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Un signe des temps : on veut bien voir le cygne, on ne veut pas voir les taons.
par Scrutator Sapientiæ 2011-04-26 09:36:34
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Bonjour Luc Perrin,

Soyons sceptiques ou soyons sévères, mais ne soyons pas injustes, à propos de la mentalité ombrio-pérousienne (j'ai "inventé" cette expression parce qu'un contradicteur sur le FC a déploré un jour le fait que les opposants au dialoguisme sont obsédés par "l'esprit d'Assise").

Assise, à mon sens, ne procède pas du bricolage, ni du syncrétisme, mais de l'éclectisme fédéraliste ; voici les définitions du bricolage et du syncrétisme, telle qu'on les trouve dans le lexique de l'IESR :

" Bricolage (religieux): Terme qui désigne une manière de pratiquer et de croire qui consiste à « piocher » dans diverses traditions et/ou ressources de sens afin d’en assembler de manière plus ou moins ordonnée les apports. S’applique plus particulièrement au champ religieux contemporain marqué par l’individualisme."

" Syncrétisme : Fusion, mélange, métissage de représentations religieuses ou de figures divines d’origines différentes. "

Et voici la définition de l'éclectisme, telle qu'on la trouve un peu partout : " L’éclectisme (du grec eklegein : choisir) est une attitude philosophique consistant à choisir dans plusieurs philosophies les éléments qui paraissent intéressants pour constituer un système complet. "

A Assise, nous sommes en présence d'un éclectisme fédéraliste, d'une sélection des religions et traditions sapientielles et spirituelles porteuses et vectrices de paix, et d'une réunion de représentants et de responsables de ces religions et traditions, dans une optique de fédération des énergies croyantes, au service de la paix.

Avec Assise, l'Eglise se comporte à la fois

- comme une religion différente des autres, extérieure / supérieure aux autres : elle est la puissance choisissante, elle est aussi la puissance invitante, ce qui ne signifie pas qu'elle est la seule organisation qui se comporte de cette manière : Assise 1986, c'est 16 ans après Tokyo 1970, et 17 ans avant Astana 2003.

- comme une religion équivalente aux autres, sinon assimilable aux autres : elle entend contribuer à davantage de paix dans le coeur des hommes et dans les moeurs du monde, "comme" les autres religions et traditions sapientielles et spirituelles, en compréhension et en coopération avec elles, puisqu'il est présupposé, en l'espèce, que l'un des plus précieux des (nombreux ?) points communs à ces religions et traditions réside dans le fait qu'elles expriment toutes un langage de paix, qu'elles adressent toutes un message de paix.

Cet éclectisme fédéraliste est, pour l'instant, fonctionnel et sectoriel, dans la mesure où il est mono-thématique, et ce même s'il s'agit d'un thème transversal, car à la fois international et interreligieux.

Mais il porte en lui une virtualité qui n'est pas imaginaire, et qui n'est pas non plus incriticable : c'est l'idée selon laquelle cette dynamique de sélection - réunion, ce dispositif de fédération des énergies croyantes, au service de la paix, sont la manière contemporaine choisie par Dieu, voulue par Dieu, pour se manifester AUJOURD'HUI dans l'histoire contemporaine, dans le monde contemporain.

Le risque est qu'un jour cet éclectisme fédéraliste devienne non plus fonctionnel, mais organique, non plus sectoriel, mais englobant.

En d'autres termes, le risque est qu'un jour cet éclectisme fédéraliste cesse d'être une confédération plus ou moins ponctuelle et rituelle, et devienne une véritable fédération permanente, porteuse d'une dynamique d'intégration, dans le cadre de ce que j'appelle à la fois un angélisme utopiste et un futurisme indéfini : devenons comme des anges, devenons-le partout, devenons-le en nous tournant vers l'avenir, même si notre objectif est comparable à un horizon qui s'éloigne au fur et à mesure du fait que l'on s'en rapproche.

C'est la tentation d'Assise, la tentation de voir en Assise, en Assise et en toute sélection et réunion du même type, à la fois une "théocrasie" et une "théophanie" vraiment divines, bonnes par Dieu et bonnes pour l'homme, dans le monde d'aujourd'hui et pour le monde de demain.

Une "théocrasie" désigne la fusion, aux yeux de leurs adorateurs, de plusieurs divinités en une seule.

Une "théophanie" désigne l'apparition, souvent impressionnante, d'une divinité aux yeux d'un mortel.

Apparemment, il n'est plus cru aujourd'hui

- que les religions erronées n'ont pas été voulues par Dieu, mais qu'elles sont permises par lui, tandis que seule la religion révélée a été voulue par Dieu, Père, Fils, Esprit ;

- que Jésus-Christ, seul vrai Prince de la Paix, n'est pas du même ordre, ne se situe pas sur le même plan, que le dialogue inter-religieux, principe de la paix, dans le Christ, si possible, sans le Christ, si nécessaire.

Exhorter les croyants non chrétiens à la conversion, en vue d'adhérer à Jésus-Christ, c'est dépassé, c'est périmé, c'est obsolète, cela risque même d'être synonyme de provocation au ressentiment, au terrorisme, ou de traumatisme communautaire et identitaire.

Les exhorter à la convergence, en vue de prier et d'agir en faveur de la paix, cela permet d'approuver presque tout et tout le monde sans critiquer presque rien ni presque personne, et puis, dans un monde qui s'unifie de plus en plus, dans tous les domaines, c'est, one more time, un signe des temps.

Un signe des temps.

Un cygne, des taons.

Ils veulent bien voir le cygne ; ils ne veulent pas voir les taons.

C'est cela, et pas autre chose, une intuition prophétique à géométrie variable, ou, si l'on préfère, une intuition prophétique avec aveuglement volontaire, avec restriction mentale sélective permanente.

Quelques remarques, pour conclure.

0. Une remarque préalable : vous avez raison, on peut être conciliaire, sans être ombrio-pérousien, et c'était, en un sens, la position de Paul VI, beaucoup plus en retrait et beaucoup moins en avant, sur cette question, que son successeur polonais.

Dans cet ordre d'idées, au scandale de la journée à Assise, fin octobre 1986, a succédé le scandale du discours sur Assise, fin décembre 1986, au cours duquel Jean-Paul II a entendu légitimer Assise par le Concile, en posant un lien de correspondance, sinon un lien d'équivalence, entre le Concile et Assise.

Je demeure convaincu pour ma part que la clef d'explication du saut qualitatif impulsé et incarné à Assise est à la fois philosophique, cf. la formation intellectuelle du futur Jean-Paul II, et historiciste, cf. la croyance selon laquelle, quand l'Eglise ne se met pas à faire ce que le monde, inspiré par un autre esprit, a commencé à faire avant elle et sans elle, "pour le bien de l'homme", "pour la paix dans le monde", en l'espèce en matière inter-religieuse, elle n'a pas raison de rester à l'écart, mais elle a tort de prendre du retard, alors qu'en fait elle a raison de rester à l'abri, a l'abri de tout risque, de toute source de confusion religieuse ou spirituelle, dans les esprits, chez les croyants chrétiens comme chez les croyants non chrétiens.

1. Assise, officiellement, c'est bien plus de l'addifférentisme promu que de l'indifférentisme voulu ; celui-ci est subi comme une conséquence indirecte mais prévisible, de ce genre de réunions, mais n'en constitue pas, en tout cas, à mon sens, le ressort intime ; cela dit, ma distinction entre addifférentisme, juxtaposition des différences, sous une bannière thématique transversale, et indifférentisme, égalisation des différences, avec ou sans bannière thématique transversale, aboutit, en ce qui me concerne, à une critique encore plus sévère de l'esprit d'Assise, car cette conséquence indirecte était vraiment tout à fait prévisible, et elle est parfois déplorée dans ses effets, mais son origine n'est preque jamais dénoncée dans sa cause ombrio-pérousienne.

2. " C'est le christianisme chamallow, inconsistant, sentimental jusqu'à l'overdose de sucre d'aujourd'hui qui est en cause " : je suis bien d'accord avec vous ; le Christ nous a dit : vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière du monde, Il ne nous a pas dit : vous êtes le sucre de la terre, vous êtes l'une des lumières du monde.

3. Comme je l'ai déjà écrit, tout cela fonctionne à la pensée liquide : ni solide, ni fragile, ni solide, ni gazeuse, mais liquide ; et cette pensée liquide fonctionne elle-même à la pensée magique : on commence par dire que, depuis le Concile, le christianisme se rend présent à toutes les religions, non plus d'une manière dominatrice et triomphaliste, mais d'une manière compréhensive et coopérative ; et l'on finit par dire que le Christ lui-même, au moyen de valeurs, non chrétiennes, bien sûr, mais christiques, est présent, à l'état latent, sinon d'une manière patente, dans chaque religion ou tradition un tant soit peu respectueuse des créatures, de la création, du Créateur...

4. Un christianisme inconsistant, donc, car, incohérent et inconséquent, qui entend être jugé sur ses intentions, et non sur ses résultats, et qui semble avoir installé, instauré, l'affirmation d'une aspiration et d'une aptitude à la sympathie, en lieu et place de l'affirmation d'une exigence de sainteté, dans l'ordre de la foi en Dieu, dans ses relations avec les croyants non chrétiens.

Bonne journée.

Scrutator.

     

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