Primo-thomisme contre Néo-thomisme, mais aussi naturalité contre historicité. par Scrutator Sapientiæ 2011-06-18 15:25:06 |
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Bonjour Diafoirus,
1. A mon sens, le débat ne se limite pas à une confrontation
- entre primo-thomistes, pour lesquels l'homme serait pour la cité,
- et néo-thomistes, pour lesquels la cité serait pour l'homme.
2. Le problème, c'est que les personnes et les cités ne se pensent plus, quand elles prennent le temps de le faire,
- avant tout en fonction de leur appartenance, de leur subordination, de leur dépendance, vis-à-vis de la nature, créée par Dieu,
mais
- en fonction de la construction de et / ou de la soumission à leur histoire personnelle et à leur histoire collective, produites par l'homme.
3. A partir du moment où l'on est passé de la naturalité à l'historicité de l'être et de l'agir humains, en tant que caractéristique fondamentale de l'humanité de l'homme, sous l'impulsion, notamment, de Hegel et de Marx, (par ailleurs adversaires des Droits de l'Homme, pour des raisons opposées) on a donné leur congé au primo-thomisme ET au néo-thomisme.
4. C'est ce qui explique l'incompatibilité entre la loi naturelle et les Droits de l'Homme sans le (seul vrai) Dieu, car il y a dans les DHSD une revendication démiurgique, prométhéenne, incompatible avec l'humble acceptation par l'homme de l'ordonnancement de son être et de son agir par la loi naturelle.
5. Essayons, si c'est possible, de relever chrétiennement le défi de la sensibilité, prépondérante, de l'homme moderne, en direction de son historicité personnelle et collective ; rien ne dit que le thomisme des primo-thomistes, ou celui des néo-thomistes, serait approprié, pour essayer de relever ce défi.
6. La catégorie thomiste, par excellence, c'est celle de l'être ; la catégorie moderne, par excellence, c'est celle du devenir ; c'est en lisant les Confessions et la Cité de Dieu que j'ai commencé à comprendre, pour ma part, dans quelle mesure il est à la fois possiblement envisageable et difficile réalisable de se saisir chrétiennement de la catégorie du Devenir, qu'il s'agisse du devenir personnel, comme dans les Confessions, ou du devenir collectif, comme dans la Cité de Dieu, pour investir cette catégorie, afin et avant de l'ordonner au Christ, de l'orienter sous sa conduite.
7. Et pourtant, qui ne voit qu'il s'agit là un besoin confusément ressenti, sinon distinctement exprimé, par l'individu contemporain : le besoin d'être mis en présence d'un discours, d'un récit,
- qui fasse droit à la complexité et aux difficultés de son histoire personnelle, immergée dans une histoire collective apparemment indifférente à la spécificité de son individualité,
mais aussi et surtout
qui donne tout son sens, structurant et transcendant, mobilisateur et significatif, à son histoire personnelle, qui a vocation à s'insérer dans une histoire collective à réhumaniser ?
8. Je vais filer un instant la métaphore "freudienne", dans l'espoir de mieux me faire comprendre ; aujourd'hui, soyons clairs, c'est le règne de l'errance jusqu'à l'orgasme et de l'orgasme jusqu'à l'errance, non seulement dans le domaine de l'économie domestique des hommes, mais aussi dans celui de l'économie politique des cités.
9. Cette cavalcade désirante et suicidaire en direction de l'abîme et de l'absurde (il n'est que de voir, c'est un exemple entre mille, le "pilotage" actuel de l'Union européenne), cette cavalcade, donc, n'a aucun sens ; or, essayer, je n'ai pas dit réussir, d'exhorter l'être humain à se réconcilier avec une exigence intérieure de donation de sens, libératrice MAIS AUSSI responsabilisante, au bénéfice et à destination de son histoire personnelle, nécessite que l'on commence par lui faire comprendre l'ampleur et la portée du non sens ambiant généré par cette alliance malsaine entre l'errance et l'orgasme.
10. Le primo-thomisme et le néo-thomisme ne me semblent pas, pour ainsi dire, spontanément configurés, pour accomplir cette tâche, ce qui ne signifie absolument pas que je les répudie ("d'où" parlerais-je, pour le faire ?), d'autant plus que le thomisme, en un sens, est, entre autres choses, de l'augustinisme "naturalisé" et "rationalisé".
11. Mais l'analyse de l'agir concret des êtres concrets m'a appris un chose, peut-être bien la seule qui soit à la portée de mes moyens limités : aujourd'hui, la question n'est plus de savoir si l'homme est pour la cité ou la cité pour l'homme, mais elle est de savoir jusqu'à quel point l'homme et la cité vont continuer à s'en prendre aux véritables droits et devoirs fondamentaux de la cité et de l'homme, ce qui n'est pas tout à fait la même chose.
12. Autre manière de dire la même chose : le totalisme thomiste me paraît à la fois impuissant et lucide, face au nihilisme contemporain, qui est à la fois fanatique et fataliste, sensualiste et techniciste :
- impuissant, pour poser un diagnostic qui soit compréhensible, pour des personnes qui ne disposeraient pas ou plus des pré-requis culturels et doctrinaux leur permettant de le comprendre ;
- lucide, pour formuler une alternative programmatique, à la fois normative et objective, en guise de remédiation englobante, face à la situation actuelle, de confusion, par exemple,
- entre volonté de "liberté" et volonté de licence,
- entre volonté de "vérité" et volonté de puissance.
13. C'est bien là tout le drame de la période actuelle : il me semble qu'avec le thomisme, nous disposerions "d'outils de jardinage" pour remettre le jardin en ordre, mais même ceux qui pourraient être susceptibles d'appeler de leurs voeux une remise en ordre du jardin,
- d'une part, ne savent pas ou plus que ces "outils de jardinage" existent, car "l'hérésie du XX° siècle" est passée par là, et a "a-thomisé" ce qui tient lieu de vie intellectuelle à la plupart des gens, y compris dans l'Eglise, dont le dernier Pape pleinement thomiste a été Pie XII ;
- d'autre part, ont souvent besoin (mais moins souvent envie) qu'on les aide d'abord à remettre en ordre leur propre jardin intérieur, axiologique et psychologique, ce qui ne me semble pas immédiatement opératoire avec les mêmes "outils".
Je vous prie vraiment de bien vouloir m'excuser pour ce message, ce n'était pas vraiment une réponse à une question, tout au plus une modeste et prudente réflexion personnelle.
Scrutator.
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