Pourquoi "moscovite" et non "russe"? par Ludwik 2026-01-25 05:18:58 |
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Ce post répond à une question de Roger ; il est bien loin du sujet initial du fil (les martyrs de Pratulin). Je préfère donc créer un nouveau fil.
J’ai écrit ce post en pesant mes mots.
Il n’y a pas d’intention polémique ; les sectateurs de « vérités historiques » qui n’existent que dans leur tête peuvent donc passer leur chemin.
Je mets au défi quiconque de contredire ce que j’expose ici, avec des sources primaires sérieuses bien sûr, qu’elles soient en vieux slave ou en vieux slave oriental.
Voici.
Le changement de nom de la Moscovie en Rossia (en français « Russie ») est un artifice de propagande, au même titre que les régimes de l’URSS se qualifiaient de « démocratiques », « populaires », etc., sans l’être en rien.
Et cela n’a rien ni d’artificiel, ni de polémique.
J’explique.
En 1547, Ivan IV transforme sa titulature de grand-prince de Moscovie en « tsar de toute la Russie » (Царь всея Руси / Tsar vseïa Rusi).
Le titre complet devient souvent « tsar de toutes les Russies » (grande, petite et blanche), afin d’inclure les territoires revendiqués — correspondant aux actuelles Russie, Ukraine et Biélorussie.
Il s’agit bien de territoires revendiqués, mais non contrôlés.
Cette titulature ne décrit donc pas un état de fait, mais bien un projet politique.
Ce faisant, Ivan IV revendique deux héritages distincts :
1) L’héritage impérial byzantin
Le titre de tsar dérive de César.
L’Empire romain d’Orient ayant disparu en 1453, le grand-père d’Ivan IV, Ivan III, épouse en 1472 Sophie (Zoé) Paléologue, nièce du dernier empereur byzantin, Constantin XI Dragasès.
Cela permet d’élaborer la théorie de la « Troisième Rome ».
Je rappelle qu’en ecclésiologie orthodoxe, l’Église ne peut exister sans empereur, notamment parce que c’est l’empereur qui convoque les conciles et donne force de loi à leurs canons.
2) L’héritage de la Rus’ de Kiev ou Ruthénie de Kiev
C’est ici que la terminologie est décisive.
En français, Rus’, Russie, Russe sonnent de manière très proche, ce qui entretient une confusion persistante, dont l’historiographie française peine à sortir — contrairement à celle de la plupart des autres pays européens.
En Europe, le terme de Moscovie reste en usage jusqu’au XVIIIᵉ siècle, pour toutes les raisons mentionnées ci-dessous. C’est Pierre Ier qui impose ladite titulature.
Or, ce changement de titulature constitue une imposture historique.
Il n’existe aucune continuité historique directe entre la Rus’ de Kiev (traduit très justement en latin par Ruthenia, « Ruthénie ») et la Moscovie devenue « Russie ».
Il existe bien sûr des liens indirects — notamment religieux, la christianisation passant de Constantinople à Moscou via Kiev — mais cela ne fonde en rien une continuité politique ou dynastique.
Pourquoi ?
- Premièrement, lorsque Kiev est ravagée par les Mongols en 1240, Moscou n’existe pas encore comme centre politique.
Le joug mongol sépare ensuite pendant plusieurs siècles les terres du nord-est (future Moscovie) de celles de la Rus’ ou Ruthénie.
- Deuxièmement, du point de vue strictement historique et dynastique, la continuité légitime de la Rus’ de Kiev se trouve dans le royaume de Galicie-Volhynie, et ce sans solution de continuité.
Malgré la ruine de Kiev, il existe toujours un duc, puis un roi des Rus’.
Les souverains du royaume ruthène de Galicie-Volhynie portent explicitement le titre de roi de Rus’ (Rex Russiae / Король Руси).
Ce royaume maintient :
la continuité dynastique rurikide, la culture, et la langue de Kiev, tandis que les principautés du nord-est (Vladimir-Souzdal, puis Moscou) sont soumises au joug mongol et évoluent séparément.
Pour rappel, voici les principaux souverains concernés :
- Roman le Grand (Roman Mstislavitch, † 1205)
- Daniel de Galicie (Danylo Romanovytch, † 1264), fils de Roman, couronné roi de Ruthénie (Rex Russiae) par le pape Innocent IV en 1253 à Dorohotchyn.
Il est le dernier souverain ruthène à porter ce titre royal, avant l’absorption progressive du royaume par la Pologne et la Lituanie.
- Ses successeurs (Léon Ier, Iouri Ier, etc.) conservent le titre de prince de toute la Rus’.
Conclusion :
Cette titulature permet à la Moscovie de se donner un passé glorieux artificiel et de revendiquer un prétendu « droit historique » sur :
- la Ruthénie blanche (grand-duché de Lituanie, puis part de la République des Deux Nations),
- et les terres ruthènes, c’est-à-dire ukrainiennes.
Le problème des mots est fondamental.
Je ne donnerai qu’un seul exemple, philologique : quelle était la langue de la Rus’ de Kiev ?
En russe ou en ukrainien modernes, on parle de « руський язык », et non de « древнерусский язык ».
En français, en revanche, on parle de « vieux russe », ce qui est profondément trompeur.
Ce « vieux russe » est la langue de la Rus’ médiévale, plus précisément le slave oriental ancien (sorte d’ancêtre commun du russe, de l’ukrainien et du biélorusse).
De manière générale, l’historiographie française sur ces questions repose largement sur des sources moscovites et accuse plus d’un siècle de retard.
Ce n’est évidemment pas un détail.
Employer Moscovie permet d’éviter toute confusion.
De même, Ruthénie de Kiev est aujourd’hui sans doute préférable à « Rus’ de Kiev ».
Voilà.
C’est bien moins compliqué que certaines distinctions théologiques du père Guérard — mais c’est essentiel pour comprendre l’histoire.
J'avais déja évoqué cette question dans d'autres posts, j'ai essayé ici de faire synthétique. J'espére que Roger fut interessé.
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