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Les pensées de Jeanne ou les insondables desseins de Dieu
par baudelairec2000 2016-05-30 22:52:35
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Merci, cher Francis Dallais, de ces quelques réflexions sur Jeanne.

Il faut dire que l’exercice est loin d’être facile : Jeanne, personnage historique, acteur de la vie politique de son temps car héroïne de la légitimité royale, et, enfin, cas unique dans notre histoire d’un personnage hors du commun suscité par Dieu qui intervient, presque comme dans l’Ancien Testament, pour imposer sa volonté. Jeanne d’Arc ou le retour de l’Ancien Testament à l’ère de la Nouvelle Alliance : il y a là pour qui s’intéresse à l’histoire de la royauté en France un mystère.

Il faut dire que la chevauchée de Jeanne est un miracle. Pourquoi Dieu fait-il intervenir à la manière d’une des grandes figures de l’histoire du peuple hébreu une jeune fille pour sauver la France, pour tout simplement changer le cours de l’histoire? A quel danger veut-il la faire échapper ? Les Anglais ? Je n’en suis pas si sûr, trois siècles plus tard, elle succombera au venin des Lumières.

Deux remarques sur la citation du père Clérissac : 1/ Le sacre ne fait pas le roi ; l’onction, serais-je tenté de dire, le consacre, en ce sens où elle renforce sa légitimité aux yeux des éventuels compétiteurs – n’oublions pas que le sacre a aussi des origines on ne peut plus profanes, tel celui de Pépin le Bref, fondateur d’une nouvelle dynastie, sacré à deux reprises (751 et 754). C’est cet aspect que le père Clérissac a le tort, à mon avis, de méconnaître.

2/ Vous allez me dire que je chipote, mais parler d’ « autorité » à propos de la « fonction souveraine » du prince me paraît excessif pour ne pas dire inapproprié. C’est mon côté gélasien et carolingien qui ne peut s’empêcher de réagir. Il convient de réserver la notion d’auctoritas pour le pouvoir des évêques et celui du souverain pontife. Ce n’est pas vous que je persuaderai de la justesse de la distinction gélasienne des pouvoirs (toute fin du Ve siècle) :

« Il y a deux choses, empereur Auguste, par lesquelles ce monde est régi au titre du principat [car la dignité épiscopale comme le pouvoir des rois et de l’empereur est un principat, pouvoir d’un prince], l’autorité sacrée des pontifes et le pouvoir royal. »

Je ne résiste pas au plaisir de vous citer Jonas d’Orléans (années 829-930) dans les actes du concile de Paris : le « hic mundus » de Gélase est devenu l’ecclesia.

Titre du chapitre III : « Que le corps de cette même Eglise est divisée en ce qui regarde le principat en deux personnes [persona : personnalité, personnage] remarquables ».

« C’est pourquoi, au titre du principat, nous le savons, le corps de la sainte Eglise de Dieu, dans sa totalité, est divisé en deux personnes remarquables, à savoir la personne du prêtre [sacerdoce : prêtre ou évêque] et la personne du roi. »

Ainsi, Isidore de Séville l’avait déjà affirmé, la personne du prince est dans l’ecclesia ; l’Empire – carolingien – et l’Eglise coïncident, parce qu’à cette époque l’Empire est chrétien, non que l’Empire soit dans l’Eglise ou que l’Eglise soit dans l’Empire. A cette époque, le temporel comme tel apparaissait comme assumé dans le « Regnum Christi » qui était l’Ecclesia ou le « Corpus Christi » et l’autorité étatique devenait une fonction à l’intérieur de l’Ecclesia (intuition fondamentale du père Congar). « L’ecclesia, poursuit le dominicain, apparaissait comme inclusive par rapport à la société et composée de deux ordines (ordres) : l’un sacerdotal, voué aux choses divines, l’autre laïc, voué au temporel, non pour développer la création pour elle-même, mais pour y réaliser le règne de Dieu. »

Vous pourriez me dire que je m’éloigne du sujet ; je pense même être au cœur du sujet, car, voyez-vous, à l’époque où Dieu suscite Jeanne, l’Eglise est dans une situation déplorable, peut-être autant que le politique ; c’est que la réforme grégorienne a eu le temps de développer toutes ses conséquences, notamment la division du monde chrétien en deux sociétés devenues peu à peu étrangères l’une à l’autre, pour ne pas dire antagonistes. La querelle du Sacerdoce et de l’Empire, puis la lutte entre Boniface VIII et Philippe le Bel ont creusé un fossé entre d’une part l’Eglise institutionnelle et d’autre part le monde des laïcs, appelés, à forger un corps de doctrine qui devait les entraîner, au cours de leurs nombreuses confrontations avec le pouvoir spirituel, sur la voie du laïcisme et de la profanation.
*
Tristes siècles de la papauté d’Avignon, tristes siècles où les antipapes pullulent et où l’autorité des papes se voit contester par celle des conciles. Il me semble que Jeanne est un rayon de soleil dans ce monde terriblement enténébré des XIVe et XVe siècles, une chance que ni les uns ni les autres n’ont su saisir : une laïque inspirée par Dieu qui œuvre sur le plan politique et qui réconcilie un bref instant le spirituel et le politique. Et il faudra d’ailleurs attendre près de cinq siècles pour qu’un pape daigne la porter sur les autels.

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