la philosophie, la démocratie pour en arriver à Léon XIII par baudelairec2000 2012-06-10 01:09:06 |
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Je me souviens d'avoir lu en partie l'ouvrage de Jean Madiran, Les deux Démocraties, mais je l'ai vite abandonné. Le livre n'abordait pas le sujet de la démocratie sur le fond, le propos restait décoratif, car, je ne cesse de la répéter, il faut comparer la démocratie classique étudiée par Platon, Aristote et saint Thomas, et l'autre, la moderne, fruit de la réflexion de Jean- Jacques Rousseau. La première, pas plus que la seconde, n'est acceptable.
Du côté de l'Antiquité, Platon comme Aristote condamne la démocratie -qu'on se gardera de confondre avec la politeia, régime juste en vue du bien commun, gouvernement des citoyens par eux-mêmes; la démocratie n'est rien d'autre qu'un régime de liberté effrénée.
Pour Platon, dans la République, il y a quatre types de sociétés perverties ou injustes:
1/ La timarchie: régime aristocratique qui s'est perverti en substituant au culte de la vertu celui de l'honneur guerrier, pour sombrer rapidement dans l'ambition et dans la cupidité - saint Thomas fait de l'orgueil le commencement de tout péché et de l'avarice la racine de tous les péchés. Le régime timarchique est appelé à sombrer naturellement dans l'oligarchie, deuxième espèce de gouvernement injuste.
2/ L'oligarchie: le propre de ce gouvernement est d'adopter le cens comme critère d'aptitude à l'exercice du pouvoir. Ainsi on prive l'Etat (polis) d'un grand nombre de talents. De plus ce régime divise les citoyens en deux clans adverses: les riches et les pauvres; c'en est fini de l'unité de l'Etat, du bien commun... On peut assurément dire que, dans le régime oligarchique, les riches oppriment les pauvres.
3/ La Démocratie: troisième étape de la décadence, elle naît d'une révolution contre les oligarques. Platon dit d'elle qu'elle est "un bazar des constitutions" où l'amateur n'a que l'embarras du choix, car elle est composée des institutions les plus diverses et les plus inconciliables. Cette variété n'est pas le caractère le plus grave de ce régime; par essence, la démocratie accorde aux citoyens une liberté trop grande qui n'est pas autre chose que la licence. En définitive, on proclame l'égalité d'éléments par nature inégaux. Dès lors, plus d'ordre dans la cité, plus besoin de compétence pour accéder aux fonctions les plus hautes; Platon va jusqu'à évoquer la commisération des juges pour les coupables parce que les lois restent lettre morte.
4/ La tyrannie: régime auquel aboutit la démocratie, victime de ses excès. une liberté extrême engendre une servitude extrême. La foule, se sentant menacée par ses ennemis, pour tenter de les tenir en échec, se donne un protecteur qui ne tardera pas à devenir son maître. Il vide l'Etat de ses citoyens les plus estimables, se méfie de ses amis pour ne vivre qu'avec les méchants. Il ne cesse d'entraîner son pays sur la voie de la guerre, sorte de dérivatif aux oppositions qui ne cessent de s'organiser à l'intérieur contre lui.
Pour Aristote, comme pour saint Thomas, les régimes injustes sont des déviations de formes correctes de gouvernement ou de constitution (politeia). "Quand, écrit Aristote dans La Politique, le détenteur unique de l'autorité, ou le petit nombre, ou la masse gouverne en vue du bien commun, ces constitutions sont nécessairement des constitutions justes, tandis que les gouvernements qui ont en vue l'intérêt particulier soit d'un seul , soit du petit nombre, soit de la masse, sont des déviations des types précédents.
La forme mixte
Pour rassurer monsieur Parfu, nous ajouterons que les auteurs cités précédemment n'hésitent à prôner, lorsque cela est réalisable, une forme de régime mixte, qui présente l'avantage de combiner les qualités de chacun de ces régimes et de réunir toutes les compétences au service du bien commun. Un régime politique, pour Aristote, est le meilleur s'il accorde une part de pouvoir aux "classes" qui ont les qualités appropriées au gouvernement. Une constitution mixte représenterait donc une voie moyenne entre des extrêmes, tout comme la vertu. Et comme la vertu, elle présente l'immense avantage de la stabilité car la classe moyenne agit comme un arbitre pour les autres composantes de la société; en fin de compte, la constitution mixte, rassemblant toutes les compétences court moins le risque de dégénérer que les formes simples dont elle est la synthèse.
Je laisse la parole à Cicéron;
"Des trois formes, la royauté est, selon moi, de beaucoup la meilleure, mais encore meilleur serait quelque chose d'équilibré et d'harmonieux tiré des trois formes de républiques (au sens de constitutions). car on convient qu'il y a dans un Etat un certain élément royal et revêtu d'autorité, un second élément attribué aux chefs de file et issu d'elle, et, en troisième lieu, un certain nombre de questions réservées à la décision du peuple selon sa volonté. Une telle constitution possède tout d'abord à un degré considérable l'égalité, sans laquelle les peuples libres ne peuvent pas durer, et, en second lieu, la stabilité sans laquelle ces autres formes dégénèrent trop facilement en leurs formes mauvaises correspondantes."
Sur cette question de la constitution mixte, je ne saurais trop vous conseiller la lecture de l'ouvrage suivant
Le gouvernement idéal et la constitution mixte au Moyen Age, par James M. Blythe, Academic Press Fribourg/Le Cerf, 2005.
Passons à présent, avec Aristote, aux gouvernements injustes qui ne regardent en rien l'utilité commune:
1/ La tyrannie: déviation de la royauté, monarchie (ou régime d'un seul) qui a en vue le seul intérêt du monarque.
2/ L'oligarchie: forme déviée de l'aristocratie, ayant en vue l'intérêt des riches; c'est le gouvernement des détenteurs des richesses.
3/ La démocratie: perversion de la politeia, elle vise l'intérêt des pauvres (en grec aporos, c.a.d celui qui est dans la gêne, celui qui ne parvient pas à joindre les deux bouts). C'est schématiquement le gouvernement des pauvres.
La démocratie moderne
Je me suis assez étendu sur cette conception classique des régimes politiques. Place à l'époque moderne. Direction le XVIII e siècle Rendez-vous avec un solitaire, un paranoïaque de génie, je veux parler de Rousseau (1712-1778).
C'est lui l'inventeur de la démocratie moderne. Quelques présupposés pour mieux comprendre le système démocratique sorti du Contrat social.
1/ Jean-Jacques est avant tout un être de sentiment: "Je sentis avant de penser: c'est le sort commun de l'humanité. je l'éprouvai plus qu'un autre."
2/ Un postulat qui sert de fondement à "l'édifice social": l'état de nature, un état mythique où l'homme aurait vécu seul, semblable à un animal, n'ayant que peu de besoin à satisfaire.
3/ Un animal qui pense est un animal dépravé. C'est l'homme dans l'état social dégénéré.
4/ Si, pour Aristote et saint Thomas, l'homme est un animal social, l'animal, lui n'a pas besoin de la société pour parvenir au bonheur, pour se réaliser: l'homme, affirme solennellement Jean- Jacques, est un tout parfait et solitaire.
4/ Conséquence n°1: l'homme n'a pas besoin de la société, ou plutôt la société n'est pas le cadre nécessaire pour que l'homme trouve sa perfection - puisqu'on vous dit que l'homme est déjà, par nature, parfait ou achevé. De l'inutilité de la société.
5/ Conséquence n° 2: L' Etat ne peut être vécu que comme une contrainte ou une injustice par un être éperdument libre et autonome.
6/ Le Contrat social qui renouvelle la société en la faisant passer au stade de la justice réussit le tour de force de faire vivre ensemble des individus qui, par nature, n'ont pas besoin des autres pour survivre. Un peuple de dieux qui finissent par devenir odieux les uns par rapport aux autres, qui finissent par tyranniser les autres. Claude Polin n'a pas tort, à propos du totalitarisme, de parler de "la tyrannie de tous contre tous"; et le totalitarisme est déjà chez Rousseau.
Pour en arriver à Léon XIII
Cette conception de la démocratie moderne, Léon XIII et ses conseillers ne l'ont pas le moins du monde entrevue. Pire, il se pourrait même qu'ils aient déjà été prisonniers de cette idéologie. Que voulez-vous, quand on abandonne saint Thomas, une terminologie classique, pour un certain Taparelli, auteur curieux, malgré lui , des gouvernements du monde moderne, il ne faut pas s'étonner si on va droit dans le mur.
Plus précisément, le problème de Léon XIII, n'en déplaise à Madiran, ce n'est pas le caractère anecdotique d'une expression, celui de "démocratie chétienne" dans une de ses encycliques circonstancielles dont il a le secret; non, ce qui est le plus grave, c'est que depuis le début de son pontificat, enfin presque, nous sommes en 1878, Léon XIII, dispense un magistère politique d'un genre nouveau -pour ne pas dire révolutionnaire - en rupture avec ce qui avait été enseigné auparavant.
Quelles sont donc les encycliques de ce pape qui présentent un caractère nouveau dans le domaine de la philosophie politique?
-Diuturnum illud, sur l'origine du pouvoir civil (29 juin 1881)
-Nobilissimam gens Gallorum, sur la question religieuse en France (8 février 1884)
- Immortale Dei, sur la Constitution chrétienne des états (1 er novembre 1885)
- Libertas praestantissimum, sur la liberté huamine (20juin 1888)
- Rerum novarum sur la condition des ouvriers (16 mai 1891)
- Au milieu des sollicitudes, l'encyclique du Ralliement effectif (16 février 1892)
- Notre consolation, adressée aux cardinaux français (3 mai 1892)
Nous ne citons que les principaux documents.
Avec Léon XIII, nous assistons à un brouillage complet des notions et des repères. Ainsi, pour ne s'en tenir qu'au français, il n'est pas sûr que l'on fasse clairement encore la différence entre république au sens de constitution, république au sens révolutionnaire en France, ou république comme synonyme de démocratie. Il est certain que le terme de démocratie était entendu par Léon XIII et son entourage de manière univoque, comme si la révolution n'avait pas eu lieu. C'est pourquoi dans Diuturnum illud,, le pape ou l'un de ses rédacteurs, au lieu de rappeler les régimes qui favorisent la fin naturelle et la fin surnaturelle de l'homme et ceux dans lesquels l'homme ne peut que trouver sa perte, se garde bien, dans sa grande indifférence, de citer les gouvernements que l'Eglise approuverait. Saint Thomas, lui, expliquait pourquoi un régime est juste ou injuste,le critère retenu étant celui du bien commun, et il précisait la division des gouvernements. On remarquera chez Léon XIII deux critères pour qu'un gouvernement puisse être approuvé par l'Eglise: qu'il soit juste et en vue du bien commun. Or, pour saint Thomas, c'est une seule et même chose; cela porte un nom: c'est la justice légale. Même difficulté rencontrée hier dans le texte d'Immortale Dei avec la distinction de deux critères: l'utilité commune et le bien commun. On assisterait peut-être là à une conception nouvelle de l'Etat qui tenterait de concilier le principe thomiste selon lequel l'homme est ordonné à la société comme la partie au tout et un principe personnaliste en germe qui exigerait que l'Etat soit ordonné à l'individu, être de droit et constitué comme personne.
" Il n'est pas question davantage des différents régimes politiques: rien n'empêche que l'Eglise n'approuve le gouvernement d'un seul ou celui de plusieurs, pourvu que ce gouvernement soit juste et appliqué au bien commun. Aussi, réserve faite des droits acquis, il n'est point interdit aux peuples de se donner telle forme politique qui s'adaptera mieux ou à leur génie propre, ou à leurs traditions et à leurs coutumes."
Veut-on parler des rapports de l'Eglise et de l'Etat? La subordination du pouvoir politique par rapport au pouvoir spirituel n'est plus d'actualité: nous avons affaire à deux sociétés parfaites dans leur sphère. Quelques lignes de Immortale Dei:
"Dieu a donc divisé le le gouvernement du genre humain entre deux puissances: la puissance ecclésiastique et la puissance civile; celle-là préposée aux choses divines, celle-ci aux choses humaines. Chacune d'elle en son genre est souveraine; chacune est renfermée dans des limites parfaitement déterminées et tracées en conformité de sa nature et de son but spécial. Il y a donc une sphère circonscrite dans laquelle chacune exerce son action jure proprio."
Je vous laisse sur ces considérations, conscient de ne pas avoir épuisé le sujet Léon XIII, tant chacune de ses encycliques demande un examen minutieux.
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