Anniversaire en 2011 : les 75 ans de la nouvelle théologie. par Scrutator Sapientiæ 2011-09-18 10:38:14 |
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Bonjour et bon dimanche à tous,
Je ne sais s'il faut y voir une coincidence chronologique, que je ne surinterprète ni ne sursollicite, mais enfin, je le crois, la nouvelle théologie est née, c'est tout à fait vraisemblable, au cours de l'année 1936.
C'est en effet, d'après les ouvrages dont je dispose, au milieu de l'année 1936, que Karl Rahner a terminé sa thèse de philosophie, sur la métaphysique de la connaissance chez Saint Thomas d'Aquin.
Sa recherche était pénétrée par les questions venant de Kant et de Joseph Maréchal. Sa thèse a donc été refusée par son directeur de recherche, le professeur Martin Honecker, car elle faisait trop de place à la philosophie moderne, au point, selon ce professeur, de faire dire à Saint Thomas ce qu'il ne dit pas et qu'il ne pensait pas.
Mais le doctorant, persuadé que son interprétation est fondée, se justifiera ainsi : "On dira peut-être : "Mais vous donnez de Saint Thomas une interprétation puisée dans la philosophie moderne !" Loin de considérer une telle appréciation comme une critique, l'auteur l'adopte comme une louange. Car enfin, je vous le demande, Saint Thomas peut-il m'intéresser autrement qu'en fonction des questions qui s'agitent dans mon esprit et qu'agite la philosophie d'aujourd'hui ?"
Cette thèse est intitulée "L'esprit dans le monde" ; Karl Rahner n'y renie nullement l'apport de la scolastique médiévale, mais y est certainement sorti, d'une manière à la fois définitive et fondationnelle, de la néoscolastique.
On a parlé, à juste titre, de tournant anthropologique, voire anthropocentrique, le souci majeur étant désormais de se demander, à propos de chaque affirmation doctrinale, quelles sont les conditions de possibilité de son acceptation par l'homme, l'homme d'aujourd'hui.
Et on ne peut s'étonner, compte tenu de son cheminement intellectuel et du refus de sa thèse, de la place que cet auteur a toujours voulu donner à la philosophie dans sa théologie, puis de son orientation ultérieure très rapide, dès l'année 1936-1937, en direction de la théologie, et plus précisément de la patristique.
C'était il y a 75 ans ; sans qu'il s'agisse pour moi de mettre en avant ce qui serait une théorie des générations ou des périodes, en matière philosophique et théologique, j'envisage les périodes suivantes, qui permettent de comprendre, sans doute, d'où nous venons, et, peut-être, où nous allons.
1. La période située entre 1893 et 1914 : le primo-modernisme, sous Léon XIII puis sous Saint Pie X ;
2. La période située entre 1913 et 1938 : les années de formation puis d'éclosion des auteurs et des idées néo-modernistes :
- Rahner achève sa thèse "L'esprit dans le monde" en 1936,
- Balthasar signe "Parole et Mystère chez Origène" en 1937,
- Congar signe "Chrétiens désunis" en 1937,
- de Lubac signe "Catholicisme, les aspects sociaux du dogme" en 1938 ;
3. La période située entre 1937 et 1962 : les années d'affirmation puis d'affermissement de ces auteurs et de ces idées, d'affirmation et d'affermissement par des moyens endogènes, mais aussi pour des raisons exogènes, "au contact", parfois disciplinaire ou hiérarchique, "de Rome".
4. La période située entre 1961-1962 et 1988 : nous allons ici,
- du début de cette période, marquée par la consécration magistérielle d'une (assez grande) partie des idées de ces auteurs, au Concile Vatican II,
- à la fin de cette période, marquée
- par la diminution de la productivité intellectuelle de Congar et de Lubac, après 1984,
- par la disparition de Karl Rahner, en 1984, et de Balthasar, en 1988.
5. La période actuelle, qui a commencé entre le milieu et la fin des années 1980, et qui va peut-être se terminer entre le début et le milieu des années 2010, avec, là aussi, la diminution de la productivité intellectuelle, voire la disparition, des continuateurs directs, notamment, en France, des auteurs dominicains et jésuites qui ont porté en eux et autour d'eux la nouvelle théologie.
Il n'est pas dans mon intention ni dans mes moyens de faire le bilan de ces 75 années de nouvelle théologie ou de théologie nouvelle ; je rappellerai ici ce qu'a été, en quelque sorte, son cri de ralliement
- en négatif (de son point de vue) : non à une théologie dont l'âme serait aristotélicienne et scolastique,
- en positif (de son point de vue) : oui à une théologie dont l'âme serait kantienne, voire hégélienne, et patristique.
Je suis convaincu, pour ma part, que la théologie nouvelle, au sens de : novatrice, a entendu se substituer à la théologie réelle, au sens de réaliste ; je ne crois pas caricatural d'écrire ceci
- les prédécesseurs thomistes, donc certes pas les inspirateurs, des théologiens néo-modernistes, envisageaient Dieu comme une réalité immobile, à connaître et à faire connaître, d’une manière normative et objective ;
- les théologiens néo-modernistes ont envisagé l’homme comme une nouveauté vivante, à aimer et à faire aimer, d’une manière relative et subjective, ou, si l’on préfère, contextualisée et personnalisée, dans l’histoire de l’Eglise et du monde.
Là où je suis tenté d’être critique avec la théologie nouvelle, c’est à propos des préjugés anti-thomistes et philo-kantiens qu’elle a contribué à véhiculer, alors que l'on peut lui objecter ce qui suit :
- Saint Thomas ne connaissait-il qu’Aristote, et ne connaissait-il pas également des auteurs néo-platoniciens qui l’ont, eux aussi, inspiré ?
- La scolastique l’a-t-elle empêché de connaître l'Ecriture et les Pères de l’Eglise, et d’intégrer les idées de certains d’entre eux à sa propre pensée ?
- L’adhésion à une philosophie de la connaissance d’inspiration critique, analytique et transcendantale, kantienne, est-elle si compatible que cela avec ce que la conviction chrétienne selon laquelle c'est une inspiration divine, descendante et transcendante, qui est essentiellement à l'origine de la Foi humaine en Lui ?
- L’adhésion à une philosophie de la connaissance d’inspiration dialectique, herméneutisante et historicisante, hégélienne, est-elle si compatible que cela avec la nécessité pour un théologien catholique, de subordonner en permanence sa vision « du mouvement » de l’histoire de l’Eglise et du monde à une vision « de l’ordre » surnaturel et théologal ?
Ce sont là quelques questions, qui se posent, depuis 75 ans, ou qu’il convient peut-être de se poser enfin, au bout de 75 ans, et voici, à mes yeux, pour quelles raisons essentielles :
- D’abord, si l’histoire des idées m’a appris quelque chose, c’est bien ceci : dans la vie de l’esprit, rien n’est jamais évident, rien ne va jamais de soi : de même que le fait d’être thomiste ne va pas de soi, de même, le fait d’être kantien ne va pas de soi non plus.
Or, on peut se demander pour quelles raisons, au contact ou au moyen de la nouvelle théologie, il est de bon ton de considérer, encore aujourd’hui, dans l’Eglise, qu’une attitude doctrinale anti-thomiste, non thomiste ou post-thomiste, constitue, en quelque sorte, un a priori libérateur, une évidence nécessaire, un préalable salutaire, un pré-requis positif, dans lequel je vois plutôt un préjugé négatif, le produit ou le refet d’un esprit de système qui s’est substitué à l’esprit de système antérieur.
- Ensuite, on peut toujours s’interroger, non sur la fécondité intellectuelle, mais sur la fécondité confessionnelle, de la nouvelle théologie : en quoi a-t-elle contribué à consolider la connaissance, la réception, la transmission, au sein des générations de catholiques, des fondements et des contenus inhérents à la Foi catholique, au sein même de l’Eglise du même nom ?
- En outre, on est en droit de s’interroger sur les relations existant entre la nouvelle théologie et l’horizontalisme humanitariste qui caractérisent encore aujourd’hui le catholicisme contemporain : la nouvelle théologie n’a-t-elle pas souvent servi, y compris contre les intentions de certains de ses fondateurs, de caution intellectuelle, plus ou moins artificielle ou opportune, à cet horizontalisme humanitariste, ou celui-ci n’est-il pas, en toute logique, le fils naturel de celle-là ?
- Enfin, et c’est ce sera ma seule remarque à caractère un tant soit peu philosophique, n’a-t-il pas été utopique de vouloir articuler ensemble la philosophie idéaliste, même dans ce qu’elle a de non explicitement anti-chrétien, et la théologie patristique ?
Ce que je souhaite pour l’avenir de l’Eglise, c’est ce que j’appellerai un élargissement de l’influence de ce que je suis tenté d’appeler aujourd’hui le renouveau thomasien, dans la mesure où les auteurs qui font partie de ce courant,
- d’une part, ne veulent pas concevoir ni promouvoir le thomisme, comme on l’a fait jusqu’à la fin des années 1950,
- d'autre part, entendent pleinement faire droit à l’intention proprement théologique de Saint Thomas, qui n’a pas été exclusivement aristotélicien, et qui connaissait amplement l’Ecriture et les Pères.
Voilà, très rapidement, ce que j’ai tenté d’écrire aujourd’hui ; j’ai voulu regarder d’abord, beaucoup, dans mon rétroviseur, avant de consulter, un peu, mon guidage par satellite ; je suis candide, comme souvent, le dimanche, mais j’espère, j’espère que 75 ans après l’éclosion de la nouvelle théologie, nous allons commencer à connaître l’érosion de celles de ses conséquences doctrinales ou pastorales qui sont encore aujourd’hui à la fois désastreuses et persistantes, notamment, évidemment, en matière d’œcuménisme interreligieux ou de pluralisme religieux.
Si nous sommes effectivement "au début de la fin" d’une période d’à peu près vingt-cinq ans, qui irait de 1987 ou 1988 à 2012 ou 2013, cela ne préjuge évidemment pas de ce qui se passera après, mais il me semble que le climat est bien plus favorable à l’amorçage d’une relativisation des bienfaits de la nouvelle théologie qu’à la fin, par exemple, des dix premières années de pontificat de Jean-Paul II.
Bon dimanche à tous, et vraiment merci beaucoup pour toute remarque, suggestion, de forme ou de fond, ce texte n’étant, comme je l’écris souvent, qu’une tentative de contribution, par nature perfectible.
Scrutator.
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