La question de la légitimité par baudelairec2000 2023-06-15 11:36:39 |
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ne doit pas se limiter à l'Ancien Régime (Yves Durand, Roland Mounier, le couple Brancourt et j'en passe). Une étude de la légitimité ne doit pas non plus porter uniquement sur la royauté française et les incontournables "Lois fondamentales du royaume", considérations dont il faut dire qu'elles arrivent tardivement dans l'histoire de la royauté française, au XIVe siècle. Je rappelle aux uns et autres que la royauté en France, plus précisément en Francie, remonte à Clovis (481), Rex Francorum" et non roi de France.
Pour faire bref, l'histoire de France commence par l'histoire d'un pays gallo-romain conquis par les Francs et gouverné par plusieurs dynasties, Mérovingiens, Carolingiens et Robertiens; la Francie est un espace géographique à géométrie variable qui revêtit un certain temps les habits impériaux. C'est cette histoire d'une période appelée haut Moyen Age dont rendent brillamment compte des auteurs comme K. F. Werner (Les Origines, Fayard), son collègue Eugen Ewig - l'occasion pour moi de souligner l'importance de l'Institut historique allemand installé dans le quartier du Marais - Olivier Guillot et Yves Sassier (Pouvoirs et Institutions dans la France médiévale, chez Armand Colin, et qui remplace le manuel de Jean-François Lemarignier, chez le même éditeur, La France médiévale, ouvrage irrémédiablement daté parce que trop ancré dans le féodalisme de son époque ou influencé par les théories mutationnistes de Duby, Poly et Bournazel).
On l'aura compris, la France, l'Allemagne, une partie de l'Europe ont une histoire en commun. C'est sur cet aspect primordial qu'insistent Carlrichard Brühl (Naissance de deux peuples: Français et Allemands, IXe – XIe siècle, Fayard, 1995) et Rolf Grosse - encore l'Institut historique allemand - dans son ouvrage intitulé Du royaume franc aux origines de la France et de l'Allemagne (Septentrion). Je dois enfin mentionner en 2020 la parution d'un très bel ouvrage, Allemagne et France au coeur du Moyen Âge sous la direction de Rolf Grosse et Dominique Bathélemy, le très efficace pourfendeur des théories mutationnistes (Passés composés).
L'accession au pouvoir de Pépin le Bref (751) ou du robertien Hugues Capet (987) passent par un changement de dynastie, qu'il faut pour les "usurpateurs", légitimer. On sait que Pépin doit passer par la papauté et recourir à deux sacres; Hugues Capet doit aussi se ménager une partie de l'épiscopat franc, dont l'archevêque de Reims, et il sait qu'il peut compter sur l'appui de ses parents ottoniens contre le dernier prétendant carolingien.
Sur la légitimité du pouvoir, on pourra se référer à une oeuvre trop peu connue chez les légitimistes, le De institutione regia de Jonas d'Orléans, traduit et commenté par Alain Dubreucq sous le titre de Métier du roi, ouvrage paru en version bilingue aux Sources chrétiennes (Le Cerf, 1995). Jonas, celui qui fut le rédacteur des actes du concile de Paris, écrit dans les années 820, sous le règne mouvementé de Louis le Pieux, un miroir des princes, le plus complet des traités sur le pouvoir royal. Des passages sur le pouvoir royal, sur les rapports entre Eglise et Royauté sont d'ailleurs communs au traité et aux actes du concile (consultables dans un des volumes des MGH) " À l’époque carolingienne, l’évêque Jonas d’Orléans entreprend d’écrire au roi d’Aquitaine Pépin Ier un petit traité sur le métier de roi dont la portée va bien au-delà d’un manuel d’éducation des princes. Jonas se fait ici le représentant de l’épiscopat pour rappeler à un roi, au bord de la sédition, ses devoirs envers son père et le peuple chrétien.
À la suite de "l’Admonition au roi Pépin" qui ouvre le traité, l’Opuscule de la charge royale commence par distinguer cette charge de celle des évêques. La collaboration harmonieuse du roi et des évêques permet de mettre en œuvre, dans la société, les exigences concrètes du message chrétien.
Mais Jonas envisage plus que la fonction politique. Après avoir traité du gouvernement royal, il donne une charte des devoirs du roi à l’égard des autres hommes. Cela fait de ce manuel un vade-mecum de la vie des chrétiens, le roi n’étant que le premier d’entre eux." (Présentation de l'ouvrage sur la page des Sources Chrétiennes).
Jonas n'est pas le seul clerc à s'interroger sur le ministère royal; on peut citer Smaragde de Saint Mihiel, contemporain de Jonas, et sa "Via regia"; un peu plus tard au IXe siècle, Sedulus Scottus et son "De rectoribus christianis"; dans les années 870, un traité d'Hincmar de Reims, le principal conseiller de Charles le Chauve, "De regis persona et regio ministerio". A noter que ces traités ne sont pas disponibles dans une version française. Ces traités fourmillent de citations patristique (Grégoire le Grand,Léon le Grand, Augustin, Jérome, st Jean Chrysostome, Isidore de Séville). Une constante chez les auteurs: le rappel que les rois tiennent leur pouvoir de Dieu ou plutôt dans le contexte de l'Ancien Testament, que c'est Dieu qui fait les rois, les bons comme les impies. Enseignement capital adressé aux princes: le rex, le rector, celui qui entend diriger et corriger les autres, doit pouvoir se diriger lui-même, sur les conseils évidemment des clercs, et se corriger. Un saint roi est un roi juste, un roi qui fait régner la justice dans son royaume parmi les siens. A cet égard, le traité de Jonas rappelle en détail, de manière très précise, les devoirs du roi chrétien.
Plus tard, après les bouleversements sismiques engendrés par la Réforme grégorienne (fin du XIe siècle), un moine, Hugues de Fleury, se fait le défenseur du pouvoir royal, largement dévalué par les Grégoriens; il s'agit du "De potestate regali et de sacerdotali dignitate" -dois-je traduire?
Encore une fois, au début de ce douzième siècle, l'auteur ne fait pas référence à la cérémonie du sacre. Ce qui prouve que la référence au sacre n'est encore que circonstancielle, comme dans le cas des deux sacres de Pépin le Bref en 751 et 754. Le sacre n'a pas encore été institutionnalisé ...
Pour répondre à Parfu: autorité et légitimité peuvent entrer en relation , mais ce ne sont pas des termes corrélatifs. L'intérêt de ces auteurs médiévaux est justement de rappeler avec le pape Gélase l'existence de deux pouvoirs, l'auctoritas sacrée des Pontifes (pape et évêques) et la potestas regia (pouvoir royal) ainsi que leurs rapports, la plupart du temps (sauf chez Hugues de Fleury) la subordination du pouvoir royal par rapport à l'autorité du pape ou d'un évêque.
Je me permets de vous mettre en lien un article de mon maître Yves Sassier sur l'importance de Gélase au temps carolingiens:
La théorie gélasienne des pouvoirs aux temps carolingiens
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