complément du dossier de La Croix par Cristo 2024-03-25 13:19:41 |
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École privée catholique : un enseignement élitiste ?
Analyse En octobre 2022, la publication d’indicateurs de l’éducation nationale a montré que l’écart social se creuse entre les familles du privé et du public. L’enseignement catholique a entrepris des efforts pour rester ouvert à tous. À quelques jours de la parution d’un rapport parlementaire sur le sujet, La Croix reprend les principaux reproches à ce sujet pour mieux cerner la réalité. L’école catholique, un modèle questionné (1/4)
Emmanuelle Lucas, le 24/03/2024
L’Histoire est parfois déroutante. Au XVIIe siècle, Jean-Baptiste de La Salle fondait à Reims des écoles pour sortir les enfants de la rue. Trois siècles plus tard, l’un des établissements de son réseau, le lycée La Rochefoucauld, dans le 7e arrondissement de Paris, présente l’indice de positionnement social (IPS) le plus élevé de la capitale, juste après celui de l’école privée Jeannine-Manuel – bilingue et non confessionnelle. Cet indicateur de l’éducation nationale est calculé à partir des revenus mais aussi des ressources culturelles d’un panel de familles d’élèves.
Si La Rochefoucauld n’est pas représentatif de l’ensemble des 150 établissements lasalliens – dont de nombreux lycées professionnels aux IPS très bas –, le symbole reste fort. Faut-il y voir le signe d’un glissement inexorable, le révélateur que l’enseignement catholique – 96 % de l’enseignement privé sous contrat – est devenu une école pour riches ? Didier Georges, proviseur à Paris et secrétaire national du SNPDEN, le principal syndicat de direction du public, résume le climat : « Je ne suis pas anti-privé, mais je constate une amertume parmi mes collègues. On a l’impression qu’on ne lutte plus à armes égales. L’école publique scolarise tout le monde. En face, on a des responsables qui peuvent choisir leurs élèves. »
Indéniablement, l’école catholique s’est embourgeoisée au fil des années. « En 2002, l’enseignement privé comptait 30 % d’enfants issus de familles favorisées, en 2012 ce chiffre est passé à 36 % et en 2022 à 40 % », avance par exemple l’historien Philippe Portier, suivant en cela la sociologie du catholicisme qui s’est resserré sur les classes favorisées. La situation inquiète d’ailleurs le privé, qui y voit un risquede perte de contact avec les classes populaires.
Des écoles très diverses
Comment expliquer cette évolution ? Tout d’abord, elle n’est pas générale. Les écoles libres sont en fait très diverses : rien de commun, par exemple, entre Stanislas – situé dans le 7e arrondissement de Paris (IPS de 147,8), qui a récemment défrayé la chronique – et le lycée polyvalent Saint-Louis de Marseille (IPS de 74,5). Les travaux du chercheur Pierre Courtioux sur les collèges en 2014 appelaient déjà à nuancer l’image renvoyée par les IPS : « Si le privé est surreprésenté parmi les collèges qui pratiquent un entre-soi, il l’est aussi parmi ceux qui mélangent le plus, socialement, les élèves. »
L’évolution sociologique du privé est très liée à la gentrification des centres-villes, où il est très implanté. Vivien Joby, à la tête du groupe scolaire La Providence, créé en 1161 dans Saint-Malo « intra-muros », où le prix du mètre carré s’élève désormais à 5 630 €, reconnaît être très tributaire de la sociologie du quartier. « On ne peut que buter sur la mixité quand les élèves du public qui voudraient nous rejoindre perdent certaines aides et doivent, notamment, payer 7 € un repas qui pourrait être gratuit dans le public », prolonge Jérémy Torresan, président du SNCEEL, le principal syndicat des personnels de direction du privé.
Articuler mixité et liberté de choix des familles
Face à ces constats, le privé affiche son volontarisme, dans le respect néanmoins de certaines « lignes rouges », à commencer par le principe de liberté de choix des familles. Philippe Delorme exclut ainsi toute idée de quotas d’élèves boursiers ou d’intégration du privé à la carte scolaire. Plus globalement, il rejette aussi une conception implicite de la mixité sociale qui revient, selon lui, à affirmer que les « enfants riches sont nécessairement de bons élèves ».
Surtout, il fait valoir que d’autres leviers de mixité sont déjà actionnés. Ainsi, depuis quatre ans, le SGEC procède à une ventilation des postes d’enseignants en fonction des IPS. « Chaque année, nous répartissons entre académies l’enveloppe globale qui nous est attribuée par le ministère selon trois critères : la démographie, le nombre de professeurs par élève et la pondération sociale », explique Yann Diraison, secrétaire général adjoint. Par exemple, l’académie de Versailles devrait se voir attribuer 500 emplois. « Mais, en tenant compte des IPS, ce sera moins. Autrement dit, les établissements de Versailles peuvent supporter un taux d’encadrement plus élevé que, par exemple, les établissements de l’académie d’Amiens où les IPS sont plus bas que la moyenne. » Ce calcul a été validé par la direction des affaires financières du ministère.
Un tiers des établissements modulent les frais de scolarité
La modulation tarifaire, c’est-à-dire le fait de fixer la contribution des familles en fonction de leurs revenus, est une autre piste. Mais un tiers environ des établissements le pratiquent. « C’est compliqué, reconnaît Blandine Schmit, directrice diocésaine de l’académie de Créteil. Les chefs d’établissement nous disent qu’ils n’ont pas le temps, rechignent à demander les feuilles d’imposition des parents car ce n’est pas dans leur culture. » À la tête de la direction diocésaine de Poitiers, Bernard Roux constate, lui, que quand elle existe, la progressivité des frais de scolarité est souvent trop faible pour être efficace. « Il faudrait une tranche très basse, mais cela déstabiliserait très fortement les finances des établissements. » Or il y va de leur survie économique.
Quant à l’installation de l’enseignement catholique dans des quartiers périphériques ou plus populaires, elle se heurte à certains obstacles. « Nous n’avons pas la liberté de nous installer où nous le souhaitons, illustre Lionel Fautoux, directeur de la communication du réseau des établissements lasalliens. Ce sont les collectivités qui nous sollicitent ou pas, en fonction de leur évolution démographique et du choix des élus. »
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Que sont les indices de positionnement social ?
L’indice de position sociale (IPS) est un « score » attribué à chaque élève en fonction de la catégorie socioprofessionnelle de ses parents et de critères culturels, comme le nombre de livres à la maison. Chaque année, les établissements se voient attribuer un IPS qui correspond à la moyenne des IPS de ses élèves.
Longtemps utilisés comme outil de pilotage par le ministère de l’éducation nationale, les IPS ont été rendus publics pour les lycées en 2022, puis pour les collèges l’année suivante.
Plus l’écart-type d’IPS au sein d’un établissement est faible, plus l’établissement est homogène socialement, et plus il est élevé, plus le profil social des élèves est varié.
LIRE LES COMMENTAIRES
PSEUDOfrada37 25/3/24 - 12h20
L'élitisme serait-il honteux?
ODUESP 25/3/24 - 10h11
Tout à fait d'accord avec Gérard. L'enseignement privé pratique souvent une forme de conservatisme de bon aloi, consistant à continuer d'enseigner ce qui a été absurdement supprimé des programmes. Pour donner un exemple qui n'a rien à voir avec l'enseignement privé, dans les années 2010, une partie de mon service d'enseignement des mathématiques à l'université consistait à m'occuper en première année d'une classe préparatoire aux grandes écoles. Les meilleurs étudiants, et de très loin (cinq points d'écart), venaient de Tizi Ouzou en Kabylie, parce qu'on y prend l'enseignement très à cœur mais aussi parce que les programmes sont toujours peu ou prou les mêmes là-bas que chez nous avant la réforme catastrophique de Claude Allègre au tournant des années 2000.
PSEUDO 25/3/24 - 10h01
Il y a un double (même triple ou quadruple) discours de la part de l'enseignement catholique: celui-ci ne peut accueillir les plus pauvres car la cantine est trop couteuse. Pourtant rien n'empêche les établissements catholiques très privilégiés d'épauler les établissements moins privilégiés. Après tout, l'enseignement catholique a des "valeurs". En même temps, l'enseignement catholique, qui aimerait que l'état le finance davantage (notamment la cantine) et qui n'hésite pas à aller à la chasse aux subventions pour ses établissements (cf. les subventions non obligatoires de Stanislas par la région Ile de de France alors que des lycées publics sont dans un état important de délabrement) rappelle très régulièrement (cf la dernière interview de M Delorme dans La Croix du 27/4) qu'il ne coute pas cher et que c'est donc un "avantage", argument souvent repris par les défenseurs du privé. De plus, une partie de l'enseignement catholique passe beaucoup de temps dans son discours comme dans ses publicités (placardées régulièrement sur les bus de ma ville, bizarrement cela ne coute sans doute pas grand chose) à se vendre en soulignant systématiquement ce qui le différencie du public: le public a un collège accueillant de nombreux élèves? Le privé est formidable car il accueille à taille humaine (bon pas à Stanislas, mais là bizarrement ce n'est pas grave d'être un gros établissement). Le public ne sait pas accueillir les enfants dys? Le privé a une classe spéciale (vécu par un proche, où finalement la classe spéciale ne faisait pas mieux que le collège public du coin, mais la pub était bien là et il est difficile ensuite pour les parents de revenir en arrière). Il faut donc se différencier du public, peu importe comment, le plus simple étant d'y accueillir les plus favorisés, ceux pour qui l'établissement est sure d'avoir une bon niveau. Enfin, quand on parle de mixité ou d'IPS bas, le lycée professionnel Saint Louis revient régulièrement (il a aussi fait l'objet d'un article dans un autre journal chrétien). N'y en a il pas d'autres? Et est ce cela la mixité? Mettre en avant les quelques établissements privés catholiques mixtes ou à IPS bas alors que, les chiffres sont têtus, les établissements qui accueillent majoritairement des élèves favorisés sont majoritairement sous contrat et les établssements qui accueillent majoritairement des élèves défavorisés sont majoritairement des établissements publics (mais souvent, en défense du privé les exceptions sont mises en avant!). Finalement, tout est obstacle pour développer la mixité: demander une feuille d’impôt pour différencier les tarifs, trop compliqué. S'installer en périphérie, trop compliqué. Sélectionner les élèves en fonction de leur niveau ou de leur comportement, trop compliqué (ah non!). Au final, ce que ne veulent pas voir une partie des défenseurs du privé (qui n'est plus vraiment choisi pour des raisons liées au catholicisme), c'est que grâce à l'enseignement catholique, du primaire au lycée, l'éducation est devenu un marché (mais en partie financé par l'état) où il faut aller chercher les meilleurs clients (cf le dernier article de La Croix du 20/2 où une directrice d'un établissement privé explique très bien le lien entre classement des lycées et difficulté à prendre des élèves en difficulté qui feront baisser le classement et qui rendront l'établissement moins désirable), ce qui entraine, de fait, une ségrégation sociale de plus en plus importante, malgré les "valeurs" (éducation intégrale, ouverture, attention aux autres...) qui ne seraient valables que pour le privé catholique.
François D. 25/3/24 - 8h48
Il eut été peut être bon de préciser que l'enseignement catholique ne peut pas ouvrir plus de classes, en vertu d'un cadeau empoisonné de la part de Michel Rocard qui a instauré de fait des quotas pour l'enseignement privé fin des années 80. Dès lors, face à la forte demande des parents pour le privé, il y a une sélection de fait. Donc, faudrait il revenir sur ces quotas? Le privé ne serait pas autant prisé si le public faisait réellement son travail mais vu l'organisation actuelle, ce n'est guère possible, le proviseur (qu'on appelle directeur dans le privé) n'a presque aucune autonomie pour son établissement. Dans l'ouest de la France (Bretagne et pays de Loire), il n'y a pas d'élitisme particulier car le privé accueille peu ou prou le même nombre d'élèves que le public. Et il y a une émulation entre eux.
A.Cédie 25/3/24 - 6h01
Merci pour votre article. Enseignant dans un lycée lassalien de province, nous comptons près de 70% de boursiers. Nous sommes un véritable hôpital de campagne. Nos jeunes sont souvent pauvres materiellement et intérieurement. En cous d’année scolaire, régulièrement, nous accueillons des lycéens que nos confrères de l’enseignement public expulsent pour des comportements en permanence déplacés, incompatibles avec un parcours scolaire. Leur seul envie: ne plus aller au lycée, certains ont une vie déjà bien cabossée, les maux de notre société ne leur facilitent pas la tâche. En équipe, nous les prenons en charge, en espérant qu’ils « collaborent ». Ce n’est jamais gagné.
A.Cédie 24/3/24 - 22h17
Merci pour votre article. Enseignant dans un lycée professionnel lassallien, nous sommes un vrai hôpital de campagne. Beaucoup de nos jeunes sont pauvres et matériellement et intérieurement. En cours d’année scolaire nous rejoignent ceux qui ont été exclus par nos confrères de l’enseignement public. Ils ont bien souvent un parcours déjà bien cabossé et n’ont qu’un seul souhait : fuir l’ecole. En général nous les accueillons, et non sans difficultés, nous faisons notre possible en équipe, pour parcourir un bout de chemin lycéen avec eux.
Gérard 24/3/24 - 21h31
J'ai participé aux deux écoles. Ne tuons pas la poule aux œufs d'or !
Joseph Bouchez 24/3/24 - 21h24
Le collège puis le lycée catholique où j’ai été pensionnaire à Rueil-Malmaison pratiquait des prix de pension et de scolarité assez élevés pour permettre à d’autres établissements très pauvres et sans ressources d’exister, dans la congrégation des Frères des Écoles Chrétiennes. En classe terminale scientifique, les trois premiers de ma classe étaient des enfants de chefs de petites entreprises du Nord et du Pas-de-Calais, dont les parents tenaient à mettre leurs enfants à étudier dans des écoles côtées et parisiennes pour leur apprendre à « ne pas avoir peur des Parisiens », pour ensuite étudier ou pour se débrouiller dans le commerce. Mon frère, passé par les mêmes classes, dit que s’il n’avait pas été élève dans un tel établissement, il n’aurait jamais osé, depuis notre province profonde, se présenter au concours pour entrer à HEC. Dans ce lycée, les divers enfants ne parlaient que de continuer leur études en Grandes écoles ou en fac de médecine. Mon frère est sorti dans les premiers 10% de sa promotion d’HEC. Nous trouvions normal - et nos parents aussi - que la scolarité et la pension soient sur-facturées dans cet établissement pour financer une école dans des appartements à Saint-Denis, pour des jeunes « décrocheurs » de cités à fort taux de chômage, écoles inventées auprès de ces décrocheurs par des Frères des Écoles Chrétiennes. Cette attention aux personnes les plus en difficulté m’a marqué ; lorsque j’ai été moi-même enseignant-chercheur en Grande école de Télécommunications, j’ai été attentif aux étudiants des milieux les plus modestes pour les aider à trouver de « bons stages », que d’autres étudiants mieux lotis trouvaient par leurs relations de milieu famillial.
Lucien 24/3/24 - 20h11
Nous avons 4 enfants. 2 sont maintenant dans le monde du travail depuis peu et les 2 derniers en études supérieures. Nous avons donc scolarisé nos enfants en école privée jusqu'à la fin du lycée. (quoique le dernier fait une prépa dans son lycée) Nos revenus étaient au début du côté du Smic, ensuite classe moyenne inférieure. C'est vrai que le budget est serré mais des aides existent. Les parents au petit budget s'en servent-ils?(de ces aides à la scolarité) D'un autre côté, depuis 20 ans déjà, le service public de l'éducation nationale ne nous donnait pas les garanties d'un accompagnement serein (manque de cadre éducatif) sécurisé (laisser-aller dans le harcèlement) et de niveau pédagogique satisfaisant. Aujourd'hui nos enfants savent compter, lire, écrire sans problèmes. (...nous sommes toujours en contact avec des familles de jeunes enfants...) Qu'est ce qui est le plus important? Se satisfaire d'un enseignement du laisser-aller pour nos enfants qui en subiront les conséquences étant adultes ou savoir se priver un peu pour leur avenir et leur bien-être? Il y a sûrement de bons établissements publics mais pour notre part nous avons déménagés 3 fois et avons toujours choisi l'option "privé".
https://www.la-croix.com/france/ecole-privee-catholique-un-enseignement-elitiste-20240324
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