se fera pas avec le parallélisme de rites contradictoires, le pape Léon le sait très bien. »
Souffrance dans les rangs traditionalistes
Comment Léon XIV va-t-il aborder ce dossier brûlant ? Le pape se donne le temps de réfléchir en prenant ses distances depuis sa résidence d’été à Castel-Gandolfo. Rétablir l’unité de l’Église est son premier objectif, mais, pour ce pape mathématicien, l’équation à résoudre comporte des inconnues multiples.
Léon XIV n’est pas un impulsif et ne se laissera pas influencer par les groupes de pressions, quels qu’ils soient. Il sait prendre des décisions collégiales. Il a d’ailleurs créé le 7 juillet un nouveau groupe de travail synodal consacré à « la liturgie », lequel avait été sollicité par le synode en octobre dernier. Autre facteur, insiste une source fiable, « les responsables de la curie actuelle ont tous été choisis par François, on les appelle les “bergogliens”. Ils sont encore en place. » L’un d’eux, le cardinal Arthur Roche, en charge des questions de liturgie - sollicité à plusieurs reprises par Le Figaro sur ce dossier mais sans succès - a atteint la limite d’âge et sera probablement remplacée à l’automne prochain. La nomination par le pape de son successeur sera décisive.
Viser l’unité de l’Église sur le dossier liturgique pourrait toutefois se révéler à double tranchant pour les traditionalistes, note-t-on en milieu romain. Léon XIV, en desserrant l’étau sur l’ancienne liturgie et en donnant plus de responsabilités de discernement aux évêques locaux, pourrait demander en retour à ces communautés de ne pas discréditer cette nouvelle liturgie, que certains considèrent comme moins sacrée que l’ancienne. Ce refus de réciprocité a d’ailleurs été au cœur d’une polémique avant le pèlerinage de Chartes. Il en a été aussi question lors de la rencontre entre la présidence de l’épiscopat français et Léon XIV, le 20 juin dernier. Le pape américain, profondément inscrit dans le concile Vatican II, ne peut admettre, insiste-t-on à Rome, « la constitution de petites Églises parallèles ».
Il y a un malaise et une souffrance, chez ces fidèles comme chez beaucoup de prêtres qui sont souvent confrontés, sur ce sujet, à un barrage quasi systématique de la part des évêques
Un prêtre diocésain qui n’est pas traditionaliste
Le pape Léon XIV a cependant donné des signes jugés « positifs » par les milieux concernés. Son goût pour une liturgie ordinaire de l’Église, dite « de Paul VI », parfaitement célébrée, est très apprécié. Juste après son élection le 14 mai, n’avait-il pas confié aux représentants des Églises catholiques orientales : « Nous avons un grand besoin de retrouver le sens du mystère qui reste vivant dans vos liturgies. » Le 26 juin, lors de la procession de la « fête-Dieu » dans les rues de Rome, il a fait forte impression en bénissant la foule avec l’ostensoir eucharistique, confessant alors « la présence véritable » du Christ en ce sacrement. Le 9 juillet, son hommage au cardinal américain Raymond Burke, un opposant constant mais loyal de François, a été fort remarqué au sein de la curie romaine. Si son côté « classique » n’annonce pas de retour en arrière en liturgie, ces signaux montrent un pasteur qui ne veut pas laisser sans soin la « souffrance » d’une partie, modeste mais très significative, de son troupeau.
Car la « souffrance » est réelle dans les rangs traditionalistes depuis le 16 juillet 2021, jour où François a cherché à tarir ce mouvement. Il a imposé, par exemple, une autorisation romaine à tout jeune prêtre diocésain qui désirerait célébrer selon l’ancien rite, il a cherché à interdire la constitution de paroisse traditionaliste, il a soumis toute célébration de cette messe à un contrôle épiscopal très strict. Un prêtre diocésain qui n’est pas traditionaliste confirme : « Il y a un malaise et une souffrance, chez ces fidèles comme chez beaucoup de prêtres qui sont souvent confrontés, sur ce sujet, à un barrage quasi systématique de la part des évêques. » Sans compter, insiste-t-il, « l’éradication » de l’esprit de Benoît XVI, qui visait un « enrichissement réciproque » entre les traditions anciennes et modernes de la liturgie : c’était « le point essentiel ». « Ces mesures coercitives, analyse en revanche un autre prêtre, plus familier du dossier, ont renforcé la dynamique interne des traditionalistes, comme l’afflux au pèlerinage de Chartres en a témoigné, mais ce n’est pas une vie pour ces catholiques ! »
Ainsi, dans le diocèse de Valence, le prêtre traditionaliste a reçu l’ordre épiscopal de partir le 1er septembre prochain. Il serait remplacé par des prêtres diocésains choisis par l’évêque Mgr François Durand mais pour une seule messe dominicale. « Aucune discussion, ni délai n’ont été possibles », regrette Augustin Balaÿ, l’un des responsables de l’association traditionaliste de la ville, qui fédère « 350 fidèles » - ils étaient « 50 il y a dix ans » : « finies, les messes de semaines ; finis, les treize groupes de catéchisme et leurs quatre-vingts enfants, collégiens, lycées, jeunes pros ; finis, les nombreux baptêmes d’adultes issus de milieux très populaires, convertis notamment par la liturgie. C’est tout simplement violent, déplore Augustin Balaÿ. L’évêque est complètement fermé. » Pour éveiller son attention, ces catholiques se relaient donc depuis quinze jours pour dormir sous la tente à la porte de leur église…
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