S'intéresser à l'autre, mais pour écouter ou pour lui dire quoi ? par Scrutator Sapientiæ 2012-04-20 22:18:49 |
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Bonsoir et merci, jejomau.
I. Je formule quelques remarques :
A. " Certains catholiques ont des craintes envers le dialogue interreligieux, redoutant qu’il ne conduise au relativisme. "
1. Non seulement certains catholiques, mais aussi le premier d'entre eux.
2. Et en ce qui me concerne, ce n'est plus une crainte, mais une certitude.
3. L'altéronomie, l'antagophobie, la dialoguomanie, l'irénolâtrie, reposent sur la confusion contemporaine entre la sincérité subjective et la véracité objective, celle-là tendant à se substituer à celle-ci.
B. " Or dialoguer n’est pas renoncer à sa foi, ni chercher des compromis, ni tomber dans le syncrétisme ; c’est s’intéresser à l’autre, l’écouter, essayer de le comprendre, mais par là sans doute aussi être renvoyé à l’originalité de sa propre foi. "
1. Dialoguer n'est pas renoncer à sa foi, mais ma foi personnelle n'a pleinement son sens que si elle est en conformité, et non en contradiction, ni en difformité, par rapport à la Foi qui est confessée par toute l'Eglise.
2. Si dialoguer, "c’est s’intéresser à l’autre, l’écouter, essayer de le comprendre" on peut toujours se demander quel est "l'objectif objectif" du dialogue. Est-on toujours aussi sûr que cet objectif objectif est partagé, dans les mêmes termes, par les deux interlocuteurs ?
3. Si dialoguer, c'est, "sans doute aussi, être renvoyé à l’originalité de sa propre foi", on peut se demander si cela n'aboutit pas à ce que la perception relationnelle ou sociologique de l'originalité spirituelle mette en retrait, au second plan, la perception théologale et théologique de l'authenticité surnaturelle de la seule Foi catholique.
C. " D’après le philosophe Éric Weil, « si les hommes avaient renoncé à la violence, s’ils n’étaient plus – c’est tout un – passionnés, pourquoi parleraient-ils les uns aux autres ? Il n’y a pas de dialogue entre les anges, il n’y en a pas entre les élus du royaume céleste, qui n’ont plus de passions ; leur langage est celui des chants. Le dialogue est l’apanage d’êtres qui ne sont pas des êtres de dialogue. » (1) Le dialogue fait donc parcourir tout un chemin pour surmonter les obstacles qui pourraient l’entraver. "
Encore une fois, quel but du dialogue donne son sens au dialogue ? Formulé autrement, cela revient à dire ceci : le cheminement est-il générateur de sa propre destination, ou est-il subordonné à une destination qui lui permet de rester à sa juste place, celle d'un moyen pastoral, ici-bas, au service d'une fin spirituelle, au-delà : le salut des âmes, en communion avec le Fils unique du seul vrai Dieu ?
D. " Cette idée de chemin à parcourir a été mise en valeur par Jean-Paul II dans La mission du Christ rédempteur (n° 56-57) : le dialogue n’est pas la conséquence d’une stratégie ou d’un intérêt, il possède son sens et sa dignité dans son déroulement et son inachèvement même, il est « un chemin vers le Royaume ». Sur ce chemin, il ne s’agit pas seulement d’échanger sur nos différentes manières de croire et de pratiquer – parfois c’est même tellement difficile qu’il vaut mieux ne pas commencer par là ! Il s’agit surtout de prendre part ensemble aux attentes et aux souffrances de nos contemporains, à leurs questions fondamentales et existentielles. Il s’agit de témoigner qu’un avenir « partagé » est possible : un avenir d’où personne ne soit exclu, quelle que soit sa culture ou sa religion. Ce n’est pas sans rapport avec l’espérance chrétienne du Royaume de Dieu. "
1. Est-ce vraiment la contre-partie, et n'est-ce pas plutôt une contre-façon, de "l’espérance chrétienne du Royaume de Dieu" ?
2. De quelle "espérance chrétienne" et de quel "Royaume de Dieu" s'agit-il ? Notre espérance chrétienne, dans ce domaine, ne doit-elle pas nous faire aller en direction de l'exhortation des croyants non chrétiens à la conversion par et vers Jésus-Christ, afin qu'eux aussi cheminent en direction du Royaume du seul vrai Dieu ?
3. Les catholiques d'avant le Concile, et les catholiques d'aujourd'hui, qui étaient ou sont réservés ou sceptiques, voire opposés ou critiques, à l'égard du dialogue, est-ce à dire qu'ils l'étaient ou le sont parce qu'ils étaient ou sont porteurs, dans leur esprit et dans leur vie, d'un déficit "d'espérance chrétienne du Royaume de Dieu" ?
II. Je me permets de vous renvoyer à ces propos de Mgr Vingt-Trois, dans Famille Chrétienne, fin octobre 2011 :
" Qu’attendez-vous de la Rencontre des religions pour la paix organisée à Paris en écho au rassemblement d’Assise ?
Je souhaite montrer que l’écoute et le respect mutuel sont inhérents à chaque religion, je souhaite que nous donnions une image publique de ce vers quoi tout le monde s’efforce d’aller. Dans nos sociétés occidentales, certains courants idéologiques accusent les religions d’être l’une des causes de la violence sociale. Nous, responsables religieux, devons être capables de nous tenir publiquement ensemble pour dire que nous voulons la paix et que nous nous y employons.
Ce dialogue avec les autres confessions n’est-il pas que le seul souci de l’Église catholique ?
Il y a plusieurs explications à cette impression. La première est qu’historiquement et géographiquement, les relations entre les religions ne sont pas les mêmes selon le pays où l’on se trouve. En France, où le catholicisme est culturellement majoritaire, nous avons une responsabilité particulière : nous devons prendre l’initiative et développer les relations avec les autres religions. D’autre part, nous croyons que la volonté de Dieu est d’accomplir le rassemblement de l’humanité. Cette vision théologique doit nous inspirer le désir d’aller à la rencontre de l’autre.
Ce type de rencontre ne renforce-t-elle pas (sic) le relativisme ambiant qui affirme que toutes les religions se valent ?
Cette rencontre signifie que toutes les religions sont mobilisées pour la paix, et je ne peux que m’en réjouir. Cela ne veut pas dire que toutes les religions aient la même valeur, ni qu’elles croient la même chose. Quand je rencontre les responsables musulmans ou juifs, je n’ai pas l’impression de me retrouver avec les croyants d’une nouvelle foi, qui serait subitement devenue commune.
Outre une meilleure connaissance réciproque, quelle est alors la finalité de ce dialogue ?
Dans la mesure où c’est possible, le dialogue interreligieux illustre la volonté de collaboration des confessions pour permettre une meilleure coexistence des peuples. Il comporte également l’idée que, si nous avons un échange profond et franc les uns avec les autres, nous serons stimulés à une vie plus parfaite, chacun dans la logique de sa religion. On n’entre pas en dialogue pour s’annexer les autres, mais pour être plus fidèle à sa foi et en espérant que les autres seront plus fidèles à la leur.
Qu’entendez-vous par « en espérant que les autres seront plus fidèles à leur foi » ?
Entre les textes de référence, les traditions auxquelles nous nous référons, et la pratique de tous les jours, il y a beaucoup d’écart. Pour que nous puissions progresser, il est nécessaire qu’un travail soit accompli au sein de chaque religion par rapport à sa tradition. Ainsi, de nombreux débats théologiques traversent l’islam, dans la manière de se situer par rapport au Coran. Si nous voulons y voir clair, nous avons intérêt à ce que les musulmans progressent dans ce travail.
Ne s’agit-il pas aussi de faire front contre le laïcisme qui progresse en France ?
Si l’État français est constitutionnellement laïc, la société elle n’est pas areligieuse. Les religions existent, elles sont visibles et elles peuvent échanger les unes avec les autres et dire quelque chose à la société. C’est ce que nous voulons signifier.
III. Voici les remarques qui étaient alors venues à l'esprit d'un lecteur du site internet de Famille Chrétienne :
"Merci beaucoup à Mgr Vingt-Trois de nous dire pourquoi le dialogue interreligieux, qui ne devrait jamais être qu'un moyen pastoral, et non une fin en soi, a pris le pas, à ce point-là, sur l'annonce chrétienne, sur l'apostolat catholique, à telle enseigne que l'invitation de tous au dialogue s'est substituée à l'exhortation de chacun à la conversion vers le Fils unique du seul vrai Dieu.
L'attitude prônée ci-dessus, en quoi peut-elle être contrariante et dérangeante, à la suite du Christ, du point de vue de tel ou tel adepte d'une religion non chrétienne ?
En quoi une attitude censée correspondre à "ce vers quoi tout le monde s’efforce d’aller" peut-elle être plus prophétique que mimétique ?
Sommes-nous bien sûr que les croyants des différentes religions ont la même vision de la paix et de l'accomplissement du rassemblement de l'humanité, et, si tel n'est pas le cas, sommes nous bien sûrs que leurs différentes visions sont cohérentes et pertinentes, compatibles ou convergentes ?
N'est-on pas en présence "de croyants d'une nouvelle foi, qui serait subitement devenue commune" : la foi en la paix (mais laquelle ?) par le dialogue (avec ou sans silence sur l'essentiel de la Foi catholique ?) ?
Enfin, dans quelle mesure la pratique du dialogue interreligieux nous donnerait-elle le droit d'exercer une ingérence bien singulière dans les croyances de croyants non chrétiens, telle qu'elle est décrite en réponse à l'avant-dernière question ?
Si ce "droit d'ingérence confessionnelle" était doté d'une clause de réciprocité, cela ne nous exposerait-il pas à devoir envisager de faire évoluer une partie de nos propres croyances, afin de nous mettre davantage en phase avec nos interlocuteurs croyants non chrétiens ?
Vraiment merci beaucoup pour toute réponse à ces questions, et excellente continuation dans le cadre du seul dialogue pleinement sanctifiant, en matière religieuse : le dialogue avec Dieu, Père, Fils, Esprit."
Bonne nuit et à bientôt.
Scrutator.
PS : Pour ma part, je trouve que cela ressemble de plus en plus à l'instauration, tout en douceur, d'une police de la pensée (inter)religieuse,
- qui se sert de ce que l'on appelle le "soft power", en géopolitique américaine, id est la neutralisation ou la vassalisation de l'opposant, éventuel ou potentiel, par surexposition de sa conscience, le plus souvent à son insu, à une idéologie subliminale, par imprégnation quasiment quotidienne ;
- qui est, d'Assise à Astana, au service du cosmo-religieusement correct : le fraternitarisme universaliste ;
- et qui semble chargée de donner un supplément d'âme horizontaliste, humanitariste, interreligieux, à la mondialisation,
. en en déplorant le plus souvent uniquement les "abus" ou les "excès" anti-économiques et anti-sociaux, ou les répercussions préjudiciables à la planète,
mais
. en en dénonçant bien moins souvent les fondements "philosophiques" et "moraux", lesquels sont anti-chrétiens par intention et non par accident.
Seule l'Eglise catholique, compte tenu de l'autorité universelle qui lui reste, pourrait dénoncer, avec effet utile, les fondements mêmes de la lame de fond anthropologique et civilisationnelle qui menace, à court-moyen terme, les populations et les territoires de l'ensemble de la planète, mais cela l'obligerait à redevenir authentiquement, explicitement, radicalement et spécifiquement DISSENSUELLE...
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