Jean-Marie Guénois, dans le Figaro par Signo 2026-01-09 23:54:44 |
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Gouvernance de l’Église, messe en latin… Au Vatican, la révolution de velours de Léon XIV
Jean-Marie Guénois, vendredi 9 janvier
Léon XIV a lancé cette semaine au Vatican une révolution de velours. L’air de rien, il a convoqué ses 245 cardinaux pour deux petites journées de travail, mercredi et jeudi, ce qui pourrait être la matrice d’une nouvelle vision de la gouvernance de l’Église catholique. Officiellement, quatre dossiers étaient à l’ordre du jour de ce consistoire : l’évangélisation, le synode, la curie romaine et la liturgie. Le pape avait même recommandé aux hommes en rouge de se préparer avec soin, car il attendait l’avis du Sénat de l’Église pour prendre d’éventuelles décisions.
Finalement, seuls les deux premiers dossiers ont été abordés, mais les 170 cardinaux présents ont compris au fil des heures que le plus important n’était pas tant les conclusions de leurs conversations - aucun texte de synthèse n’a d’ailleurs été publié - que le fait de faire connaissance, de prier et de réfléchir ensemble en présence du pape.
Ce dernier, ont-ils assuré, entend cultiver la « collégialité » entre ces princes de l’Église. Ce serait l’une de ses premières réformes, discrète mais essentielle, démontrant qu’il ne veut pas diriger l’Église à lui seul, ou presque, à la manière de son prédécesseur. Les cardinaux ont donc été répartis en une vingtaine de groupes sur autant de tables rondes, selon la « méthode synodale ». Un rituel très éloigné du précédent, où, réunis en amphithéâtre, ils écoutaient quelques orateurs et disposaient d’un temps de parole limité.
Tourner une page décisive
Si certains d’entre eux, parfois venus du bout du monde, se demandaient en arrivant ce qui pourrait sortir d’une réunion aussi courte avec un programme aussi chargé, ils ont apprécié à l’unanimité, jeudi soir, l’invitation formelle de Léon XIV de les réunir de la même manière en juin 2026, et désormais une fois par an, pour une session de travail de quatre jours.
Tous se sont souvenus de leur requête unanime, exprimée après la mort de François et avant d’élire Léon XIV le 8 mai 2025, de ne plus accepter un pape qui gouvernerait sans ses cardinaux. En douze ans de pontificat, le pape argentin, pourtant chantre de la « synodalité » (la décision collective dans l’Église), n’avait en effet réuni qu’une seule fois ses cardinaux pour une session similaire. Huit mois après son élection, le pape américain vient de tourner une page décisive.
Pour autant, tenir la barre de l’Église catholique n’est pas une sinécure. Depuis son élection, Léon XIV s’est efforcé d’apaiser les eaux ecclésiales, passablement agitées par les années hautes en couleur du pape François. Reste toutefois entier le défi de gouverner 1,4 milliard de catholiques dans tous les pays de la planète, 630 000 religieuses, 406.996 prêtres, 5 430 évêques et 245 cardinaux - ces derniers étant son premier cercle de pouvoir, des frères cardinaux dont il était encore un membre discret il y a peu.
Lors de la première journée d’échanges, Léon XIV n’a d’ailleurs pas caché son besoin personnel de recevoir des conseils. « Je ressens, j’expérimente la nécessité de pouvoir compter sur vous », leur a-t-il confié. Et il a clairement sollicité leur assistance pour diriger. « Il est important que nous travaillions ensemble, que nous discernions ensemble, que nous cherchions ce que l’Esprit nous demande. » Sans jamais oublier que « la raison d’être de l’Église n’est ni pour les cardinaux, les évêques et le clergé, la raison d’être de l’Église est l’annonce de l’Évangile ». Une tâche immense à vues humaines, mais « si nous mettons notre confiance dans le Seigneur, dans sa présence, nous pouvons faire tellement », a assuré le chef de l’Église catholique.
Un dossier «à l’ordre du jour»
En trois sessions d’une demi-journée de réunion, les cardinaux ne pouvaient toutefois pas faire beaucoup. D’où le vote surprise qui leur a été imposé en début de session, pour choisir deux thèmes sur les quatre proposés par Léon XIV lui-même : annonce missionnaire, réforme de la curie, synode, liturgie. À une « large majorité » les sages ont opté pour l’annonce missionnaire et le synode.
Léon XIV en a pris acte, mais, conscient de l’incompréhension que cette réduction de l’ambition du consistoire pouvait provoquer dans les milieux sensibles aux questions liturgiques, le nouveau pape a voulu aussitôt rassurer : « Les deux autres thèmes ne sont pas perdus, ce sont des questions très concrètes, spécifiques, que nous devons encore examiner. » Pour sa part, Matteo Bruni, directeur de la salle de presse du Vatican, a assuré que le fait que le dossier « liturgie » ne soit pas étudié en tant que tel ne signifiait en aucun cas qu’il soit « exclu » des réflexions : « La liturgie apparaîtra notamment dans la réflexion sur la mission, ou d’une autre manière. »
Ce dossier est en bonne place sur le bureau du pape. Il fait partie de ses priorités, comme le prouve la lettre de convocation pour ce consistoire, qu’il avait signé le 12 décembre. Léon XIV a consulté ces derniers mois des personnalités et des experts théologiques en liturgie.
L’affaire est plus importante qu’il n’y paraît. Il s’agit de remettre en cause ou non la décision de François, prise en 2024, d’abroger la possibilité de célébrer la messe selon le rite tridentin - communément appelée messe en latin- à titre « extraordinaire », autorisée par Benoît XVI en 2007. C’est un dossier « très compliqué », a reconnu Léon XIV dans sa seule prise de parole publique sur le sujet, l’interview qu’il a accordée au cours de l’été 2025 à la journaliste Elise Ann Allen, pour son livre biographique (Léon XIV, Éditions du Rocher/Artège).
Il soulignait alors que ce dossier était « à l’ordre du jour », mais reconnaissait « ne pas savoir » où ce travail « (allait) nous mener » en raison notamment du « processus de polarisation » de la liturgie qui est devenue « un objet politique », voire un « prétexte pour promouvoir d’autres enjeux ». Il souhaitait recourir à une « méthode synodale » pour le résoudre, car « le sujet est tellement polarisé que les gens sont souvent réticents à s’écouter ». « Ce qui signifie, concluait-il, que nous sommes désormais dans l’idéologie, nous ne sommes plus dans l’expérience de la communion de l’Église. »
Changement d’état d’esprit
Comment expliquer toutefois, si ce dossier était si important, que les cardinaux n’aient pas retenu ce thème cette semaine ? Deux explications circulaient à Rome. L’une était liée à l’agacement de certains face aux groupes de pressions favorables à la liturgie tridentine, très actifs sur les réseaux sociaux et qui laissaient entendre que ce consistoire serait essentiellement consacré à cette question liturgique.
On faisait également remarquer, jeudi, au Vatican, que ce sujet concernait avant tout la France, les États-Unis et quelques autres pays, et qu’il n’est pas, du point de vue géo-ecclésial, d’intérêt général. Même si, dans l’esprit du pape, l’enjeu fondamental est de restaurer le sens du sacré dans tous les actes liturgiques catholiques, comme il en montre l’exemple.
L’état d’esprit a d’ailleurs nettement changé depuis son arrivée. Si le sujet liturgique continue de diviser les cardinaux, comme l’a montré ce vote, beaucoup d’entre eux, et nombre d’évêques avec eux, estiment que les règles établies par François pour juguler le phénomène traditionaliste dans les diocèses gagneraient à être assouplies. Interrogé mercredi par la presse en marge de la rencontre, le cardinal du Luxembourg, Jean-Claude Hollerich, un jésuite qui était très proche du pape François et donc peu suspect de condescendance pour le monde traditionaliste, reconnaissait : « Je peux certainement imaginer un futur avec plus de flexibilité pour la messe tridentine. »
Personne ne sait pourtant, après ce court consistoire, dans quel sens ira Léon XIV. Le pape étant très soucieux de retrouver l’unité de l’Église catholique, la question du rite tridentin n’est donc pas tombée aux oubliettes, comme certains ont pu l’affirmer après ce vote dans le milieu traditionaliste.
En mettant de côté la question de la liturgie tout en insistant sur la méthode synodale, le grand marqueur du pontificat de François, Léon XIV pouvait prêter le flanc à la critique de la part des contempteurs de son prédécesseur. Mais sa vision synodale n’est pas celle du pape argentin, même si elle puise à la même volonté de réduire les scléroses ecclésiales et cléricales. La mouvance synodale sous François visait à introduire plus de démocratie et de décentralisation, en accordant notamment aux laïcs des pouvoirs importants, jusqu’à celui de contrôler les décisions prises par les évêques, ce qui ne faisait pas l’unanimité lors des deux synodes sur la synodalité de 2023 et de 2024.
Décision finale réservée aux évêques et cardinaux
Or l’ancien cardinal Prevost, qui a participé à ces deux synodes, faisait partie des prélats qui avaient défendu la voie synodale à condition de maintenir l’évêque dans les prérogatives prévues dans le droit canonique. Il était même membre du petit groupe de travail sur le point précis de la compatibilité de la responsabilité épiscopale avec la synodalité.
En décidant de la tenue de consistoires annuels de cardinaux – qui sont avant tout des évêques –, Léon XIV retient, certes, la méthode synodale ouverte par son prédécesseur et son exigence de travail collectif, mais il réserve la décision finale, et donc le pouvoir, aux évêques et aux cardinaux. Ce n’est pas un retour en arrière mais un recentrage avec la constitution juridique de l’Église catholique, réaffirmée par le concile Vatican II, qui a revalorisé la place de l’évêque en le plaçant au rang d’apôtre du Christ.
« Nous ne sommes pas ici pour promouvoir des “agendas” – personnels ou collectifs –, mais pour confier nos projets et nos inspirations au discernement qui nous dépasse (…) et qui ne peut venir que du Seigneur », a expliqué le pape Léon XIV lors de la messe célébrée le 8 janvier 2026 à la basilique Saint-Pierre. Toute cette démarche doit d’ailleurs se vivre « avant tout dans la prière et le silence ». Mais la tenue de cette réunion constitue « un geste très significatif, prophétique, en particulier dans le contexte de la société frénétique dans laquelle nous vivons », a-t-il insisté.
En disciple de saint Augustin, il a rappelé « l’importance, dans tout parcours de vie, de s’arrêter pour prier, écouter, réfléchir et ainsi recentrer de mieux en mieux notre regard sur le but, en y dirigeant tous nos efforts et toutes nos ressources, afin de ne pas risquer de courir à l’aveuglette ou de faire du vent inutilement ».
Photo: Le pape Léon XIV lors de son audience générale dans la salle Paul VI, au Vatican, mercredi. VATICAN MEDIA/Catholic Press Photo
Le Figaro
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