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Des propos suspicieux, abstraits et dépourvus de toute référence…
par pacem tuam da nobis, Domine 2023-01-27 14:54:29
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1. Prenons le premier paragraphe


À la fin de son Testament, Benoît XVI ne cite pas le courant de pensée philosophique et théologique dont il est le plus proche, le courant de pensée qu'est l'herméneutisme, alors que ce n'est pas parce que ce courant cause moins de dégâts que le marxisme, que le thomisme, quand celui-ci est mal compris, et que l'évolutionnisme, l'existentialisme et le libéralisme, que ce courant ne cause aucun dégât à la Foi et dans l'Eglise.


Un propos que je ressens comme suspicieux: à le lire, le liseur que je suis – mais, qui sait, peut-être d'autres également –a eu le sentiment que son auteur insinue que Benoît XVI aurait tu sciemment un élément négatif et fautif de son parcours théologique: il aurait été “le compagnon de route” d'un courant de pensée, “l'herméneutisme”, – néologisme énigmatique et bien nébuleux soit dit en passant, mais voir plus bas – qui aurait causé du tort à l'Église. J'y lis comme une accusation larvée de “testament spirituel insincère”. Au fond, semble sous-entendre Scrutator, dans son testament spirituel, Benoît XVI aurait dû, en toute honnêteté, inclure parmi les mouvements dont il dénonce l'emprise puissante et éphémère sur le monde académique ce mystérieux courant de pensée ‘herméneutiste’ dont il aurait été fort proche. J'avoue que se poser ainsi en surplomb d'un testament spirituel me paraît une attitude quelque peu étrange (et peut-être même indélicate, lorsqu'elle survient quelques jours seulement après le décès de la personne concernée, qui plus est d'une personne de la stature de Benoît XVI).

C'est un propos que je trouve par ailleurs assez stratosphérique, tant en raison de son usage du néologisme “herméneutisme” que de l'absence totale de toute référence. Une recherche rapide sur Google avec comme mot clé «herméneutisme» renvoie à un texte de… Scrutator – bel exemple de cercle herméneutique! – mais également à un ouvrage dont l'auteur revendique expressis verbis la paternité de ce néologisme et où ce même auteur énumère les penseurs qui feraient partie de ce courant “herméneutiste” (dont, mis à part lui-même et Scrutator, nul n'a connaissance): Dilthey, Heidegger, Gadamer, Ricœur, et Derrida*. Vient alors invinciblement à l'esprit la question «lequel de ces philosophes a-t-il vraiment exercé une influence forte et durable, attestable et reconnue, sur la pensée de Joseph Ratzinger/Benoît XVI?» Personnellement, j'aurais tendance à répondre à cette question d'un sec «Aucun!»
       *Que Dilthey ait influencé le premier Heidegger, qui lui-même a influencé Gadamer, Ricœur et Derrida, rien de plus vrai, mais de là à les regrouper en un même courant de pensée, c'est gommer les différences irréductibles qui les séparent radicalement les uns des autres.

Bien entendu, je n'ai nulle prétention à connaître ni, a fortiori, à maîtriser l'œuvre immense de Benoît XVI (répartie en 16 volumes – petit clin d'œil au nombre cardinal de son nom de pape – de plusieurs centaines de pages chacun, certains étant eux-mêmes divisés en plusieurs tomes). Mais pour que le propos de Scrutator descende de ses hauteurs vaporeuses et évanescentes et puisse recevoir un commencement de crédibilité, il me faudrait donc à tout le moins quelques références à des ouvrages ou des passages précis où Joseph Ratzinger/Benoît XVI se réclamerait des thèses de ces chefs de file du prétendu courant de pensée “herméneutiste”.

2. Passons aux deuxième paragraphe, mais gardons à l'esprit l'affirmation du premier paragraphe («le courant de pensée philosophique et théologique dont il [Benoît XVI] est le plus proche, [est] le courant de pensée qu'est l'herméneutisme») et mettons-la bout à bout avec celle du deuxième paragraphe. Elles constituent ainsi les prémisses du raisonnement que mène Scrutator sans toutefois en exprimer la conclusion. Il la garde implicite et laisse à son liseur le soin de la tirer. Comme on le sait, le bénéfice tactique de l'implicite, c'est, pour celui qui en use, de laisser à son interlocuteur la responsabilité d'expliciter ce qui est sous-entendu et de conserver ainsi la possibilité de contester la formulation que son vis-à-vis en a faite: «Mais que me faites-vous dire là!»

Dans le cas présent, cette conclusion implicite n'est guère difficile à expliciter. Il suffit pour cela de placer la thèse du deuxième paragraphe avant celle du premier et reconstituer ainsi le petit syllogisme qui suit.

(Majeure) «[l]e courant de pensée qu'est l'herméneutisme tend notamment à la soumission de la Parole de Dieu à la conscience de l'homme, et à la réduction de la dogmatique, des mystères et des prophéties à du symbolisme.»
(Mineure) Or «le courant de pensée philosophique et théologique dont il [Benoît XVI] est le plus proche, [est] le courant de pensée qu'est l'herméneutisme»
(Conclusion) Donc, il doit y avoir chez Benoît XVI, qui est proche de ce courant, une tendance à soumettre la Parole de Dieu à la conscience de l'homme et à réduire la dogmatique, les mystères et les prophéties à du symbolisme.

Ici encore, le peu que j'ai lu de Joseph Ratzinger/Benoît XVI va absolument à l'encontre de la conclusion implicite de Scrutator et de la traduction en clair que j'en propose et qu'impose, me semble-t-il, la logique.

Je crois que, tout au contraire, le combat de Benoît XVI a été de redonner toute sa force à la Parole de Dieu, de lui redonner sa primauté absolue, de la réinstaurer comme norme suprême de la vérité (voir son _Exhortation apostolique post-synodale Verbum Domini). De même, Benoît XVI a lutté vigoureusement contre le relativisme constitutif de toute herméneutique généralisée et donc de “l'herméneutisme” et s'il est un bel exemple d'anti-herméneutisme, c'est bien lui (voir son ouvrage Glaube – Wahrheit – Toleranz: Das Christentum und die Weltreligionen ainsi que, dans un autre domaine, la déclaration “Dominus Iesus”). Qui enfin oserait prétendre qu'il ait jamais soutenu la réduction des mystères divins à l'aune de la compréhension humaine ou que les prophéties relèveraient du symbolisme: il n'est que de lire ses encycliques et sa trilogie sur Jésus de Nazareth pour vérifier sur pièces qu'il n'en est rien. Pour rappel, Benoît XVI a participé avec Johann Auer à la rédaction de la “Kleine katholische Dogmatik” (8 volumes de plusieurs centaines de pages chacun) dont il a rédigé le dernier volume “Eschatologie – Tod und ewiges Leben”: cette dogmatique n'a jamais passé pour favoriser la réduction des dogmes à du symbolisme!

3. Reste les deux derniers paragraphes. Je passe sur la thèse infondée «l'inspiration de ce futur pape par ce courant [herméneutiste]» et j'en viens à ce qui constitue factuellement une erreur.

Dire que «[d]e cet état d'esprit herméneutiste, placé sous le signe de la conciliation avec un dialogue inclusiviste interreligieusement correct qui nécessite plutôt une confrontation radicale et substantielle, découle, probablement, Assise 2011» est une erreur, sinon un contresens, tout simplement parce qu'il est de notoriété publique que Joseph Ratzinger, sous le pontificat de Jean-Paul II, s'est opposé aux rencontres d'Assise, allant même à mettre en jeu sa démission.
Scrutator trouvera (ici) et les actes d'opposition avérés de Joseph Ratzinger à la tenue des rencontres d'Assise.

Imputer la rencontre d'Assise 2011 à un prétendu “état d'esprit herméneutiste, placé sous le signe de la conciliation avec un dialogue inclusiviste interreligieusement correct” (je souligne) est donc erroné. Pour qui a suivi les tergiversations qui ont précédé la rencontre d'Assise 2011, il est clair que son maintien relève de considérations de politique ecclésiale: ne pas la maintenir aurait été ressenti par le camp progressiste comme une déclaration de guerre et il ne se serait pas fait faute de mettre Benoît XVI en contradiction avec lui-même en l'accusant de trahir son “maître” Jean-Paul II. Mais qui voudrait faire grief à un pape de placer en tête ses préoccupations et de sa sollicitude l'unité de l'Église qui lui a été confiée? Et qui voudrait faire grief à un pape de prier pour la paix avec d'autres chefs religieux, après avoir pris soin d'éviter toute parole, signe ou geste qui aurait pu à une interprétation syncrétiste?

Scrutator, comme d'autres sur le FC, semble souffrir de dyspepsie assisienne. Je peux le comprends pour les rencontres qui ont eu lieu sous les pontificats de Jean-Paul II et François, je ne le comprends pas pour celle qui s'est déroulée en 2011.

Il me fait songer à ces gens qui, face à un beau visage rayonnant, n'arrive plus à détacher leur regard du petit défaut qu'ils y lisent – ou qu'eux seuls y lisent – et deviennent incapables de saisir et de reconnaître sa beauté.

Dommage. Dommage pour lui, dommage pour la vérité.

Est-il pire cécité que de voir en son allié son ennemi?

Cordialement.

Pacem tuam da nobis, Domine

     

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