Le point de vue d'un exégète par baudelairec2000 2026-06-16 00:51:04 |
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celui d'André Wénin dans son ouvrage intitulé d'Adam à Abraham ou les errances de l'humain. Lecture de Genèse 1,1 – 12, 4 (Le Cerf, 2007).
Le début du récit du déluge est aussi étrange qu'elliptique. La logique d'ensemble n'est pas claire et plusieurs mots hébreux font difficulté. Quant au sens global de la scène, il fait problème :
qui sont ces fils de(s)Elohim, ces nephilim, ces héros, ces hommes de nom (ou de renom) ?
Que signifie au juste la parole prononcée par Adonaï ?
Ce qui est clair, c'est que le narrateur commence par ramasser en une phrase le chapitre précédent. L'humanité issue d'Adam se multiplie, ce qui est conforme à l'ordre donné par le créateur en 1, 28. mais d'emblée, c'est sur les filles, régulièrement évoquées dans la liste généalogique du chapitre 5, que le narrateur centre l'attention : « des filles furent enfantées pour eux ». Or, ce « pour eux » (les humains) ne tarde pas à faire problème. Car de mystérieux « fils de Dieu » ou « fils des dieux » posent les yeux sur les filles, les désirent et les prennent « pour eux ». Qui sont ces personnages ? Des êtres célestesà à part entière ? Des hommes considérés comme fils de Dieu, à l'instar des rois du Proche-Orient ancien et des rois de Juda (cf. 2 S 7, 14 ou Ps. 2, 7) ? Des gens puissants exerçant parmi les humains un pouvoir qui relève de l'autorité divine – le jugement, par exemple (cf. Ps 82, 6) ? La chose reste indécise. Le seul élément dont on soit sûr, c'est qu'ils sont liés au divin – sans que l'on sache de quel dieu il s'agit. A ce stade, le narrateur reste dans le flou le plus complet.
Ces êtres portent donc sur les filles des humains un regard admiratif analogue à celui que le créateur portait sur l'oeuvre de la création : « ils virent les filles de l'humain, qu'elles sont bien », à comparer avec Genèse 1 : « Et Elohim vit : que c'est bien ». Mais un geste prolonge ce regard, qui n'est pas celui du créateur ; c'est bien plutôt celui de la femme qui, circonvenue par le serpent, prend le fruit sur lequel elle a jeté les yeux avec convoitise. Comme la femme inspirée par le serpent, ces êtres voient, prennent et consomment, reproduisant une attitude de convoitise qui a plongé les relations entre humains dans le désordre. En effet, à leurs yeux, les filles sont comme des objets attirants, susceptibles d'être sélectionnés puis possédés de manière exclusive (« pour eux »), en sorte que les humains sont ainsi privés des compagnes qui leur sont destinées. En outre, le comportement de ces êtres provoque une confusion entre la réalité terrestre et le divin. En mettant ainsi en cause l'ordre du monde, tel qu'il résulte de la faute originelle, ils montrent que, contrairement à ce que leur nom donne à penser, ils ont davantage partie liée avec le serpent qu'avec le Dieu de lumière et de vie.
Devant cette situation, Dieu intervient. C'est qu'il se trouve à présent face à une confusion indite, et cela, à cause de personnages censés être liés à la divinité. Aux yeux d'Adonaï ces êtres sont bien des humains et des humains qui s'égarent. Aussi leur dénie-t-il avec autorité tout statut céleste. « Ces fils de(s) Elohim » sont sans doute des hommes puissants parés d'une aura divine, des êtres que l'on croit ou qui se croient sortis de la cuisse de Jupiter et qui agissent avec les femmes des simples mortels comme David le fera avec Bethsabée.
C'est ainsi qu'Adonaï déclare que, malgré leur puissance, ces êtres sont des humains faits de « chair ». Il le leur signifie en propsant à nouveau une limite qui signe l'échec de toute prétention à un statut pseudo-divin. Cette limite se concrétise dans le retrait prématuré du vent de Dieu – son esprit, sa force créatrice, qui se manifestait en Genèse, 1, 2. Désormais la durée de vie des hommes sera ramenée à 120 ans, incomparablement plus courte que celle de leurs prédécesseurs.
Une fois enregistrée la réaction de Dieu, le narrateur fait brièvement état au verset 4 du résultat de l'aventure de ces « fils de(s) Elohim ». C'est, dit-il, l'ère des Nephilim, des géants, des être résultants de l'union hybride – union d'ybris, d'orgueil, d'insolence et de violence – entre ces gens prétendument divins et les filles de l'humanité. Ces géants, sont appelés « héros » ou valeureux, mais aussi « hommes de nom » ou de renom, ce qui est sans doute une façon de souligner combien ils ont attirés l'attention par leur force et leur bravoure et soient ainsi devenus fameux.
Ce que le narrateur donne à entendre en les qualifient de la sorte, c'est la manière dont ces géants ont été considérés. Or, au dire d'Adonaï, ces fils des puissants sont plutôt des monstres, des erreurs vivantes qui témoignent de la confusion dans laquelle la convoitise a entraîné leurs pères. En ce sens, si l'on se réfère au sens littéral probable de l'hébreu n philim, ce sont des tombés, des déchus. Pourtant, aveuglés par la force et le prestige apparents de ces gens dont le nom est fameux, les humains ne perçoivent pas la vérité de ces gens. C'est là le signe que l'échelle des valeurs de l'ensemble des humains est pervertie, puisqu'ils apprécient positivement ce que Dieu réprouve.
Dans ces conditions, on comprend qu'Adonaï en vienne à constater que « multiple est le mal de l'humain sur la terre », la multiplication des humains allant de pair avec la multiplication du mal ou du malheur. Ce mal tend d'ailleurs à s'étendre tant dans l'espace que dans le temps.
Fin de citation.
La place et le temps me manquent pour partager avec vous les remarques intuitives et brillantes de Jacques Cazeaux dans son livre Le partage de minuit. Essai sur la Genèse (Le Cerf, 2006). L'auteur rapproche le début du chapitre 6 de l'épisode de la Tour de Babel, lui permettant ainsi un parallèle entre confusion et gigantisme (pages 164 et suivantes).
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