[La Croix] Que signifie obéir à l'Église ? P. de La Soujeole par DumVolviturOrbis 2026-06-19 13:50:07 |
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Le Père Benoît-Dominique de La Soujeole est l’un des théologiens thomistes les plus reconnus du monde francophone et ancien professeur de théologie dogmatique à l’Université de Fribourg.
Que signifie obéir à l’Église ?
Entretien avec le frère Benoît-Dominique de La Soujeole, théologien dominicain
(La Croix, vendredi 19 juin 2026)
Le 1er juillet, la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X s’apprête à sacrer quatre nouveaux évêques contre la volonté du pape. En quoi est-ce un acte de désobéissance ?
C’est effectivement un acte de désobéissance puisque le pape dit non et que la Fraternité dit oui à la même chose. Mais ce qui se joue ici est une question beaucoup plus profonde, qui touche à l’être catholique même. Littéralement en grec, le mot catholique signifie « selon le tout ». L’enjeu pour un catholique est donc de rester lié, uni au tout, c’est-à-dire à l’Église.
Dans Vraie et fausse réforme dans l’Église (Paris, Cerf, 1950), le père Yves Congar décrit de manière lumineuse cette exigence, à la fois de rester lié à la source, mais aussi de l’ascèse que cela peut impliquer, notamment de la patience vis-à-vis des inévitables imperfections de la vie de l’Église.
Qu’est-ce que l’obéissance pour un chrétien ?
À la racine, il y a ce que saint Paul appelle l’« obéissance de la foi », qui consiste à vivre dans la dépendance totale et constante du Christ. C’est une attitude large et profonde, qui unit l’intelligence, la confiance, l’amour, le don de soi, etc. Elle s’appuie sur la vertu d’humilité, qui est la juste place devant Dieu. Pour saint Paul, il est évident que l’exemple parfait est le Christ, par opposition à la désobéissance d’Adam. Et cette obéissance du Christ se manifeste dans son envoi en mission par le Père et son acceptation de la Croix.
Au sens plus restreint, déjà théorisé par Aristote, l’obéissance est une vertu de la volonté, par laquelle j’accepte telle ou telle chose venant d’un autre. Cela suppose de vouloir ce qui est demandé, et donc de le reconnaître comme un bien. Pensons au code de la route : il est bien que les conventions soient fixées et s’imposent parfois. L’obéissance est donc subordonnée à la question de la vérité et du bien commun. En pratique, elle s’exerce par des êtres humains, imparfaits, dans des contextes qui le sont tout autant. Il nous faut accepter cette part d’imperfection.
On conçoit spontanément l’obéissance à une personne. Que signifie obéir à l’Église ?
Pour la plupart des gens, l’Église signifie l’institution : le pape, les évêques, les prêtres… et enfin les fidèles passifs. C’est pourquoi je préfère dire « la communauté chrétienne », qui est synonyme, mais inclut 100 % des baptisés. C’est elle que nous confessons dans le Credo comme « une, sainte, catholique et apostolique ».
Obéir à la communauté chrétienne, c’est recevoir d’elle la pureté de l’Évangile et l’authenticité des sacrements. Et pour exprimer la foi de toute la communauté chrétienne, infaillible depuis deux mille ans tout en progressant dynamiquement, il y a les apôtres et leurs successeurs. Ils ne font pas la foi de l’Église, mais ils la discernent et l’expriment. Le concile Vatican II le dit explicitement : l’Église tout entière « ne peut se tromper dans la foi » (Lumen Gentium, 12).
L’infaillibilité du pape et des évêques est au service de cette infaillibilité de l’Église.
Comme prêtre, quand je célèbre la messe, je suis le missel que j’ai reçu de la communauté chrétienne. Cela ne dépend pas de moi. Et si je prends des libertés vis-à-vis de ce missel, je fragilise ma juste situation de serviteur, de subordonné à la communauté chrétienne. Ça a été le cas dans les années 1970, où les excès de « créativité » exprimaient un vrai cléricalisme.
Il est apparu ces dernières années que l’obéissance pouvait être un puissant levier d’abus. Pourquoi cela ?
Il existe un dévoiement très moderne de l’obéissance, c’est la tentation d’efficacité. Vous n’avez qu’à faire ce qu’on vous dit, point, ce sera plus efficace. On peut le comprendre sur un champ de bataille. Mais dans la vie sociale en général, et dans la vie chrétienne ou religieuse en particulier, c’est une violence que de réduire le subordonné à un organe d’exécution passive.
Une autorité saine n’est pas arbitraire, mais fait appel à l’intelligence de la personne et se réfère au bien commun.
Que les clercs soient vraiment des clercs et les laïcs des laïcs, comme la jambe droite et la jambe gauche, et là on pourra marcher ensemble.
L’obéissance, dans sa signification la plus profonde, est un grand acte d’amour par lequel on accepte de mourir à soi afin que notre frère ou notre sœur puisse croître et vivre. Professée et vécue avec foi, elle trace un chemin lumineux de don, qui peut aider beaucoup le monde dans lequel nous vivons à redécouvrir la valeur du sacrifice, la capacité de relations durables et une maturité dans la coexistence qui va au-delà du “sentiment” du moment pour s’enraciner dans la fidélité. L’obéissance est une école de liberté dans l’amour.
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