« Mgr Strickland : L'encyclique “Magnifica Humanitas” du pape Léon XIV est axée sur une théologie de l'homme, et non de Dieu » par Vistemboir2 2026-06-01 09:53:54 |
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Traduction de la lettre de Mgr Strickland parue le 25 mai 2026 sur le site pillarsoffaith.net sous le titre : « A Catholic Discussion of the Encyclical Letter, “Magnifica Humanitas” »
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Chers frères et sœurs dans le Christ,
En tant que successeur des apôtres, j'ai le devoir solennel non seulement de prêcher l'Évangile, mais aussi d'aider les fidèles à discerner les esprits du temps à la lumière de la vérité immuable confiée à l'Église par Notre Seigneur Jésus-Christ.
Saint Paul exhortait Timothée à « prêcher la parole, insister à temps et à contretemps, reprendre, censurer, exhorter, avec une entière patience et souci) d’instruction » (2 Tm 4,2). Ce devoir incombe à tout évêque chargé de la garde du dépôt de la foi.
C’est pourquoi il me semble important d’aborder les préoccupations suscitées par la récente encyclique Magnifica Humanitas du Saint-Père, le pape Léon XIV. Certains y ont trouvé des passages éclairants et convaincants. D’autres ont éprouvé un profond malaise à sa lecture, craignant que, derrière de nombreuses vérités, ce document ne reflète un glissement théologique plus large qui risque de placer l’homme au centre, occultant ainsi la primauté de Dieu.
Parce que ces questions touchent au cœur même de la foi catholique, il me semble nécessaire de proposer une réflexion doctrinale approfondie. Il ne s'agit pas d'une démarche hostile ou d’une rébellion, ni d'une volonté de semer la confusion ou la division au sein de l'Église. Au contraire, la véritable charité exige la clarté. Les fidèles méritent des pasteurs capables de parler avec franchise lorsque des orientations ou des cadres théologiques semblent susceptibles de les plonger dans la confusion.
L'Église a toujours enseigné que chaque époque doit être jugée à la lumière du Christ – non pas un Christ réinterprété à travers le prisme des idéologies modernes, mais le Christ tel qu'il nous a été transmis par l'Écriture Sainte, la Tradition et le Magistère pérenne de l'Église. La technologie, l'intelligence artificielle et l'évolution des réalités sociales requièrent certes une réflexion morale approfondie. Cependant, aucune époque, aucune crise, aucune révolution technologique ne peuvent altérer les vérités fondamentales de la foi catholique : l'homme est déchu par le péché, racheté uniquement par Jésus-Christ, appelé à la conversion et à la sanctification, et destiné non seulement à une prospérité terrestre, mais à l'union éternelle avec Dieu.
C’est avec ce souci du salut des âmes et ma fidélité à la foi catholique que je propose la réflexion suivante.
La lettre encyclique récemment publiée sur l’intelligence artificielle, le transhumanisme, la dignité humaine, l’économie, la guerre et l’avenir de l’humanité, se présente comme une réflexion majeure sur les implications morales et sociales de l’ère technologique. Elle contient de nombreuses affirmations résolument catholiques, voire admirables : elle rejette le transhumanisme, met en garde contre la technocratie, condamne l’exploitation et la traite des êtres humains, défend la dignité de la personne humaine, affirme l’Incarnation, parle de la grâce, fait référence à l’Eucharistie et insiste sur le fait que l’homme ne doit jamais être réduit à une machine ou à des données.
Pourtant, malgré ces aspects positifs, de nombreux fidèles catholiques éprouveront un profond malaise à sa lecture. Ce malaise ne provient pas de passages isolés, mais de l’orientation générale, de l’accent mis sur certains points et du centre de gravité théologique du document lui-même.
Le plus profond souci n'est pas que ce document affirme des choses fausses sur l'humanité, mais qu'il bouleverse la hiérarchie des vérités en plaçant l'humanité, l'épanouissement humain, la dignité humaine et les relations humaines au centre, au risque d'occulter la primauté de Dieu, du péché, de la rédemption, du culte et du salut.
La théologie catholique prend Dieu comme point de départ. Elle commence par la gloire de Dieu, sa souveraineté, sa sainteté, la réalité du péché, la nécessité de la rédemption, la Croix du Christ, le jugement éternel et le salut des âmes. La dignité humaine est affirmée précisément parce que l'homme est créé par Dieu, racheté par le Christ et ordonné à la communion éternelle avec Lui. La dignité de l'homme découle de Dieu et lui est subordonnée.
Or, dans ce document, l'accent semble souvent être inversé. À maintes reprises, le discours se concentre sur l'épanouissement humain, la vulnérabilité humaine, la solidarité humaine, la fraternité humaine, la communion humaine, les relations humaines, la participation humaine et la préservation de l'humanité elle-même.
Certes, la doctrine catholique enseigne ces choses. Pourtant, cette insistance répétée donne l'impression que la crise première du monde moderne est la « déshumanisation », plutôt que le péché contre Dieu. Le mal est souvent décrit en termes de fragmentation, de domination, d'exclusion, de réductionnisme technologique ou de relations brisées, plutôt que comme une rébellion contre la loi divine et la nécessité du repentir et de la conversion.
Le traitement réservé au Christ le révèle particulièrement. Traditionnellement, le Christ est proclamé, comme il se doit, comme le Fils éternel de Dieu, le Rédempteur, le Sauveur du péché, l'Agneau sacrificiel, le Roi, le Juge des vivants et des morts.
Bien que ce document fasse certainement référence au Christ, à l'Incarnation, à la grâce et à l'Eucharistie, le Christ y est fréquemment présenté avant tout comme la révélation de l'humanité authentique, le modèle de la communion, celui qui révèle la dignité humaine, l'accomplissement des relations humaines. S'il est vrai que le Christ révèle l'homme à lui-même, cette vérité est toujours subordonnée à la réalité plus vaste de la rédemption du péché et de la réconciliation avec Dieu. Le Christ ne se contente pas de révéler l'humanité authentique ; il sauve l'humanité déchue par sa Passion, sa Mort et sa Résurrection.
Dans ce document, cependant, il arrive que le Christ paraisse presque plus important comme accomplissement de l'humanité que comme Sauveur du péché. Cela donne l'impression d'une théologie anthropocentrique, où la personne humaine devient le centre de l'interprétation. L'absence relative d'un traitement explicite du péché renforce cette impression.
Ce document aborde abondamment les thèmes suivants : systèmes de pouvoir, technocratie, guerre, injustice économique, manipulation, contrôle algorithmique, fragmentation sociale et déshumanisation. En revanche, il évoque peu le péché originel, la concupiscence, le repentir personnel, la culpabilité morale, le jugement, l’enfer, la pénitence ou le destin éternel de l’âme.
De ce fait, les racines du mal apparaissent comme étant principalement structurelles plutôt que spirituelles. La doctrine catholique enseigne que le désordre de la société découle en définitive du désordre du cœur humain blessé par le péché originel. La technologie en elle-même n’est pas la crise la plus profonde ; la véritable crise réside dans la séparation de l’homme et de Dieu.
Cette préoccupation transparaît notamment dans l’appel répété du document à bâtir une « civilisation de l’amour ». Cette expression, authentiquement catholique, a été employée par des papes tels que Paul VI et Jean-Paul II. Or, traditionnellement, cette vision s’enracinait explicitement dans la conversion, l’évangélisation, le règne social du Christ Roi, l’obéissance à la loi divine et la grâce surnaturelle.
Dans cette nouvelle perspective, la « civilisation de l’amour » peut parfois sembler moins découler de la conversion au Christ que s’apparenter à un projet humanitaire mondial axé sur la fraternité, la solidarité, l’inclusion et la paix. Or, aucun de ces objectifs n’est erroné. Le problème réside dans le fait que la dimension surnaturelle du salut paraît moins centrale que la construction d’un ordre social humain.
C’est pourquoi de nombreux fidèles catholiques trouveront ce document profondément troublant. La crainte n’est pas seulement que la doctrine soit niée d’emblée, mais que tout le cadre se déplace subtilement : d’une centralité de Dieu à une centralité de l’homme, du salut à l’épanouissement humain, du péché aux systèmes, de la rédemption à la relation, du culte à l’humanisme.
L’Église a maintes fois mis en garde contre les formes d’humanisme religieux qui préservent le langage chrétien tout en déplaçant progressivement le centre du christianisme de Dieu vers l’homme. Lorsque la dignité humaine se détache de la souveraineté de Dieu, lorsque la transformation sociale éclipse le salut, et lorsque le langage de la communion remplace celui de la repentance et de la sanctification, le christianisme risque de se réduire à une vision éthique ou humanitaire.
Je reconnais que ce document n’est pas dépourvu d’éléments authentiquement catholiques. Son rejet du transhumanisme est fort et important. Son insistance sur le fait que l’homme ne doit jamais être réduit à une machine ou à un algorithme est précieuse. Sa défense de l’incarnation, de la souffrance, des limites et de la dignité humaine s’oppose fermement à de nombreux courants dangereux de la culture moderne. De plus, ses mises en garde concernant la guerre de l'IA, son exploitation, la manipulation numérique et la domination technologique sont sérieuses et souvent pertinentes.
Cependant, le problème est plus subtil et, de ce fait, à certains égards, plus préoccupant. Il réside dans l'accent mis sur certains points, l'orientation théologique et la perspective anthropologique.
La théologie catholique affirme clairement que l'homme n'est pleinement compris qu'en relation avec Dieu, et que la dignité humaine ne trouve son véritable sens que dans l'ordre de la création, de la rédemption, de la grâce et du salut éternel. Sans cette hiérarchie fermement préservée, même les plus beaux discours sur la dignité, la paix, la fraternité et l'humanité dérivent vers une forme d'humanisme christianisé où l'homme devient le centre pratique.
C'est pourquoi les fidèles catholiques qui liront ce document pourraient éprouver non seulement du désaccord, mais une profonde inquiétude spirituelle. Le problème ne réside pas seulement dans ce qui est dit, mais aussi dans ce qui semble être devenu central : l'ordre surnaturel de la théologie catholique est-il progressivement éclipsé par une anthropologie centrée avant tout sur l'humanité elle-même ?
Au cœur de ce débat se trouve une question bien plus importante que l'intelligence artificielle, la technologie, l'économie, voire la politique mondiale. La véritable question est la suivante : qui est au centre ?
Depuis deux mille ans, l’Église catholique proclame que Jésus-Christ n’est pas seulement la révélation de l’humanité authentique, ni un simple modèle de communion et de solidarité. Il est le Fils éternel de Dieu, crucifié et ressuscité pour le salut des pécheurs. L’Église existe avant tout pour glorifier Dieu, proclamer l’Évangile, sauver les âmes et conduire l’humanité à la vie éternelle.
Certes, l’Église doit défendre la dignité humaine, résister à la déshumanisation technologique, s’opposer à l’exploitation et combattre l’injustice. Cependant, toutes ces préoccupations doivent demeurer ancrées dans l’ordre surnaturel. La dignité humaine ne peut se détacher de la vérité que l’homme est une créature qui appartient à Dieu et qui est appelée à la conversion, à la sainteté et à l’adoration. Lorsque l’humanité elle-même devient le principal prisme d’interprétation de la théologie, même les plus beaux discours sur la fraternité, la paix, la communion et la dignité peuvent peu à peu dériver vers une forme d’humanisme religieux qui ne place plus Dieu au premier plan.
C’est pourquoi le discernement est plus que jamais nécessaire à notre époque.
Nous vivons à une époque profondément marquée par l'anthropocentrisme – une époque où l'on parle de plus en plus d'humanité en oubliant Dieu, de solidarité en négligeant la repentance, et où l'on cherche le salut par le biais de systèmes, de technologies, de la psychologie ou de structures politiques plutôt que par la Croix de Jésus-Christ.
La réponse à la crise moderne ne se trouve ni dans le transhumanisme, ni dans la technocratie, ni dans l'intelligence artificielle, ni dans une vision purement humanitaire du monde. Elle ne se trouve pas non plus dans le désespoir ou la peur. La réponse demeure ce qu'elle a toujours été : Jésus-Christ, Roi des rois et Seigneur des seigneurs.
Seul le Christ révèle la grandeur et la misère de l'homme. Seul le Christ guérit les blessures du péché. Seul le Christ rétablit l'ordre divin. Seul le Christ peut apporter la vraie paix, car seul le Christ réconcilie l'homme avec Dieu.
En tant que catholiques, nous devons donc demeurer fermement enracinés dans la foi pérenne de l’Église – dans l’Écriture Sainte, la Tradition sacrée, le Saint Sacrifice de la Messe, la dévotion eucharistique, la prière, la pénitence, la fidélité à la vérité et la recherche de la sainteté. Nous devons résister à toute tentative de réduire le christianisme à un simple projet terrestre, même sous couvert d’un langage compatissant ou spirituel.
Le monde n’a pas besoin d’une nouvelle religion centrée sur l’humanité. Le monde a besoin de l’Évangile.
Que Notre-Dame, Siège de la Sagesse et Destructrice des hérésies, intercède pour l’Église en ce temps de confusion. Qu’elle nous aide à demeurer fidèles à son Divin Fils, afin qu’en tout temps et dans toute épreuve, nous puissions proclamer avec clarté et courage : « Jésus-Christ est le même hier et aujourd’hui ; il le sera éternellement » (Heb 13,8).
Mgr Joseph Strickland
Évêque émérite
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